Encyclopédie ou démarche encyclopédique

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Un récent propos de Pierre Assouline (L’histoire n°318 mars 2007) parle de wikipédia comme d’une « erreur à haut débit ». Au delà des facilités qu’utilise ce journaliste pour exposer son point de vue (utilisation de termes comme blogomane ou cybercondriaque…) il nous faut interroger quelques éléments de son propos. J’ai choisi quelques phrases de ce texte qui méritent le débat.

1 – « Wikipédia est la seule encyclopédie au monde où n’importe qui peut écrire n’importe quoi ».

Cette première assertion pose problème parce que, en premier lieu, wikipédia n’est pas une encyclopédie mais une démarche de type encyclopédique en cours d’élaboration. En effet on confond l’objet en cours d’élaboration avec l’objet fini. Ainsi lorsque je feuillette l’encyclopédie Universalis, je n’assiste pas aux débats qui ont arbitré non seulement le choix du qui écrit, mais je n’assistes pas non plus au travail d’élaboration de chaque article. Jadis étudiant de Joseph Gabel auteur de l’article sur l’idéologie dans l’encyclopédie universalis nous avions passé six mois de cours à étudier son texte et ce qu’il recouvrait comme problèmatiques, discussions etc… Wikipédia nous montre le long processus d’écriture et probablement illuste aussi les débats scientifiques qui ont précédé à l’élaboration d’un savoir temporairement admis. La mise à jour d’une encyclopédie est inévitable et ne se réduit pas à la simple accumulation de nouveautés, mais bien à la correction d’erreurs antérieures. Considérer les contributeurs comme des « n’importe qui » c’est oublier que le monde aussi c’est n’importe qui, qu’Internet en général c’est « n’importe qui ». Mais ce n’importe qui c’est aussi moi, responsable au moins de ce que je comprends et fait de ce que je lis et aussi de ce que j’écris….

2 – « Les étudiants ont le réflexe de recourir systématiquement à Wikipédia et de copier coller le résultat sans état d’ames »

De qui parle-t-on quand dans une salle d’examen devant papier crayon et surveillé on n’a pas accès Internet… ? Généraliser ainsi c’est jeter Wikipédia alors que la même réaction m’a été faite à propos de reveus comme Capital ou autre. Mépriser ainsi les étudiants est génant et cette phrase n’est pas acceptable comme cela : il faut préciser ce que l’on attaque réellement. Si un étudiant fait du copier coller est-ce différent de l’histoire des plagiats, des copies et autres attitudes répréhensibles basées sur d’autres support. En quoi wikipédia est responsable d’un tel fait alors que les journalistes, par exemple et M. Assouline en fait partie, utilisent les nouvelles d’agence abondamment dont on peut parfois douter des « fameuses sources ». Le sans état d’ames mérite aussi question car il fustige une population qui n’est que partiellement responsable de cet état de fait. Posons nous aussi la question de savoir quelle est l’origine de tels comportements : éducation, contexte de concurrence, modalités de travail demandée etc…

3 – La source est la base de l’information (..) il n’y a pas de source sur Wikipédia : elle la dilue tant qu’elle l’élude. Un texte est une oeuvre de l’esprit. Mais de l’esprit de qui lorsque nul n’en assume la responsabilité »

La question des sources est une question vive en histoire. Un ouvrage complet a été récemment publié sur ce sujet (je n’ai pas la référence sous les yeux). L’institut d’histoire du temps présent pose depuis plusieurs années la question des sources en particulier du fait de l’évolution des technologies. Les spécialiste d’information communication ont démontré que la notion de source initiale n’a pas de sens dans le monde informatique. Il n’y a pas moyen de repérer de manière « absolue » l’origine d’un document dès lors qu’elle est mise sur le réseau. Pour M. Assouline la source c’est l’esprit. Alors il faut changer de terme. Il ne parle plus de source, mais d’authentification de la source. La question de l’anonymat d’un auteur est important et il a raison de le signaler. Mais l’argument de l’esprit ne tien pas quand on sait que notre esprit ne fait que « copier » celui des autres. On pourra lire avec plaisir l’opuscule intitulé « comment parler des livres que l’on a pas lus » pour comprendre comment l’esprit vient à celui qui écrit. L’argument de la responsabilité est probablement le plus fort de cet article. En effet c’est l’un des problèmes essentiels de la communication sur Internet en général. Signature, tracabilité, validation, sont de réelles questions qu’il ne faut pas poser seulement à Wikipédia mais bien à l’ensemble des espaces d’expression. Et on risque d’avoir de nombreuses surprises si l’on pose la même question à de nombreux journalistes, politiques, scientifiques mêmes…. Le principe éthique de la responsabilité me semble intéressant, mais appliqué à tous, à commencer par soi-même….

4 – « Wikipédia est à l’Universalis ou à la Britannica ce que la démocratie d’opinion est à la démocratie représentative »

Outre le fait qu’il ne faut pas comparer un processus à des produits, ramener la comparaison à celle des différentes démocratie pose question. Que signifie ici démocratie représentative par opposition à démocratie d’opinion ? L’auteur pourra me rétorquer que tout le monde connaît cela… mais j’aimerai qu’il précise le sens qu’il donne aux expressions qu’il emploie pour m’assurer que nous nous sommes bien compris. Si je comprends le sens qu’il donne ici, il s’agit d’opposer la parole de tous à la parole de ceux qui sont « légitimé » comme leur représentant. Le débat actuelle sur la place des savoirs des experts dans l’analyse de questions scientifiques (cf les travaux de Bruno Latour) montre qu’il faut se méfier des logiques de représentation si elles ne snt pas assorties de garanties comme le droit d’opposition qui amène au droit à discussion et donc au droit de l’apport des preuves. Rappelons nous le débat sur la « memoire de l’eau » dont le journal Le Monde avait porté le contenu à la connaissance du grand public pour comprendre l’importance de ces droits. Si la démocratie représentative est intéressante c’est parce qu’elle permet ce débat. Or l’intérêt de Wikipédia est justement cette mise en débat constante. On peut, à l’instar de M. Assouline signaler les dérives, mais on ne peut rejeter aussi rapidement wikipédia. Internet pose la même question que Wikipédia depuis longtemps, mais l’émergence de la presse voire même des livres a posé les mêmes questions. Attention, le savoir circule, il met en difficulté ceux qui sont censé en détenir la vérité légitime. Or les technologies actuelles ont cette qualité qu’elles nous invitent tous à réfléchir à la valeur de nos vérités à l’aune de ce que chacun peut en percevoir. C’est l’un des mérites de wikipédia que de le montrer…

A suivre et à débattre

BD

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