Les enseignants, des télétravailleurs ?

Print Friendly, PDF & Email

Si on analyse le métier d’enseignant en France, ainsi que l’évolution qui semble se profiler du fait du développement des usages des TIC, il devient urgent de poser la question du télétravail dans le métier d’enseignant. En d’autres termes, je fais l’hypothèse que l’enseignant a été depuis longtemps un télétravailleur du fait même du décret 50 581 de 1950, (rétabli le 31 aout 2007) qui définit son métier et que le développement actuel des TIC est le fondement du renforcement et du développement de cette forme d’activité au sein de la globalité de l’exercice du métier.
Quelques remarques préalables permettent de situer mieux le problème
– A plusieurs reprises au cours des trente dernières années, le besoin que les enseignants soient au contact des élèves au delà des seules heures d’enseignement de leur discipline a été exprimé (Ph Meirieu en 1998, JM Albertini en 1992, par exemple).
– Les enseignants expriment a intervalles réguliers leur questionnement sur le « travail à la maison », sa durée, sa nature, sa pénibilité.
– Le grand public critique souvent les enseignants sur leur temps d’astreinte sur le lieu de travail (vacances comprises). Cette critique trouve d’autant plus corps que la féminisation du métier, en particulier dans le secondaire, est corollaire d’une disponibilité de celles-ci à l’éducation des enfants que la société actuelle n’a pas fait autant évoluer que les féministes pouvaient l’envisager dans les années 70. En d’autres termes être enseignant est considéré comme un métier dont l’organisation facilite la vie de famille.
– La mise en place de l’accompagnement éducatif au collège et de l’accompagnement personnalisé au lycée ouvrent une voie nouvelle dans la définition du métier qui ne le limite plus à ce qui est inscrit dans le décret de 1950 concernant le contenu du métier.
– Le développement des usages des TIC par les enseignants révèle qu’ils sont de plus en plus nombreux à utiliser Internet et les autres outils numériques pour exercer leur métier et que, en particulier, il leur arrive de prolonger leur enseignement par l’intermédiaire d’espaces de mise en ligne de contenus ou par échange en ligne avec leurs élèves ou leurs collègues.
– L’impulsion forte donnée par la circulaire de rentrée de 2010 à la mise en place du cahier de texte numérique et des ENT, semble porter en elle-même l’idée d’une évolution du métier d’enseignant
– Les locaux scolaires se sont progressivement adaptés à la circulaire de 1950, en limitant les espaces permettant aux enseignants de travailler « in situ » en dehors du face à face pédagogique, sauf pour les réunions obligatoires et les salles des professeurs. Autrement dit les architectes ont renforcé physiquement la conception du métier d’enseignant en interdisant (ou presque) un exercice total de l’activité sur place.
Ainsi donc le décret de 1950 impose aux enseignants le travail à domicile, la conception des locaux scolaire empêche d’autres formes de travail, et l’organisation sociale a entériné ce modèle, bien que très souvent critiqué dans les milieux professionnels hors enseignement.
Le développement des TIC apporte depuis maintenant une vingtaine d’année un potentiel qui a permis le développement du télétravail. Denis Ettighoffer publiait en 1992 un ouvrage intitulé « l’entreprise virtuelle ou les nouveaux modes de travail » (Dunod, réactualisé depuis). Aujourd’hui paraît le livre de P. Morel à l’Huissier et N. Turbé-Suetens intitulé « Le télétravail en France, Les salariés sont prêts » (Pearson 2010). La différence majeure entre ces deux ouvrages est que le premier mettait en avant un potentiel à venir, mais que le second constate l’état de fait de ce potentiel et surtout invite à le transformer en réalité, tant il semble nécessaire de l’introduire dans nos formes de compréhension de l’exercice d’une profession.
