J'écris d'abord, je corrige ensuite ?

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Le problème des écrits sur le web, c’est qu’ils n’ont pas de lecteur !!! Alors quand ils les rencontrent… quand je les rencontre…
Cette réflexion me vient à une période où je dois confronter, en direct, mes écrits, mes discours avec le public qu’ils sont censés concerner et aussi faire réfléchir. Autrement dit les lecteurs peuvent me demander des comptes de visu. A lire, quand j’en ai le temps, les milliers de lignes produites sur les différents supports offerts par le web (twitter, facebook, blogs etc..), et moi même comme auteur ici, je m’aperçois que la différences est fondamentale et la complémentarité, la continuité entre ces deux situations est indispensable.
Tout d’abord il nous faut analyser ce qui se passe quand j’écris sur le web.
Selon l’intermédiaire de diffusion que j’utilise, mes écrits ne sont pas du tout de même nature. Si cela tient de l’évidence, ce n’est pas pour autant qu’il faut le négliger. En effet l’utilisation de certains réseaux sociaux met en parallèle des propos de nature et de densité totalement disparates sans aucune distinction initiale. L’absence de structuration, autre qu’au fil de l’eau, est un phénomène qui modifie complètement le « relief » des discours. Pour filer la métaphore liquide, on peut considérer que le fil de l’eau est un outil qui permet de faire couler, ou de noyer les propos dans un océan de mots… Certes l’art de la mise en page, quand cela est disponible, renforce tel ou tel aspect des choses, mais il n’est pas certain que dans de nombreux cas l’auteur en soit le responsable (les machines savent parfois ajouter ce qu’il faut au triste texte pour attirer le chaland).
Ecrire sur le web peut être un acte instantané ou un acte réfléchi. Le transfert de la fonction éditoriale, traditionnelle dans l’écrit ou l’audiovisuel de masse, vers l’auteur (devenu aussi éditeur) implique donc des choix qui ne sont pas toujours effectués ni même conscients. L’attitude de réaction rapide que certains ont adoptée sur des outils instantanés tend à faire diminuer la réflexion éditoriale.
Dans quel contexte peut-on apprendre cette fonction éditoriale alors ? Lorsque l’auteur est confronté directement à son lecteur. Or sur le web il y a une illusion de confrontation du fait que les « réactions rapides » peuvent être partiellement maîtrisées (ou ignorées) par l’auteur, au moins sur le support source. Si l’on se réfère aux pratiques usuelles de communication en face à face, il n’y a pas de transposition possible avec l’oral, car il y a absence de l’autre au moment du propos. Quand nous parlons d’écrit oralisé ou d’oral écrit, nous faisons erreur car c’est le statut de l’autre (à moins de prêcher dans le désert et de parler à Dieu…) qui est déplacé. L’autre dans l’écrit rapide sur le web peut être totalement inexistant, même s’il est souvent imaginé mais dans un espace reconstruit artificiellement dans l’imaginaire de l’auteur. L’autre peut être aussi présent, et même fusionnellement présent (l’autre et moi ne faisons plus qu’un dans mon propos) à son insu parfois.
Dès lors que vous voulez faire entrer l’autre dans votre écrit, il faut se donner le temps de la réflexion d’une part et instaurer la possibilité de la confrontation orale ensuite. C’est cette possibilité qui renvoie à la difficulté d’écrire « en public » si partagée dans notre société. Chaque fois que je vois des personnes en devoir d’écrire (dossier à présenter, mémoire, etc..) je m’aperçois que, pour peu que l’écrit engage la personne, il y a des blocages importants. Je suis très souvent étonné de voir ce phénomène chez des enseignants. En effet tenir parole de manière engagée reste rare, surtout lorsque cette parole s’inscrit dans un espace de visibilité particulièrement engageant, celui de l’écrit. A moins qu’une forte mégalomanie ne vienne mettre à mal toute barrière que l’autre (symbolique) dresse en soi, cette difficulté est très courante. Or sur le web, cette barrière se déplace. Autrement dit les petites mégalomanies ordinaires trouvent là un espace d’expression nouveau qui permet à nombre de nos congénères de prendre parole.
