Lettre ouverte à un ministre

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Monsieur le Ministre,

Vous qui avez été maire de la ville dans laquelle je suis né, j’ai bien peur que vous n’ayez oublié que jadis il y avait une école, dans le quartier Saint Leu, dans laquelle, chaque jour des enseignants faisaient des miracles avec ces enfants d’un des derniers quartiers défavorisés de centre ville. Et puis est venu le temps de la purge. Le quartier Saint Leu est devenu presque bobo, en tout cas respectable. C’est rue Victorine Authier, au Pigeonnier, ou à Etouvie que vous, et certains de vos prédécesseurs, avez « parqué » ces habitants qui jadis étaient dans Saint Leu.

Aujourd’hui vous êtes ministre de l’éducation, et j’ai honte pour vous. Vous avez surement oublié ces enfants, en tout cas vous ne les voyez plus depuis que vous êtes au gouvernement. La preuve, vos propos sur la lecture : en effet comment peut- on être aussi sourd que vous à la vérité des pratiques. Vous vous laissez influencer par un groupuscule élitiste qui ne voit l’école que depuis ses chairs de l’ENS de l’académie des sciences ou encore des grandes études classiques et qui pense qu’il faut supprimer les « sciences de l’éducation » en s’appuyant sur des interpétations et des chiffres totalement faux. Comment pouvez vous avoir oublié tous ces enfants qui apprennent lentement à l’école et qui cherchent à comprendre le sens des mots ? Vous préférez leur donner le simple déchiffrage des lettres dont vous savez, tout comme certains de ces chercheurs de laboratoires qui n’en sortent jamais (contrairement à nombreux chercheurs de sciences de l’éducation) qu’il a comme effet d’empécher d’accéder à la culture et au sens du monde. Vous préférez faire croire qu’il suffit de répéter les lettres pour accéder à la culture. Or ce que disent les chercheurs, ceux qui vont à la rencontre des enfants dans les écoles, c’est que le passage par le déchiffrage ne peut constituer le seul moyen d’accéder au savoir.

Par vos propos, vous confirmez la fracture sociale et surtout la fracture culturelle, vous l’amplifiez. En créant de nouveaux ghettos culturels vous êtes en train de préparer des révoltes encore plus violentes que celles des derniers mois. Oh les arguments employés sont toujours nobles en apparence, mais l’élitisme reste l’élitisme. Le sport de haut niveau fabrique plus de spectateurs frustrés, prompts à se battre dans les gradins, que de pratiquants authentiques prêts à embrasser les valeurs de solidarité.

Ainsi vous avez abandonné les enfants de Saint Leu, et par vos propos et vos décisions vous les condamnez à la marginalité culturelle. Regardez autour de vous, passez par dessus l’épaule de vos conseillers, ils vous cachent la vue. A moins que comme dans la caverne de Platon il ne faille vous demander d’arrêter de voir les lueurs qui sont projetées sur le mur par vos conseillers et qui vous cachent « l’en-soi » pour ne vous laisser à voir que le « pour soi ».

Merci Monsieur le Ministre.

1 Commentaire

    • Pierre-Yves Refalo sur 18 décembre 2005 à 13:14
    • Répondre

    Ce message n’est pas vraiment un commentaire de la lettre de B. Devauchelle au ministre mais une réaction à un entretien paru dans le n°2918 Télérama (semaine du 17 au 23 décembre 2005) où l’auteur du livre "La fabrique du crétin. La mort programmée de l’école", Jean-Paul Brighelli, tient des propos qui ont à voir d’une certaine manière avec ce que vient de dire le ministre. Comme Bruno Devauchelle, il me semble que ce qui se dit actuellement de manière officielle ne peut que nous entraîner vers le pire.