Et si l’enseignement pouvait devenir le fer de lance de ce genre de forme d’exercice du métier. Attention, il faut tout de suite tordre le cou aux chantres du « tout ou rien ». En effet ce qui fait le plus de difficultés à penser le télétravail c’est que souvent il est présenté comme une alternative « absolue » au travail dans le lieu d’exercice du métier. Cela est logique car la forme traditionnelle d’exercice du métier pour la plupart des adultes est bien celle qui consiste, comme l’élève à l’école, à se rendre sur le lieu de travail, d’y exercer une activité, puis de le quitter et ainsi de cesser son activité. Dès lors que la possibilité d’être en contact distant avec le lieu de travail en ayant à se disposition les mêmes outils que lorsque l’on est dans les locaux de son lieu, alors on peut se poser la question de la pertinence du seul modèle présentiel. La question est souvent balayée en disant que l’identité professionnelle repose aussi sur la perception physique de l’exercice de l’activité professionnelle (tout comme pour l’enseignement à distance) et sur l’importance relationnelle de cette présence. L’idée du télétravail ne repose pas sur un ou exclusif, mais sur un ou inclusif et argumenté. Autrement dit le télétravail deviendrait une des composantes du travail ordinaire.
Dans le cas des métiers de l’enseignement, le travail personnel de l’enseignant est un peu une « boite noire » que personne ne veut ouvrir ! Cela provoque les oppositions les plus vives et alimente largement un imaginaire richement développé. Du coté des antis, on dira que les enseignants ont de la chance et qu’ils peuvent ne pas faire grand chose au delà de leurs heures de cours. Du coté des pros, on dira que le temps de travail de l’enseignant est disproportionné par rapport aux autres professions qui « n’ont plus rien à faire lorsqu’elles rentrent à la maison ». On ajoutera souvent dans ce deuxième cas, la pénibilité exprimée de manière récurrente de la correction des copies…
Le développement des TIC et des nouvelles générations d’enseignants qui se les sont réellement appropriées (nouvelles générations n’est pas exprimé en terme d’âge mais en terme de culture TIC, certains enseignants âgés sont bien plus avancés dans ce domaine que certains jeunes) invite à repenser le métier en y incluant cette dimension du télétravail. Autrement dit, ne peut-on simplement mettre à plat le métier d’enseignant en envisageant ce que pourrait être une définition du « télétravail » dans ce milieu professionnel ?
Comme nous l’avons montré plus haut, il semble que tout concoure à redéfinir l’espace temps de travail de l’enseignant. Si nous n’y prenons garde et si l’air du temps prend du poids, certains pourraient considérer comme « normal » ce télétravail sans pour autant le définir. Mais on voit bien aussi que définir le télétravail c’est entrer dans la « boite noir » du travail à la maison de l’enseignant. Cette profession souhaite-t-elle qu’on entre dans ce questionnement ? Or les nouvelles pratiques des enseignants risquent de nous y contraindre : de plus en plus d’enseignants délocalisent ou virtualisent tout ou partie de leur enseignement. Et il ne s’agit pas ici de parler de l’enseignement à distance avec les TIC qui est un autre objet de travail. De plus en plus d’enseignants n’hésitent pas à donner une adresse mail à leurs élèves et acceptent de répondre de manière raisonnable à leurs questions.
L’arrivée des ENT, du cahier de texte en ligne, le renforcement du suivi numérique des évaluations (notes et compétences) sont en train de marquer le territoire nouveau qui commence à se dessiner. Le ministère a promis une circulaire nouvelle sur le cahier de texte, mais cela ne pourra pas s’arrêter à ce seul objet. Le développement d’un ensemble cohérent d’outils va imposer la redéfinition de la loi de 1950. Cette évolution n’est pas rendue obligatoire par les seules vertus des TIC, mais aussi par l’évolution de la conception du métier d’enseignant et en particulier par ce sujet qui fait très souvent débat : la part d’éducation contenue dans les métiers d’instruction et de transmission. L’arrivée de nouveaux dispositifs qui s’imposent à tous (cf. la réforme de la classe de seconde) sont un signe à ne pas négliger. Les TIC ouvrent des possibles. Des enseignants ont déjà investi ce terrain par les pratiques sauvages. L’institution peut aussi y voir une amélioration du service à coût limité….
Sans faire de rêves sur la comète, on peut penser que nous allons franchir un seuil dans les prochaines années et que l’idée (utopique ?) de télétravail pourra prendre place dans une partie de la définition du métier d’enseignant. On pourra alors aussi rêver à un système scolaire qui pourra aussi faire changer les architectes s’ils ne sont plus contraints par cahier des charges à ne faire que des « salles de classe »…. ou que des « bureaux »
A suivre et à débattre
BD

