La question de "mon" rapport à l'information : vers un "sujet s'informant"

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Comment analyser la relation que chacun d’entre nous entretient avec l’information et comment ce rapport influe sur notre capacité à l’utiliser de manière pertinente ?
Le récent numéro des Cahiers Pédagogiques intitulé « les élèves et la documentation » (N°470, février 2009) rejoint des problématiques souvent évoquées dans ce blog. En particulier, il soulève une question importante qui consiste à tenter de déméler les proximités et les distances nécessaire entre culture informatique et culture informationnelle (mais aussi documentaire et communicationnelle).
Dans tous les propos que l’on peut lire ici ou là sur ce thème on s’aperçoit qu’une figure est souvent absente des travaux : le « sujet ». Elève, jeune, adulte professeur etc… autant de dénominations qui posent question et qui souvent laissent à penser une certaine réification du sujet au profit d’une étiquette fonctionnelle qui enferme le sujet dans une posture qui risque de nous faire oublier quelques questions qui me semblent essentielles pour aborder la question de la relation à l’information : « le sujet s’informant »
Je propose de réfléchir, bien partiellement, dans cinq directions :

– Ma trajectoire de vie
– Mon besoin d’information
– Ma culture informationnelle
– Mes compétences de lecture
– Ma mémoire de connaissance
1 – Trajectoire de vie
Essentiel et premier dans l’analyse du sujet la notion de trajectoire de vie pose la dynamique de développement du sujet comme préalable à toute analyse. Autour de cette notion s’articulent de nombreuses questions et en particulier celle de la part que le sujet prend à l’infléchissement de cette trajectoire. Or dans de nombreuses approches cette part est ignorée, mise de coté. C’est dans l’interaction humaine d’une part, mais aussi dans l’interaction avec « le milieu » et « les objets » que se développe les possibilités de ces infléchissements. On peut observer par exemple que dans le système scolaire, cette notion d’infléchissement est rarement valorisée et prise en compte, tant la forme scolaire, dans ce qu’elle a de plus subtil, tente de l’interdire afin d’éviter sa remise en cause. Le sujet en tant que porteur de sa trajectoire tente donc de se débattre dans un environnement au sein duquel l’information est un des éléments sur lequel il est tenté de buter ou de s’appuyer pour continuer cette construction.
2 – Besoin d’information
Plus local et conjoncturel souvent, mais parfois plus ontologique et structurel aussi, le besoin d’information est un moteur essentiel. Dans sa dimension pragmatique ce besoin est surtout réactif, dans sa dimention ontologique il est surtout proactif. On oublie souvent cette deuxième dimension, articulée avec la trajectoire de vie. La psychanalyse pourrait bien nous être d’un bon recours pour proposer un cadre à cette dynamique qui articule le ici et là et le à-venir. Le modèle scolaire imposé est avant tout celui qui est réactif, là encore parce que la forme scolaire y contraint l’élève, en particulier les normes d’évaluation et le cadre normalisant de la scolarisation. L’affranchissement de l’élève de ce modèle n’est pas acceptable par l’école, car alors c’est le sujet qui va se révéler et ainsi remettre en cause le modèle.
3 – Culture informationnelle
Le processus de construction de la culture informationnelle du sujet se développe entre la vie privée et la vie publique. L’école connaît bien l’effet de la variable « environnement familial » sur la réussite scolaire, mais moins ses composantes. L’école situe mal et rarement la place de la culture informationnel dans ce qui est nommé environnement familial. De même elle considère comme allant de soi la culture informationnelle développée dans le monde scolaire. Or cette deuxième partie fait bien débat actuellement et les professionnels de la documentation en milieu scolaire en témoignent régulièrement. Encore faut-il que se débat ne se limite pas au milieu scolaire ce qui est encore trop souvent le cas. Il me semble que le formatage « scolaire » de notre société soit un écran à nos analyses. On ne peut substituer le format scolaire de la culture informationnelle au format familial de cette culture, à moins d’utiliser des techniques d’influence qui peuvent être questionnées… Le voudrait-on que l’on y parviendrait pas comme le montre l’histoire des pays totalitaires et leur évolution.
4 – Compétences de lecture
Il faut considérer ici deux niveaux de lecture : la première est plutôt technique, la deuxième est plutôt cognitive. Par contre il est impossible de les séparer complètement tant les travaux de psychologie cognitive et en ergonomie ont mis en évidence leur imbrication. La dimension technique de la lecture est souvent considérée comme un préalable. L’étude du développement de l’enfant doit nous inciter à la plus grande prudence sur ce fait. Si la maîtrise technique peut s’avérer être indispensable pour accéder à la lecture, elle ne peut se développer sans un rapport au « lu » du sujet. Le projet de lire doit faire sens pour que la technique devienne opérante. Une fois quelques habiletés techniques acquises, le sujet va entretenir avec la lecture une relation qui sera basée sur sa trajectoire de vie. Or la dimension cognitive de la lecture vient très vite supplanté la dimension technique dont une partie basique devenue automatique peut sembler alors bien suffisante.
5  – Mémoire de connaissance
Dans un délicieux petit ouvrage : « Comment parler des livres que l’on a pas lus » (Editions de Minuit 2007), Pierre Bayard nous fait comprendre nos limites par rapport au livre. Il met en particulier en évidence le problème que pose le fonctionnement de notre mémoire. Devant des masses d’information le sujet construit des stratégies de « mémoire de connaissance ». Afin de répondre à ses besoins, dans sa trajectoire et compte tenu de sa culture et de ses compétences, le sujet organise son fonctionnement intérieur de manière adaptée à la poursuite de son développement. Oublier est un processus fort intéressant au sein de la dynamique de construction du patrimoine cognitif personnel. Inhiber en est un autre, récemment mis en évidence par les psychologues (Olivier Houdé), qui mérite aussi tout notre intérêt en lien avec l’oubli. Comment penser que le sujet n’utilise pas ces deux processus pour survivre dans l’océan informationnelle ? Qu’il le fasse a priori ou a postériori dépendra de sa trajectoire. A priori il « oubliera » de lire, a postériori, il oubliera et/ou inhibera ce qui ne peut faire usage dans sa trajectoire.
Au travers de ces cinq points, il me semble que l’on peut entrevoir combien le Sujet est une dimension qu’à trop ignorer nous risquerions d’être dans l’erreur. Le monde scolaire n’est pas vraiment bien adapté à ce Sujet. Et pourtant n’est-ce pas le sens du travail de nombreux chercheurs en enseignement et en éducation (je n’ose plus dire en pédagogie…) ?
Dans le domaine des compétences info-communico-documentaire, il ne faudrait pas oublier l’importance du Sujet pour se focaliser sur l’élève. Cela risquerait de creuser un nouveau fossé entre l’école et ses missions vis à vis des sujets dont elle a la charge.
A débattre et à suivre
BD

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