    « LA SORTIE, C’EST DEVANT ! »

    Après lecture de l’entretien accordé à Jean-Paul Brighelli dans le numéro de Télérama du 14 décembre 2005, je trouve inquiétant de la part d’un journal plutôt "respectable" de colporter les propos malhonnêtes de ce monsieur sans droit de réponse en regard, sans réel débat ni contradiction de la part du journaliste – bizarrement comme en empathie avec son interlocuteur.
    Malhonnêtes les propos de M. Brighelli ? Oui, car bourrés de contradictions, de mensonges, de contrevérités – ce qui, au passage, n’empêche pas le journaliste d’écrire, comme s’extasiant, que ce monsieur « ne mâche pas ses mots ».
    Eh bien, il aurait dû, cela nous aurait épargné généralisations douteuses et refrains passéistes ! La complainte du « c’était mieux avant » devrait toujours nous alerter : personnellement, je ne rêve pas d’un temps que les moins de cent ans ne peuvent pas connaître et où l’on arrachait les dents sans anesthésie et je ne veux pas que les femmes soient obligées de souffrir en accouchant, par exemple !
    Comme le dit Antoine Prost, historien de l’éducation, dans Le Monde de l’Education n° 330 de novembre 2004, « le jugement de valeur « c’était mieux avant » ou « c’est moins bien aujourd’hui » n’a pas de sens. Il conduit trop vite à faire l’impasse sur le jugement de réalité. […] Toute solution qui est un retour au passé est impossible et discréditée d’elle-même. Les conditions sociales, familiales, économiques sont différentes. Une bonne solution un jour est inadaptée le lendemain. L’histoire ne repasse jamais les plats. La sortie, c’est devant. »

    Quand M. Brighelli parle d’« un enseignement digne de ce nom » qu’entend-il par là ?
    Il nous souffle bien sûr qu’il s’agirait de celui de « l’école traditionnelle, disons celle des années 1960 » et nous propose donc d’y revenir.
    J’ai été élève dans les années 60 et mon école jouxtait un bidonville, il y avait donc dans ma classe bon nombre d’enfants portugais et espagnols. Je n’ai pas le sentiment qu’ils aient été mieux pris en compte par l’institution alors. Ceux qui ne comprenaient pas étaient laissés en fond de classe comme de simples plantes vertes ! Et je n’ai vraiment pas le sentiment que l’école de ces années-là me transmettait « des savoirs sophistiqués et créatifs » et « ce minimum d’esprit critique » dont parle M. Brighelli en oubliant en réalité tout ce qui fait la différence entre ces années et celles que nous vivons. Il préfère le mythe à la réalité. Combien nous grise l’odeur de la naphtaline !
    Dans cette fameuse école des années 60, tous les enfants n’étaient pas scolarisés, tous les élèves, au sortir de l’école primaire, n’intégraient pas le collège, le taux de chômage n’était pas le même, la télévision n’était pas présente dans tous les foyers, l’urbanisation n’était pas ce qu’elle est, etc.
    En ignorant volontairement ces aspects, M. Brighelli réécrit l’histoire. Tant d’autres l’ont fait, pourquoi pas lui ! Mais non content d’être un menteur par omission, M. Brighelli se montre aussi injurieux, d’une part, envers les enseignants des quartiers difficiles, ces « zones entières de « non-savoir », comme on dit de non-droit, où la difficulté des apprentissages s’efface derrière les joies ludiques de l’oralité et de l’expression libre », et, d’autre part, envers ceux qui essaient de penser leur pratique, de la frotter au renouvellement, au changement, à la difficulté, aux théories pédagogiques et qui se voient taxés d’être des crétins, « qui, habiles didacticien et malins démagogues, se targuent de « nouvelles pédagogie » et « de [leurs] excellents résultats ».

