Procédure et représentation : le contexte et la connaissance

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Lorsque l’on observe les élèves à l’école, on s’aperçoit que l’une de leur grande difficulté est de passer de la procédure à la représentation mentale. En effet la forme scolaire traditionnelle, insistant sur la mémorisation et l’automatisation provoque chez un certain nombre de jeunes le développement de capacités procédurales qui se révèlent rapidement inefficaces dans des contextes complexes. Dans le même temps les travaux de recherche ont montré que l’automatisation des certaines procédures était un préalable indispensable à l’action (ou la réflexion, mais pour moi réfléchir c’est aussi agir) dans un contexte complexe. Les oppositions récentes sur l’apprentissage de la lecture ont fait d’ailleurs un écho à ce questionnement (on y trouvera des éclairages dans les travaux de Stanislas Dehaenne, vir le site du collège de France). Un certain nombre d’observateurs constatent que, concernant les usages des TIC, les jeunes installent des procédures, mais qu’elles sont souvent peu opérantes et que les élèves se trouvent souvent démunis face à des situations plus complexes. Il se disent souvent compétents, mais les adultes qui s’autorisent à les évaluer, considèrent qu’ils sont souvent dans l’illusion. Plusieurs éléments doivent être pris en compte pour mieux comprendre ce problème et les solutions éventuelles à y apporter.

– En premier lieu, il faut constater qu’entre l’informatique des années 1980 et celle des années 2000, nous ne naviguons pas dans les mêmes contextes. Si l’on regarde simplement la diffusion de l’informatique et d’Internet dans les familles entre 2000 et 2007, on ne peut qu’être sidéré de voir la progression rapide des taux d’équipements. Comment imaginer que cette évolution n’aurait pas d’effet sur les pratiques ? Peut-on définitivement considérer le débat des compétences réelles comme clos ? Je ne le crois pas.

– En second lieu, l’histoire de l’informatique scolaire a mis en évidence un phénomène étonnant à savoir que les premiers élèves intéressés par celle-ci sont souvent ceux qui ont le plus de réussite scolaire, ce qui a amené à supprimer l’option informatique en 1990 et à la remplacer par les APTIC. La fracture numérique existait de manière bien plus importante en 1985, 1990 et 1995 que maintenant. Mais l’école n’a pas poursuivi l’effort engagé dès 1985, trop souvent brocardée sommairement et définitivement elle a rapidement baissé les bras et s’est contenté d’attendre et malgré la mise en place du B2i en 2000 les acteurs de l’école ne se sont pas emparés de la question.

– En troisième lieu l’histoire de la discipline « technologie » créée au collège en 1985 en remplacement de l’EMT, intégrée à l’école primaire dans le groupe sciences et technologie, a montré qu’elle était en charge des apprentissages de l’informatique de manière explicite. L’arrivée du B2i en 2000 n’avait pas amené de changement initialement dans ce programme. Ce n’est que plus récemment que les auteurs des programmes ont modifié la place donnée à l’enseignement de l’informatique dans cette discipline (question toujours en débat). Or force est de constaté qu’au cours des vingt années d’existence de cet enseignement, il n’a jamais réellement permis un déploiement d’une véritable stratégie d’appropriation raisonnée des TIC à l’école. C’est pourquoi la réponse fournie par le B2i était d’impliquer aussi tous les enseignants, ou du moins c’était le souhait explicite des responsables de ce brevet.

– En quatrième lieu les discours entendus depuis près de trente années ont souvent mélangé et continuer de le faire, informatique, ordinateur, médias, TIC,… La confusion générale dans les débats prend sa source au moins en partie à ce niveau. A ces approches il convient d’ajouter celle issue de l’univers professionnel des enseignants documentalistes à propos des compétences informationnelles principalement, mais aussi des compétences communicationnelles et documentologiques. Il n’y a pas eu de véritable travail de fond sur la définition des finalités, du coup ce sont principalement des lobby qui se sont emparés de l’objet « TIC… » souvent composés de militants courageux mais parfois dispersés.

