Trop à lire, trop à écrire, à cause des TIC ?

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Le développement actuel des contenus sur Internet permet à nombre d’observateurs de parler de surdose d’information, de surabondance, voire même « d’infobésité ». La multiplication des sources de toutes natures oblige le veilleur à multiplier les techniques de recueil d’information, mais surtout le temps à passer à suivre ces informations, les lire et éventuellement les traiter. D’ailleurs dans les établissements scolaires, le premier réflexe enseignant (documentalistes compris) est de penser à la manière d’éduquer les élèves à gérer cette surabondance. Effectivement il y a là un réel problème qui ne fera que s’amplifier au cours des années à venir. Cependant si l’on analyse un peu l’histoire de nos sociétés au fonctionnement fondé sur l’écrit, cette évolution est constante depuis plusieurs siècles et cette surabondance d’information est ancienne, mais amplifiée d’un problème qui était l’accès à ces informations : on avait déjà beaucoup plus de documents qu’une vie suffit à les absorber, mais en plus il sont difficiles d’accès depuis longtemps.
Blanche, grise, noire, disparue, l’information est en constante augmentation et la difficulté à la traiter de plus en plus importante. La nouveauté principale de ces trente dernières années en matière d’accès à l’information est l’émergence d’une possibilité nouvelle : l’accès sans intermédiaire humain direct du fait de la numérisation. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas d’intermédiaires. Les machines qui donnent accès à ces informations sont bien conçues par des humains qui ainsi modèlent notre possibilité d’accès en s’appuyant sur un potentiel technique numérique et binaire. On comprend dès lors l’impression de gouffre que nombre de documentalistes perçoivent lorsqu’ils accompagnent les élèves dans le monde de l’information…
En parallèle il y a le même phénomène du coté de l’écrire. Depuis les antiques sites écrits en HTML, jusqu’aux blogs, wiki, réseaux sociaux et twitter, sans oublier les mails, chats et autres messageries instantanées, nous n’avons de cesse de multiplier les espaces d’expression. Autrement dit si l’information voit son volume augmenter, c’est bien qu’en amont il y a des producteurs. De récents échanges à propos de twitter comme tueur de blog m’a amené à réfléchir à cette évolution. En effet pour pouvoir écrire autant que certains le font, sur twitter, sur facebook, sur ning, sur leur blog, sur celui des autres, on peut se demander s’ils ont encore le temps de vivre, ou au moins de réfléchir. Heureusement certains d’entre eux nous content leur repas amicaux entre auteurs de toutes sortes, au moins on sait qu’ils se nourrissent, à défaut de dormir ou de se distraire… Au delà de simples questions de gestion d’activités variées, il y a au moins un problème simple : peut-on écrire autant sans prendre le risque d’appauvrissement de l’écrit. Une amie m’a dit à plusieurs reprise que je devrais écrire un livre, mais je n’en ai pas le temps, ou du moins si, mais il est dans mon blog, dans mes écrits de recherche professionnelle ou encore dans des communications, conférences et échange. Autrement dit écrire un livre n’est plus à l’ordre du jour car cette activité qui suppose une certaine continuité de travail (selon mon expérience antérieure de publication) n’est plus compatible avec mon organisation quotidienne aussi bien professionnellement que dans mes habitudes d’écriture.
Pour faire le lien entre ces deux problématiques, un mot, capté ce matin au hasard de lectures d’une revue informatique (SVM), m’a paru correspondre à cette évolution : « fragment ». Or ce mot est aussi déclinable en « fragmentation » mot horrible car popularisé par son association au terme de bombe. Et pourtant le mot fragment est si parlant : le travail de l’archéologue est fait de fragments. Roland Barthes ne nous avait-il pas invité dans un de ses livres célèbres à parcourir les « fragments d’un discours amoureux »….!