    Enseignant en ZEP depuis plus de vingt ans, maître-formateur auprès de l’IUFM de Paris, je ne peux laisser passer de telles allégations. Il y a là une généralisation éhontée de certaines pratiques minoritaires. La plupart des équipes pédagogiques qui travaillent dans ces quartiers difficiles font preuve de rigueur, d’inventivité. Elles ont à cœur d’apprendre aux élèves de leurs écoles à lire, à compter, à écrire et à penser !
    Elles savent également que, les élèves étant une composante essentielle dans l’acte d’enseigner, on ne saurait enseigner de la même manière selon que l’on se trouve dans une école en ZEP ou dans celle d’un quartier « huppé », mais que le contenu de l’enseignement ne change pas, lui. Il est établi par des programmes qui, quoi qu’en disent M. Brighelli et autres « Sauver les lettres », ne manquent pas d’ambition, bien au contraire.
    Et oui, l’oralité est nécessaire qui dit ce travail à l’œuvre dans une classe entre l’enseignant et ses élèves, entre les élèves eux-mêmes, entre les élèves et les savoirs. Argumenter lors d’un débat, mieux comprendre un texte en le disant, émettre des hypothèses, faire entendre sa voix même pour se tromper… Comme si, seul l’exercice écrit possédait des vertus !
    Et oui le jeu peut être un moyen, et non une fin, pour accéder à des savoirs.
    Quant à l’apprentissage par cœur et aux devoirs du soir, ils sont, quoi que M. Brighelli puisse affirmer, toujours au goût du jour et il faudrait que ce monsieur voie un peu plus loin que le bout de son nez en allant vraiment dans des classes autres que la sienne, chose que je fais de nombreuses fois dans l’année en tant que formateur. Il a, en revanche, raison lorsqu’il dit qu’il faut « faire confiance aux équipes pédagogiques ». Mais, attention, ne nous y trompons point, non parce qu’ « elles savent mieux que quiconque ce qui convient à leurs élèves », vision qui sous-entend que seuls les enseignants pourraient parler de l’école et auraient le monopole du réel et qui nie l’apport des différentes recherches en éducation, en sciences cognitives, etc., mais bien parce que ces équipes sont constituées de femmes et d’hommes qui ont choisi ce métier et qui l’exercent avec conviction et sens des responsabilités. Et qui sont loin de ressembler à ces « animateurs chargés de diriger des activités d’éveil et d’organiser des sorties pédagogiques ou transversales » si caricaturaux, mais seront, en revanche, bien meurtris de lire que l’école dans laquelle ils enseignent est un « lieu de vie où l’on apprend à ne pas apprendre. »
    Quel mépris ! Quelle morgue dans ces propos !
    Quelle naïveté – quelle bêtise aussi – quand M. Brighelli assène cette sentence définitive que le journal se permet d’encadrer – pour en distinguer le ridicule, j’espère : « Jamais Albert Camus, fils d’une femme de ménage illettrée mais poussé par un instituteur à l’ancienne, ne pourrait aujourd’hui avoir le Nobel de littérature » !
    A croire que seul cet instituteur – à l’ancienne, comme la moutarde du même jus et qui me monte au nez en ce moment ? – a fait de Camus ce qu’il fut. Comment le journaliste peut-il laisser passer de telles inepties, formules à l’emporte-pièce dont se goinfre la presse à scandales ?

    Et enfin, comment peut-il laisser dire sans réagir qu’« aujourd’hui la majorité des enfants ne savent plus lire, ni compter, ni écrire, encore moins penser. » ? Sur quelles études, sur quell
    es données jean-paul Brighelli s’appuie-t-il pour avancer quelque chose d’aussi grave ?

    Il faut faire très attention, le vent qui souffle ces temps-ci à des relents pestilentiels de déjà-vu. Tout nous pousse à nous replier sur nous-mêmes, à errer sans fin à la recherche d’un âge d’or perdu, mais, ce faisant, nous nous coupons du monde, de ceux, multiples, qui le composent, et nous faisons le lit de tous les extrémismes. Il n’en est que plus important de voir que c’est par l’école que passera un avenir apaisé, mais une école vibrant de la diversité des enseignements, qui sache répondre à la diversité de ses élèves, et non une école frileuse, repliée sur un dogme, et n’ayant que son passé à proposer comme réponse au malaise ambiant. La sortie, c’est, effectivement, devant.

    Pierre-Yves Refalo, PEMF, Paris 18e

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