On a besoin d'expériences, pas d'innovations ou de bonnes pratiques…

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L’entêtement des promoteurs de changement à promouvoir les innovations et maintenant les bonnes pratiques mérite d’être interrogé. C’est d’autant plus important de questionner cela que dans de nombreux cas ces acteurs pourraient bien provoquer un effet repoussoir au lieu de provoquer l’envie de « faire pareil ». Le travail quotidien dans les établissements auprès des enseignants « ordinaires » doit nous inviter à remettre la notion d’expérience au devant de nos réflexions. Il me semble qu’il faut (re)donner aux enseignants le droit à « l’expérience ».
 
Innovation, bonnes pratiques, expérimentations, autant de mots et expressions qui rapportent des réalités qui se veulent parfois exemplaires, en tout cas à montrer à ceux qui ne les font pas pour leur donner envie de faire… Or cela ne marche pas aussi bien qu’on pourrait le penser, il suffit d’observer ce qui se passe quotidiennement dans les établissements pour l’observer.
Lors d’un échange récent à ce sujet avec diverses personnes, je me suis questionné sur la force de ces recommandations, en regard de ce que je vois actuellement et depuis plus de vingt années dans les établissements scolaires. C’est en particulier dans le domaine des TICE que je l’ai observé, mais aussi plus largement dans d’autres domaines pédagogiques (travail en équipe, …) ou didactiques. Au même moment le CNDP publie son dernier numéro des Dossiers de l’Ingénierie Educative consacré à l’innovation voire à l’i-novation… montrant ainsi que, comme l’impulse la SDTICE, ces dispositifs sont toujours mis en avant.
 
Norbert Alter, dans son ouvrage l’innovation ordinaire, a bien mis en évidence la difficulté du passage de l’invention à l’innovation et de l’innovation à la banalisation. De nombreux travaux de recherche en sociologie des organisation (Amblard, Bernoux, Callon, Akrich…) en particulier ont montré l’importance des acteurs et les limites de leur capacité d’innovation. Dans le monde de l’enseignement, à l’opposé d’autres mondes professionnels, il existe un espace personnel, appelé liberté pédagogique (1880, 2005), après avoir été nommé autonomie de l’enseignant (1989). Cet espace est, aussi bien sur le plan imaginaire que sur le plan factuel, important, il suffit d’entendre tous les ministres et syndicalistes en parler et la défendre pour s’en rendre compte. Que contient cet espace ? Le droit à l’expérience. C’est François Dubet qui avait mis en avant ce concept comme « une activité cognitive, une manière de construire le réel et surtout de le vérifier et de l’expérimenter ». L’expérience se distingue de l’innovation, de la bonne pratique ou de l’expérimentation par sa proximité avec le quotidien de chacun. 
Le droit à l’expérience c’est aussi le droit à l’erreur, à l’hésitation… Malheureusement deux éléments jouent en la défaveur de ce droit à l’expérience : la rationalité et la recherche de perfection.  La rationalité, celle que l’on invoque pour vérifier qu’une pratique est « bonne » avant de la généraliser, c’est aussi cette vision imaginaire d’une mécanique implacable qui réussirait à tous les coups, et qui donc pourrait sans difficulté traduire une innovation en pratique ordinaire. La perfection, c’est le sentiment d’inachevé, souvent intolérable pour un enseignant. Il fait une expérience mais ne veut pas en parler, car elle n’est pas « assez bien ». Autrement dit une grande partie des enseignants n’ose pas faire des expériences et la vision des « bonnes pratiques » produit l’effet inverse à celui escompté auprès de ces enseignants qui font des expériences. En d’autres termes il y a une rupture entre l’enseignant ordinaire et l’innovateur. Cette rupture est très profonde du coté de l’enseignant. Et pourtant l’enseignant fait de nombreuses expériences dans sa classe. Malheureusement la tendance est de refuser le droit à l’expérience. Les inspecteurs sont à la recherche de bonnes pratiques qu’ils pourront mettre ensuite sur le site académique… 
 
Mais ces petits pas du quotidien sont eux inconnus voire même fustigés car n’étant pas dignes d’être montrés. Outre cette rupture qu’il faut combattre, c’est avant tout le droit d’expérience qu’il faut réhabiliter. Malheureusement cela suppose des espaces de liberté un peu plus grand que ceux qui sont perçus et qui semblent se rétrécir (cf les progressions du primaire…). Cela suppose d’inclure dans la forme scolaire elle-même ces « espaces d’incertitude » qui permettent l’expérience. Au lieu de cela on voit de plus en plus d’encadrement des usages, certains en sont même venus à les demander. En effet nombre d’enseignants demandent des textes d’accompagnement précis. Ils espèrent ainsi ne plus avoir la désagréable impression que l’expérience ne vaut rien.
 
Et plus le mot expérience a aussi un deuxième sens qu’il faut inclure ici. C’est aussi de l’expérience, prise au sens d’accumulation de savoirs de la pratiques, que l’enseignant construit sa professionnalité. Or si l’on casse la dynamique de l’expérience, on risque de ne plus avoir que des enseignants obéissants au lieu d’avoir des enseignants batisseurs. Si de surcroit, comme pourrait se traduire le référentiel des dix compétences de l’enseignant, on envisage une institutionnalisation de l’innovation (cf compétence 10) alors on risque de décourager ces jeunes enseignants, si prompts à faire des expériences. 
 
L’innovation n’a pas d’intérêt en soi, surtout lorsqu’elle est mal problématisée. TBI, ENT, cartables électroniques, cahier de textes électroniques, sont les derniers avatars de ces pseudos innovations. Si simplement ils pouvaient croiser l’expérience ordinaire avant de s’ériger en bonne pratique exemplaire, alors il y aurait des chances de voir les enseignants s’en emparer. Mais une fois le dispositif technique installé, il faut le faire fonctionner…. surtout s’il autorise à plaquer dessus le vernis de l’innovation, si cher à une logique commerciale qui a de plus en plus court dans les établissements scolaires.
 
Retourner à l’expérience, c’est d’abord aller au plus près des réalités pour mieux les faire évoluer.
A débattre
BD

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