5 Commentaires

2 pings

Passer au formulaire de commentaire

  1. Excellent billet, qui résume bien la situation. Il faudrait peut-être insister davantage sur ce que représente cette partie de travail chez soi pour les enseignants : un avantage énorme du métier, bien plus que les vacances ou le statut de fonctionnaire.
    Maintenant, si l’on se place du côté des élèves, je constate que pour ces derniers, il est beaucoup plus facile de contacter un de leurs enseignants à distance, en-dehors de l’établissement, qu’à l’intérieur… Le prof qui communique une adresse de courriel ou même un numéro de téléphone est beaucoup plus facilement joignable que celui qui ne compte que sur les hasards des emplois du temps, la coïncidence de présence de l’élève (qui est pris toute la journée par ses cours) et de l’enseignant (qui n’a pas d’obligation de présence en-dehors de ses heures de cours, et d’ailleurs, où pourrait-il travailler ?)dans les locaux… Et l’inverse est vrai également. je vois un nombre croissant de profs qui prennent l’initiative de contacter des élèves par téléphone ou courriel, en cas de souci avec un devoir (retard, etc.) et surtout dans le cadre de la préparation des heures de vie de classe ou du conseil de classe.

    • Caroline Jouneau-Sion sur 24 juin 2010 à 22:54
    • Répondre

    Bon billet en effet. Cela pose aussi la question du travail à distance entre profs. Ce ne sont pas les outils qui manquent pour faire des réunions virtuelles, construire un cours ensemble, s’échanger des fiches pour en discuter. Mais ce travail collaboratif à distance demande un savoir-faire qui n’est pas si évident à acquérir je trouve… Tiens vous me donnez une idée d’exploriou au forum des usages collaboratifs de Brest la semaine prochaine !

  2. Pendant ce temps, au Québec, la même question se pose, MAIS on vient tout juste (quelques années à peine) de recevoir un cadeau de Grec avec le règlement du dossier de l’équité salariale: les moins scolarisés (de plus en plus rares) ont eu de belles augmentations, les plus scolarisés, pas du tout ET, en contrepartie, chacun doit faire des heures de présences école obligatoires hors les cours. (Le tout subdivisé en plusieurs catgories de travail: tentative (ridicule) de quantification du coeur qu’on met à l’ouvrage… SOUPIRS…
    Résultat: les lieux de travail (salles des enseignants) sont souvent impropres au travail « solitaire-concentré » (comme les corrections de copies), et les classes (au secondaire) sont souvent partagées entre plusieurs enseignants de sorte que celui-ci ne peut se « réfugier » dans « sa » classe pour y travailler vraiment. Il serait donc plus productif chez lui, parfois ou souvent selon le cas.
    Depuis que j’ai mon ordi portable (à mes frais et sans aucune déduction fiscale, mais avec MES configurations !!!), la situation s’est un peu améliorée. Avant, il me fallait en plus attendre qu’un ordi « desktop » se libère, car il y en avait un pour 7-8 enseignants dans les salles de « travail »… Plusieurs enseignants ont fait comme moi pour le « laptop » et ainsi, les ordis vieillissants des salles de profs sont redevenus plus libres. Une belle amélioration aux frais des employés eux-mêmes !
    Pendant ce temps, les syndicats se concentrent sur le temps de travail sur les lieux de travail lui-même, l’école, et ignorent complètement ou presque le télétravail… Il faut dire que nos syndicats sont encore souvent « à l’ère du fax », comme on se le dit entre nous avec un peu de dérision, nous les plus « type TIC »…
    Du chemin à faire, il y en a beaucoup !