– En cinquième lieu et pour revenir aux jeunes, il faut noter que l’évolution des technologies et des usages qui en découlent ont déplacé et continuent de déplacer fortement la question des compétences. En effet si au début des années 80 l’objet ordinateur et l’objet programmation étaient au centre des débats, aujourd’hui il y a imbrication des objets de travail qui vont de l’appareil aux usages psychosociaux, entre autres… C’est à dire que la diffusion de ces nouveautés technologiques dans l’ensemble des sphères de la société ne peut que requestionner toute approche strictement posé en terme de discipline informatique à l’école. La mise en ligne du dernier numéro 99 de la revue EPINet (http://www.epi.asso.fr/) nous propose des articles dont un en particulier appelle à un « Grenelle de l’enseignement des TIC ». Ces articles s’articulent avec d’autres des responsables de l’EPI, M Archambault et Baudé, sur la question d’une discipline « informatique » dans le monde scolaire. On ne peut qu’être surpris de lire dans cet article de Monsieur Fayon des propos déjà entendus à l’identique dans la bouche de Jacques Arsac et de ceux qui souhaitaient l’émergence de cette discipline dans les années 80, puis dans des textes officiels à propos des APTIC. En effet le contexte à changé…

La question centrale qui est sous jacente à ce débat est à situer, pour moi, dans la différence entre apprendre et s’approprier. L’article de Dany Hamon dans ce même numéro, tous commes les travaux de Jean François Cerisier, soulignent en réalité cette différence que certains traduisent, un peu vite selon moi, dans la nécessité d’enseigner l’informatique à l’école. Ce qu’un jeune construit spontanément, c’est une procédure appropriée pour répondre à un contexte qui fait problème. Ce contexte n’est pas que scolaire, il est aussi familial, social, relationnel, voire professionnel. Ce que permet l’apprentissage contextualisé c’est la construction d’une représentation. L’intérêt de l’intégration des TIC dans toutes les disciplines de l’enseignement c’est d’offrir aux élèves la possibilité d’effectuer ce passage d’un premier niveau de procédure à une réprésentation « correcte » de l’environnement dans lequel il évolue et les outils avec lesquels il interagit avec cet environnement.

Le problème de l’enseignement de l’informatique, des TIC etc… par un enseignant spécialisé c’est bien évidemment d’installer des points de repères stables. Mais le danger, nous l’avons déjà signalé d’une autre manière c’est de « cloisonner » ces apprentissages et de les décontextualiser. L’observation de ces élèves lassés d’apprendre et surtout de réciter par coeur et sur une feuille, encore en 2002, que copier coller c’est ctrl-C ctrl-V et l’écoute de leurs demande (cf l’article de Dany Hamon) est révélatrice. A l’école c’est bien la possibilité d’aller aux deux : d’une part obtenir les clés, quand elles ne sont pas ergonomiquement accesibles, pour agir, mais aussi les clés, et là c’est plus compliqué, pour comprendre, c’est à dire pour s’approprier les deux mots au sens éthymologique) leur environnement numérique. En d’autres termes la question c’est de permettre aux jeunes de construire une représentation fonctionnelle et non pas seulement une représentation opérationnelle.

Rappelons aussi ici qu’il ne faut pas confondre « les bases » et le « commencement ». trop souvent on a cru qu’il fallait commencer par l’essentiel; les bases. Or il faut dissocier les deux. En tout cas le commencement de la maîtrise TIC ce n’est pas la connaissance de l’informatique. par contre c’est un passage « partiellement » obligé. Par contre les bases, c’est ce qui doit rester durablement en place quand l’apprentissage est terminé. C’es
t d’ailleurs le sens du socle commun. Or si l’on veut installer durablement chez les jeunes une maîtrise d’un usage raisonné des TIC c’est vers cela qu’il faut tendre.

Il me semble aujourd’hui nécessaire, avant d’envisager une nouvelle matière de mettre en avant celles qui existent et de repréciser leur mission : les enseignants de technologie et les enseignants documentalistes se sont réellement emparés du B2i les premiers. Il y a des raisons logiques à cela, et qui ne tiennent pas seulement à la définition de leur enseignement. La perception, aiguë de la problématique des TIC par ces deux catégories d’acteur les amène légitimement à s’installer en « leader » sur cette question. Leur actuelle crise identitaire (cf les listes de diffusion de ces enseignants) les amène à prendre des positions qui risqueraient d’empécher l’ensemble de l’école de s’imprégner de l’usage des TIC. On peut les comprendre, mais on ne peut pas les soutenir dans ce domaine, car, contrairement à ce que certains croient l’isolement disciplinaire est un risque culturel et social bien plus grand. Qu’ils aient une responsabilité première, et des contenus adaptés, c’est indispensable. Qu’ils soient les seuls, spécialistes, c’est les marginaliser au sein d’une communauté qui les a souvent, à en lire leur témoignage, mis de coté.

Un débat ô combine riche, à poursuivre

Bruno Devauchelle

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