De fait nous passons de plus en plus de temps à lire et à écrire des fragments. Par rapport au livre se pose alors la question de savoir quand ces fragments vont constituer une unité aussi cohérente que l’on peut le penser d’un livre. Mes deux lectures littéraires de l’été auraient pourtant du m’alerter. Daniele Sallenave et Daniel Pennac, à l’instar de Philippe Delerm et de bien d’autres, écrivent bien par fragments qui rassemblés forme ces livres dont la seule forme physique laisse penser à un tout cohérent. Qu’est-ce qu’un dictionnaire ou une encyclopédie si ce n’est un assemblage de fragments ? Amusant rapprochement que ce que la technologie nous invite à développer comme pratique (et que nombre de personnes déplorent) alors qu’elles existent déjà sans ces techniques (le journal, les épisodes etc… au XXIè avaient déjà cette caractéristique).
Outre le fait que les fragments peuplent notre univers culturel depuis longtemps, ils peuplent aussi l’école et en particulier dès le collège dans lequel l’élève est confronté quotidiennement à une suite de fragments constituée d’enseignants et de contenus qui se juxtaposent (10 en général), en espérant qu’au jour sacré de l’examen terminal ils consitueront un tout cohérent… Il est donc urgent de réfléchir à cette culture du fragment, du fragmentaire de la fragmentation. Et en particulier à un point particulièrement important qui est la concurrence entre fragments. Ainsi à l’école les disciplines luttent entre elles pour devenir le principal fragment dont l’archéologue du savoir repérera ainsi l’importance plusieurs années plus tard. A l’image de la mosaïque chacun tente de s’imposer, seul l’auteur peut enfin décider ce qui va dépasser chaque fragment dans l’unité finale de l’oeuvre.
Dans le domaine de l’écrit en ligne la question est la même. Les sources d’écriture fragmentaires se font concurrence : faut-il que je publie sur :mon blog, sur un réseau social ou par microblog ? Faut-il que je communique par mel ou par messagerie instantanée ? Dans le domaine de la lecture aussi : faut-il que j’utilise les fil RSS, une page de signets, un réseau social ou un microblog ? Il y a saturation dans l’écrit comme il en a pour le lire. Il va devenir urgent d’inviter les élèves (et je n’ai pas parlé des SMS) à réfléchir à ces questions plutôt que de continuer à verser des larmes sur les livres, les « vrais », que si peu d’adultes lisent vraiment, en vérité… La société dite de l’information, de la connaissance, des connaissants est d’abord une société de lecteurs et d’écriveurs, sans lesquels l’information et la connaissance ou le savoir ne sont rien.
Il y a bien plusieurs sortes d’écrits qui ne disent pas la même chose suivant leur degré de fragmentation. C’est ce que Bourdieu dénonçait à propos de la télévision qui outre un spectacle normé était surtout un lieu de pensée fragmentaire et qui usait de cette fragmentation comme mode de domination du récepteur. Car l’intérêt de la multiplicité des écrits est d’empêcher le lecteur de s’y retrouver… Annoncez une nouvelle scientifique dans un quotidien national, vous recevrez dans les minutes qui suivent une multiplicité de contestation (plus ou moins fondées) de cette nouvelle. Autrement dit le fragment engendre l’incertitude. La culture du fragment serait potentiellement dangereuse car elle empêche d’accéder à la complétude, à la complexité d’une pensée cohérente. Aussi ai-je intérêt à utiliser le SMS ou twitter, cela évite d’être mis en cause… Et si c’était cela la nouvelle société du spectacle : le sens énoncé en 140 caractères chrono !!!
Et pourtant la continuité de ces supports est parfaitement intéressante. Ainsi ce billet qui sera relayé tout à l’heure sur twitter pourra ensuite être repris ailleurs jusqu’à ces auteurs qui s’en emparerons pour écrire leur livre (parfois à mon insu… sans me citer, mais cela n’arrive jamais ,,,). De même le lecteur averti pourra retrouver facilement l’unité du travail que je mène en ligne pour peu qu’il ait repéré le cheminement professionnel de cette parole individuelle dans sa forme et pourtant essentiellement collective car basée sur l’expérience.
Car pour finir, le problème est là : à force de multiplier les écrits sur, à propos quand et comment peut vivre ce dont on parle. Comment incarner ses écrits si l’on passe tant de temps à twitter et à bloguer que la vie n’existe plus que devant l’écran….  Si en plus l’effet loupe évoqué précédemment fait rage, alors on aura vite fait de comprendre que mon propos n’aura plus aucune valeur.
Espérons que ce ne soit pas le cas ?
A suivre
BD

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