Certains estiment que l’anonymat par exemple est un bon outil pour cela. Sauf qu’avec l’anonymat, c’est encore l’autre que l’on nie. Si je ne donne pas mon nom c’est que je ne veux pas de l’autre en moi. Le web débloquerait la capacité d’écriture au prix de la disparition du lecteur. Mais qui donc, dans ces conditions, est celui qui s’exprime ?  Le nombre de fois où, sur des espaces publics de réaction (les journaux proposent souvent cette possibilité dans leur version en ligne) les modérateurs en viennent à limiter voire interdire les commentaires met bien en évidence le problème posé par le passage à l’écrit sur le web. Le péril que fait peser l’anonymat c’est de rendre impossible toute expression revendiquée. Ainsi, parce que je risque de me faire agresser verbalement, je ne veux plus m’exprimer. Il m’est arrivé de croiser tel ou tel de ces débatteurs semi anonymes qui vous agressent. Ils ont continué en présence cette agression, mais j’ai beaucoup mieux « accepté » ou plutôt supporté ces propos dès lors que l’autre critique prenait chair. L’écrit semi anonyme m’avait caché quelques perceptions de ce qu’est l’autre et avait amplifié son impact sur mes propres écrits. Après de telles rencontres je me suis souvent aperçu qu’il était impossible d’échanger avec ce genre de débatteur. Ils sont sûrs de leurs propos, les vôtres ne les intéressent que pour pouvoir se mettre en valeur.
Dans certains cas ces propos sont simplement des « jets de paroles » pour voir. Plus court et moins verbeux, ces jets de paroles sont des propos de passage. Il est tentant de se comporter ainsi dans de nombreuses situations lorsque l’on est attiré par l’envie de réagir, de faire un bon mot, de laisser une trace. Sans portée réelle ce type d’écrit n’enrichit en rien l’auteur initial, pas plus que celui qui écrit ces réactions. Autrement dit des propos pour rien. Car c’est bien souvent de ce la qu’il s’agit : des propos pour rien.
Le plaisir de l’auteur c’est la vraie rencontre du lecteur et de préférence en présence après des échanges à distance. En d’autres termes, et pour reprendre des propos proches de ceux de Pierre Bourdieu à propos de la télévision, l’essentiel d’une parole c’est qu’elle puisse s’exprimer dans la globalité de la pensée qu’elle porte et pas seulement dans les fragments que lui impose le média ou la mise en scène du média (la forme du débat contradictoire télévisuel pour Bourdieu). Or le développement sur Internet de formes multiples d’expressions courtes et interactives tend à amplifier le mouvement du fragment et de l’éphémère et empêcher un propos approfondi et soutenu dans une logique qui tente de s’exprimer.
Lorsque cette possibilité existe, il y a alors un enrichissement très fort de l’auteur et du lecteur. Par la possibilité offerte de faire un cheminement commun de pensée, cette forme d’échange en ligne qui parfois rassemble des (petites) communautés est extrêmement riche et prometteuse. Il faut alors que l’auteur renonce à entrer dans la spirale tentante de la reconnaissance de surface (celle qui vous vaut tant d’amis (fans) ou de suiveurs (followers) qui se sont déclarés mais qui le plus souvent ne participent pas à votre cheminement.
Le choix du blog parmi la multiplicité des moyens d’expression en ligne relève de ce souhait et de ce projet. Sans avoir le poids technique que constituait par exemple le web statique qui imposait le HTML puis le FTP et enfin une mise en lien vérifiée, le blog et l’ensemble des systèmes de types CMS me semble particulièrement apte à favoriser l’émergence d’un savoir écrire nouveau. Moins contraignant que l’écrit papier, plus directement en lien avec le lecteur potentiel, les nouveaux outils d’écriture peuvent être des pièges. Le choix du moyen adapté au projet d’écriture permet de le déjouer. Encore faut-il avoir un projet suffisamment clair et la rigueur et la maîtrise technique pour mener à bien un tel projet
Quand aux corrections de mes écrits, elles s’imposent sur le fond dans la continuité de ceux-ci. Cela fait maintenant 13 années que je commets de tels écrits. Ces corrections se sont le plus souvent imposées dans le temps et très rarement dans l’instantanéité de l’échange, surtout court. Elles ont été marquées par des rencontres interpersonnelles réelles ou virtuelles au cours desquelles continue de se construire cette pensée qui aujourd’hui remplirait plusieurs « livres » si on prenait le soin de les remettre en page. Mais, au contraire du livre, ces propos n’ont jamais eu cet aspect définitif, ce qui peut les disqualifier, mais aussi ce qui peut les rendre plus en phase avec un objet de travail « vivant ».
En tout cas écrire, rencontrer, corriger, partager un cheminement de pensée, voilà un des acquis du web dont aujourd’hui je comprends de mieux en mieux l’intérêt, moi qui avait commencé par écrire et publier un livre…
A suivre et à débattre
BD

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