Incompétence démocratique ?

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Philippe Breton nous livre son dernier ouvrage sur l’incompétence démocratique au bon moment(« L’incompétence démocratique : La crise de la parole aux sources du malaise »,Breton, Philippe,Editions La Découverte,2006,) . D’une part l’approche d’une période d’élections importantes est propice à la réflexion sur le sens de la parole en démocratie. D’autre part l’émergence d’une mise en cause de la démocratie, aussi bien par les groupes les plus extrèmistes (mais là on était habitué) que par de nouveaux acteurs du retour aux anciennes valeurs (là on est surpris par la violence de leur propos), oblige à s’interroger sur sa pertinence. La démocratie, pour l’auteur, est historiquement fondée non seulement parce qu’elle était un sujet de préoccupation des anciens mais aussi parce que depuis les Lumières, elle est un enjeu central du vivre en société du monde occidental et en particulier ouest-européen.

Dans la suite logique de ses travaux antérieurs, Philippe Breton, continue à explorer la place de la parole dans notre société et propose que l’on développe à partir de la maîtrise de la parole les compétences démocratiques. Car c’est dans la façon dont on tient parole dans une société que ces compétences s’exercent et s’observent. Or, après deux siècles (XIXè et XXè) faisant suite à l’appel de la démocratie incarné par la révolution, il faut, d’après l’auteur constater que depuis une vingtaine d’années voire moins, il y a des signes précurseurs d’un effondrement de la compétences démocratique.

Dans son travail de recherche appuyés sur une étude spéculative et quelques expériences de terrain significatives, Philippe Breton tend à mettre en évidence que des signes nombreux dans le collectif social reflètent de plus en plus l’incompétence démocratique montante en chacun de nous.

Car la compétence démocratique est en premier lieu une affaire individuelle. Elle implique aussi bien un regard sur soi qu’un regard sur l’autre. Or c’est désormais l’aveuglement qui semble se développer au travers de deux comportements essentiels : la violence et la défection. Autrement dit les signes nombreux que l’on peut observer autour de nous montrent que l’usage de la violence verbale se banalise et se trouve confortée par le retrait que nombre de personnes vivent par rapport à leur propre prise de parole, choisissant plutôt de faire silence, voire de partir, plutôt que de débattre.

Les illusions de compétence démocratiques sont pourtant nombreuses selon l’auteur : l’école, les technologies de l’information et de la communication, les multiples débats médiatiques, les paroles données aux auditeurs sont autant d’occasion manquées d’exercer la compétence démocratique fondée sur deux éléments principaux, l’empathie et la symétrie.

Démontant les phénomènes de séduction, de spectacle, d’interactivité, entre autres, Philippe Breton nous alerte sur le fait que la compétence démocratique s’exerce de manière identique quelqu’en soit la mise en situation et que même les technologies n’y peuvent rien, malgré les propos des zélateurs de celles-ci.

Si cet ouvrage oscille entre sociologie, philosophie et essais spéculatif, ce qui peut amener à certaines critiques « rationnalistes », il a au moins le mérite de remettre en question des allant de soi comme celui, issu d’une certaine philosophie des Lumières, selon laquelle la rationnalité scientifique est affranchie d’idéologie et pourrait s’y substituer. Ainsi seul le discours scientifique pourrait suffire à gouverner le monde. Rappelant que même ce discours accède aussi à ces limites, l’auteur nous invite à retrouver, au delà de la seule rationalité, le débat argumenté, la conviction, autrement dit, ce qui s’appelle l’opinion, terme malheureusement dévoyé aujourd’hui.

Retrouver le sens du débat, de l’argumentation, de la symétrie et de l’empathie pourrait-être l’autre mission de l’école pour l’auteur. Au lieu de se satisfaire de cette apparence d’enseignement, elle devrait bien plus avant faire de la compétence démocratique un élément central du projet d’éduquer.

Le procédé argumentaire de l’auteur souffre parfois d’imprécisions ou en tout cas de globalisations que certains pourraient considérées comme hatives. En effet certains arguments pris isolément mériteraient débat en eux mêmes au lieu d’être comme c’est le cas dans le livre affirmé sans autre forme de procés. On recommandera cette lecture à tous les enseignants et formateurs en mal de démocratie. il y a de quoi alimenter la réflexion, à commencer par ce passage de la page 229 : « De plus en plus de gens ont du mal à prendre la parole, à s’exprimer devant un groupe, grand ou petit, qu’il soit professionnel, associatif, amical ou familial; cela réprésente même souvent une véritable souffrance pour une large majorité des gens. Beaucoup mettent en place de très nombreux comportements d’évitement de toute situation où ils seraient amenés à parler devant d’autres ».

On ajoutera aussi à propos des blogs, mais facilement généralisable aux pratiques des TIC ce passage p.191 « La possibilité de faire « défection » semble être un élément central de ce modèle oratoire ». Ce qui en d’autres termes signifie que l’on est d’autant plus enclin à s’exprimer à l’aide des TIC que l’on peut exprimer sa violence sans risque puisque l’autre est absent et que, de plus, on peut disparaitre dès lors que les échanges deviennent difficiles à assumer…. Ce qui en dit long sur les pratiques actuellement constatables sur le web.

On recommandera la lecture de cet ouvrage, ne serait-ce que par les questions qu’il pose. Car on peut aussi se demander si cette analyse n’est pas à interroger sur un plan historique (est-ce une nouveauté dans les comportements émergents ?) et sur un plan psychologique (n’est-ce pas une incompétence humaine naturelle à la démocratie ?)

BD

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