    • Ronsan sur 12 décembre 2020 à 15:37
    • Répondre

    J’ai pris ma retraite, épuisée, il y a 6 ans.A mon époque, le métier d’enseignant empiétait déjà très largement sur la vie privée. Je ne me suis pas ou peu occupée de nos enfants, heureusement d’autres enseignants s’en sont occupés à ma place. Je les remercie.
    Lorsque j’ai quitté mon activité, je voyais déjà de jeunes collègues proposer leur adresse mail et je les prévenais des dangers. Notre proviseur satisfaisait de plus en plus d’exigences parentales et réclamait toujours plus à son équipe de profs.
    Ce travail d’enseignant a été ma vie et je n’en ai découvert les autres aspects que depuis que je suis en retraite( exemple; cuisiner ou prendre quelques loisirs).
    Je n’ai jamais rechigné sur rien au travail mais j’affirme qu’on ne peut plus demander davantage de travail à un professeur. Votre article et certains des commentaires me font très peur car les exigences des parents, persuadés pour la plupart qu’un enseignant est un planqué, peuvent atteindre des sommets que vous n’imaginez peut-être pas. Les TIC ouvrent des possibles en effet mais attention de ne pas surcharger une profession déjà malmenée…

    1. Nous ne vivons pas tous notre vie professionnelle de la même façon. Après avoir été professeur en lycée professionnel, puis sillonné la France pour des formations et des enseignements de toutes sortes à un rythme très soutenu et de nombreux voyages (près d’une centaine de déplacement longue distance par an) et presque autant de nuit à l’extérieur ou de départ/retour à des heures impossibles, je n’ai pas ressenti d’épuisement en arrivant à la retraite. Par contre ce qui m’a soulagé c’est surtout de ne plus avoir ce carcan qui m’avait amené à passer d’enseignant à formateur/chercheur. Carcan administratif, carcan des responsabilités, carcan du collectif à animer parfois malgré lui etc… Aujourd’hui, après deux années de retraite, je poursuis certaines de mes activités antérieures à un rythme plus raisonnable et surtout ans ce carcan.
      Il me semble que pour beaucoup d’enseignants, si le cadre de travail est sécurisant, il est aussi pesant. Ayant accompagné pendant près de dix années des enseignants en rupture de trajectoire professionnelle, j’ai souvent perçu ce poids donnant parfois l’impression d’un enfermement.
      Aussi je comprends bien votre point de vue, mais je cherche aussi à proposer des alternatives soutenables. J’ai participé à des projets d’enseignement à distance dans des lycées qui ont été très bien vécus par les enseignants impliqués. Certains ont refusé de poursuivre, effectivement ne retrouvant pas le cadre qu’il souhaitait avoir (la salle de classe, le groupe élève, l’organisation spatio-temporelle). Pour penser un avenir du métier, il faut non pas rajouter mais déplacer les charges et en particulier éviter le poids de ce carcan qui traduit l’emprise administrative sur un métier qui devrait être un espace d’initiative et de liberté….

  1. […] [29]            Bruno Duvauchelle, “Les enseignants, des télétravailleurs ?”, 6 juin 2010, http://www.brunodevauchelle.com/blog/archives/670 […]

  2. […] Si on analyse le métier d'enseignant en France, ainsi que l'évolution qui semble se profiler du fait du développement des usages des TIC, il devient urgent de poser la question du télétravail dans …  […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

%d blogueurs aiment cette page :