du comptoir au colloque… errements de la parole

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Devant l’inflation informationnelle le lecteur est seul maître à bord. En effet, si traditionnellement les lieux de paroles donnaient légitimité (du moins on l’acceptait et le croyait) à celle-ci, désormais et Internet et les TIC ne font que potentialiser la mise en cause de cette légitimité. Avec les techniques numériques, les lieux de paroles ne sont plus spécifiques non plus : ainsi a-t-on pu voir récemment un conseiller du président américain répondre à une interview de la télévision en parlant devant la caméra avec son téléphone portable collé à l’oreille. A l’opposé les « cafés » thématiques on mis sur le comptoir une place pour les propos savants. Ainsi se mèlent désormais paroles, lieux et auteurs.
Lorsque l’enseignant, documentaliste ou non, entend utiliser des supports informationnels pour amener les élèves à développer leurs connaissance, il se trouve confronté à de nombreuses interrogations auxquels il n’a lui-même que parfois réponse. L’adéquation entre lieu, support, auteur d’une part et contenu d’autre part étant désormais brouillé, il nous faut donc apprendre à « dé-brouillé » les messages.
Quand on demande désormais « d’où ? » vient la parole, cela suppose une véritable enquête que les usages des techniques numériques ne font que rendre plus difficiles à discerner. Le coureur de Marathon venant annoncer la victoire de l’armée était-il crédible ? On pourrait ainsi questionner, comme le font continuellement les historiens, les sources. S’il y a une archéologie des savoirs comme le montre Michel Foucault, n’y a-t-il pas désormais à fonder une archéologie de l’information, et en particulier de l’information numérique ?
L’éducateur, l’enseignant, comme les autres médiateurs de l’information dans la société se sont laissés débordés sans s’en apercevoir (quoi qu’ils puissent en dire) et se trouvent désormais confrontés à des gouffres. Il suffit de lire la passion des débats pour s’en rendre compte. Comment dès lors refonder une éducation à l’information.
Rhétorique et sophistique sont parfois très proches et elles constituent les bases d’une éducation de la parole, (on se rapprochera ici de la proposition de Philippe Breton). Autrement dit la première marche de l’écoute c’est la parole, la première marche de la lecture c’est l’écriture; non pas en terme de progression des apprentissages, mais en terme de fondement du sens et de la compréhension. Nous détenons là une piste intéressante qui pourrait renouveler l’approche que fait le monde scolaire de cette question. Traditionnellement on recommande aux enseignants de « provoquer » l’accès à l’écriture pour permettre la compréhension du processus en émission et en réception. Ainsi une classe qui ait un livre et le publie, le diffuse, le vend, apprend-elle davantage sur le livre qu’une classe qui ne fait qu’acheter et lire des livres.
Ce qui est nouveau c’est que désormais « n’importe qui peut écrire n’importe quoi n’importe où » et on ajoutera de manière anonyme s’il le souhaite. Si rester lecteur est une première mise à distance, devenir auteur en milieu scolaire est aussi une mise à distance car c’est une pratique cadrée par une institution normalisante. Or les pratiques dont nous parlons ne sont pas scolarisées et difficilement scolarisables. Et surtout le rapport entre ces pratiques quotidiennes et les pratiques sont très souvent en opposition, voire en rivalité.
Le problème auquel on est donc confronté est de permettre aux jeunes de situer leurs pratiques au sein d’un ensemble de pratiques sociales et d’en repérer les « exploitations » possibles. Ainsi le blogueur anonyme qui ne date pas ses documents mérite un questionnement autant que le journaliste professionnel. Ainsi l’auteur de SMS est-il aussi « inquiétant » que le rédacteur d’un discours politique. On pourrait continuer les exemples, tous contribueraient à montrer l’imbrication et la continuité de ces pratiques, d’autant plus que les auteurs circulent facilement d’un lieu à l’autre et d’un support à l’autre.
Le maître mot devient donc celui de « situer » qui va bien au delà de celui de « sourcer ». On passe d’une vision extérieure qui énonce les codes de repérage, la source, à une vision mixte qui associe le lecteur à la source en spécifiant son lien, la situation. Ce travail,qui n’est pas réellement nouveau si l’on pense aux études des usages en réception par exemple, demande désormais à être intégré aux démarches d’enseignement de toutes les disciplines. Parce que cette approche oblige à placer le sujet par rapport à l’objet elle questionne plus largement l’éducation qui semble avoir beaucoup de mal à accepter que ses acteurs soient des sujets authentiques. C’est probablement un des enjeux clés qui doivent renouveler l’interrogation sur les pratiques actuelles d’enseignement.
A débattre
BD

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