Valeur et gratuité…

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Si l’année 2009 a apporté sur le devant de la scène une question de fond, c’est bien celle du lien entre valeur et gratuité. Partant d’une crise financière aigüe à l’occasion de laquelle on a pu percevoir que la valeur pouvait varier selon l’objet auquel elle s’applique, et que parfois cela était presque incompréhensible, elle a amené aussi une loi sur la propriété et la copie (hadopi) qui ajoutée à la Dadvsi (et l’application illusoire de l’exception pédagogique, caduque à ce jour du 2 janvier 2010) nous a plongé dans le perplexité.
Finalement « que vaut donc la gratuité » est le paradoxe qu’il nous faut réellement aborder et discuter si l’on veut que l’année 2010 soit la base d’un consensus sur le modèle d’accès aux informations sur Internet. C’est un petit article du journal Télérama qui réveille cette semaine le débat. Emmanuelle Anzion (Télérama 3129 du 30 12 2009) dans un article intitulé Google,l’étrangleur étranglé termine son propos par la phrase suivante : « Elles montrent en tous cas que le monde des médias et de la culture, assassinés par la culture de la gratuité, s’organise enfin pour sortir du stade précomateux ». Les elles en question sont toutes ces manifestations juridiques ou non visant à attaquer le piratage des particuliers (hadopi) et celui des entreprises (procès google). Outre que la fin de la phrase n’a aucun autre intérêt que de laisser présupposer une forme « d’inconscience », elle laisse surtout entendre que la culture de la gratuité doit être combattue. Le problème c’est que en l’absence de définition et d’analyse de cette gratuité, ce texte n’a d’autre sens que de nous faire comprendre l’intérêt économique à court terme du monde des médias et de la culture.
Pour poursuivre cette lecture critique, un aphorisme en forme de faux syllogisme situera le débat :

  • Si l’artiste veut diffuser son œuvre alors il la partage
  • Si un artiste veut vivre de son œuvre alors il la vend
  • Si l’artiste veut vendre son œuvre alors il ne veut pas la partager, la faire vivre…

Par artiste on comprendra toutes les formes d’arts…., science et artisanat compris… Comment dès lors faire en sorte que partager l’œuvre puisse aussi permettre de rémunérer la valeur du travail et de la matière engagée… ? Comment dès lors diffuser la culture à tous si il faut payer !!! ? Qu’en diraient les mouvements russes artistiques du début du siècle, de Valdimir Maïakovski au poète russe Sergueï Essenine ?
La crainte exprimée ici repose sur les éléments suivants : la gratuité de consommation n’est jamais le signe de l’absence de coûts, même le bénévolat a un coût; l’illusion de la gratuité repose sur l’absence d’analyse rigoureuse des mécanismes économiques de notre vie en société (même le troc… a un coût); l’importance apportée à la rémunération de tout ce que chacun fait est le piège tendu par les théories économiques libérales aux individus qui tombant dedans en deviennent les complices et même les colporteurs; le rêve de la gratuité est une utopie que l’on retrouve au cœur des grandes utopies du XIXè siècle (Proudhon, Fourier…) et qui fait semblant d’accompagner les discours sur le numérique; les élites ont tout intérêt à protéger la culture, le savoir et sa rémunération, car les deux sont sources de domination, de pouvoir.
Le débat engagé à propos de Google est à ce sujet exemplaire : le pragmatisme économique de cette société américaine l’invite à s’engager sur la voix de la gratuité de consommation tout en organisant un modèle économique nouveau basé sur le paiement en amont (par les pouvoirs publics et la publicité). L’autre modèle de financement récent qui a cours actuellement est celui que l’on retrouve chez les opérateurs de télécoms ou les vendeurs d’imprimantes : déclencher des micro paiements chacun indolore séparément, mais éprouvantes pour le consommateur mises bout à bout. Ce modèle du micro paiement existe aussi dans le mécanisme des impôts et taxes (par exemple la TVA). Le troisième modèle, ancien celui là, est celui que j’ai appris jadis  à l’école : « prix de vente égale prix de revient plus bénéfice ». En 1990 un économiste d’IBM avait avancé le modèle suivant : « le prix de vente est égal à celui que l’acheteur est prêt à donner pour le bien ou le service qu’on lui propose ».
Les jeunes qui sont devant leurs écrans ont bien compris que le piège tendu par les adultes est celui d’une consommation payée qui sert à faire vivre les adultes (et en particulier les plus âgés qui gagnent, en activité, bien plus que le jeunes). Ils observent les adultes et comprennent qu’ils ne sont pas pris en considération dans leur désir de vivre un monde que certains veulent se réserver. Le piratage, illégal et ils le savent, est surtout un acte symbolique d’incompréhension du monde adulte. Le propos de cette journaliste revient à leur dire, si vous voulez la culture, il faut payer ! Or dans une société humaine la transmission ne peut, à mon sens avoir, de prix. Or c’est le paradoxe de la culture, comme celui de l’éducation, que d’en arriver à se dire qu’il faut le réserver à certaines élites, qui, dans un monde économique comme le notre, de plus, peuvent se le payer.
L’immatériel nous bouscule ! le numérique met à mal tout les modèles antérieurs, en particulier pour la « circulation des savoirs ». L’éducation et la culture se replient sur des positions défensives. On nous a vanté une société de la connaissance et l’on nous offre une société de finance… Dès lors éduquer ne peut se concevoir sans un réflexion, personnelle et individuelle avant d’être collective, sur ces modèles économiques, juridiques et politiques, qui sont progressivement en train de nous enfermer dans notre égoïsme du quotidien.
Vision pessimiste que celle de ce début d’année, vision sans illusion, je l’espère, vision à réfléchir en tout cas
BD

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