ENT : déjà monté ou en kit, comment favoriser l'appropriation ?

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Le développement actuel des ENT dans les établissements scolaires laisse apparaître deux politiques : le clé en main – la solution logicielle intégratrice de toutes les fonctions (ou des principales) – ou le kit – la juxtaposition progressive d’applications qui constituent de fait un environnement numérique de toutes les activités de l’enseignement et périphériques.
L’observation récente de plusieurs établissements à mis en évidence l’existence de stratégies en kit qui semblent intéressantes sur le plan des usages, mais qui posent des questions sur le plan technique. De façon sommaire, si l’on aborde la question par les usages, il est clair que l’on arrive à des solutions en kit qui sont plus rapides à mettre en oeuvre et plus proches des pratiques spontanées engagées, en particulier, par les enseignants les plus aguerris. Si l’on aborde la question par la technique, il est logique qu’une solution intégrée qui propose l’ensemble des outils de manière unique présente des attraits : d’une part une gestion de maintenance logicielle et des accès simplifiée, d’autre part l’hypothèse de faciliter l’utilisation par les enseignants les plus éloignés des TIC du fait d’une ergonomie et d’outils ayant un modèle commun.
Quels sont les enjeux qu’il faut questionner pour celui qui souhaite que l’ENT de l’établissement soit efficient ? Faut-il penser à la robustesse technique, à la facilité d’interface, à la cohérence ergonomique, à la facilité de prise en main par les néophytes?  ….. La question qui est dépassée désormais est celle qui oppose prêt-à-porter et grande couture. En effet la complexité applicative est désormais telle qu’il est difficile pour une structure seule de financer un tel projet de manière durable si elle le fabrique sur mesure. De plus, si, comme dans certains lieux, c’est un amateur très très passionné qui s’en occupe les risques sont grands : niveau technique réel, compréhension systémique, attention aux usagers etc… La complexité désormais atteinte par l’ensemble des applications dont un établissement peut faire usage invite à renoncer à toute solution exotique. Mais ces questions de management du développement technologique dans les établissements est importante et demande de la part des responsables une méthode de travail pour éviter des catastrophes à moyen terme. Enfin et surtout, à ce niveau de la réflexion, il est nécessaire de prendre en compte la dimension des usagers (professeurs, parents, élèves, personnels éducatifs et administratifs). Autrement dit il est indispensable s’articuler la réflexion sur les outils avec celle sur les usagers et leur montée en puissance dans le dispositif créé. Entre déjà monté ou en kit, il faut aussi envisager deux questions : celle de l’interopérabilité interne (applications entre elles, gestion des accès etc…) et interopérabilité externe (conformité avec les besoins externes d’usages des informations internes, cf. le logiciel de gestion du suivi du socle par exemple)
Si l’on choisit la méthode en kit, il est possible d’hésiter et éventuellement de moduler des parties du tout pour s’adapter au besoin, si l’on choisit déjà monté il faut prendre le tout tel quel et s’y adapter, en supposant que les choix ont été traités en amont de manière satisfaisante. Dans ce dernier cas les méthodes de développement dites incrémentales et modulaires permettent une certaine adaptabilité a postériori dans une certaine mesure (cf. les changements radicaux et fondamentaux de certains projets arrivés à un certain niveau de maturité). Le décideur peut s’en remettre à un spécialiste pour prendre les décisions, encore faut-il qu’il en connaisse les conséquences. L’arrivée de propositions faites par les collectivités territoriales ne va pas favoriser des prises de décisions locales mais au contraire un management de l’adaptation aux contraintes externes. On a là une troisième voie qu’il faut aussi explorer. D’autant plus que dans cette solution d’ENT imposé par l’extérieur, le responsable de terrain se trouve aussi confronté aux politiques d’accompagnement mise en place avec le produit. Le risque de « désincarnation » est donc potentiellement grand.
Au delà du choix des solutions, c’est aussi le choix du mode d’appropriation que l’on va essayer de développer; si tant est qu’on le souhaite et que l’on ne soit pas contraint par l’extérieur ou directement par la périphérie du produit fournit – le vendeur fait la « formation » au produit. Permettre l’appropriation d’un tel projet (et non pas du seul produit) repose en partie sur la façon dont on accompagne les personnels et les enseignants en particulier. Pour ce public spécifique pour lequel l’ENT constitue la vraie nouveauté dans leur environnement, il est nécessaire de mener une réflexion en amont mais aussi des actions en cours de déploiement qui vont permettre de suivre en temps réel le degré d’appropriation. C’est un ainsi que récemment un établissement à choisi de doter tous ses enseignants d’un notebook, tandis qu’un autre a préféré mettre des TBI et des ordinateurs fixes dans leur établissement, tandis que d’autres ont simplement mis un visualiseur dans chaque classe (en séparant l’activité en classe de l’ENT). On peut constater que ces trois modes d’action (accompagnés de formation technique et de maintenance de proximité) expriment plusieurs conceptions du management de l’appropriation des outils TIC dans l’établissement scolaire. Le point commun de ces trois modes est de mettre les « machines » en proximité immédiate de l’acte d’enseigner. Deux grands types de solutions sont retenus : solutions institutionnelle, c’est dans l’établissement que l’on accède aux outils, solution personnelle, ce sont les acteurs qui ont une partie de ces outils en permanence à disposition dans et en dehors de l’établissement.
Ayant aisément perçu que nombre d’enseignants étaient équipés à titre personnel, certains responsables ont choisi de ne pas aller vers la solution personnelle. Par contre d’autres ont privilégié une harmonisation des outils et un geste symbolique (don d’un netbook par exemple, d’une clé usb avec logiciels par exemple), Ces solutions, parmi d’autres, doivent inviter les responsables à tous les niveaux à réfléchir à la dimension d’implication. Cela veut dire que le modèle traditionnel – moyens, formation, maintenance – est certes bien utile mais largement insuffisant pour développer une vrai dynamique. Ayant observé les comportements des enseignants ayant à leur disposition un ordinateur portable et en particulier un netbook, on ne peut que reconnaître l’intérêt de la promotion et de la mise à disposition de tels outils au sein de l’établissement si l’on veut permettre et favoriser l’appropriation des ENT et plus généralement du numérique pédagogique. On s’étonne ici de devoir rappeler un ancien propos de Claude Allègre qui, ministre de l’Education, suggérait en 1999 de donner à chaque jeune enseignant débutant un ordinateur portable. On s’étonne de devoir aussi rappeler que dès le début de l’informatique dans l’enseignement professionnel, des établissements n’avaient pas hésité à confier des ordinateurs à leurs enseignants à domicile ou à leur faire des facilités pour acquérir ces matériels. Il est vrai que la maturité de la culture numérique du monde enseignant a fait un saut extrêmement important entre 2002 et 2010, on en parle trop peu souvent. Or on ne peut qu’observer cette maturation, même si ça ne correspond pas aux injonctions pédagogiques, mais plutôt à des pratiques personnelles réelles en bordure de la salle de classe (en amont et en aval).
La voie de l’équipement nomade personnel semble être particulièrement intéressante pour favoriser l’appropriation des TIC. Au moment où le ministère a choisi une politique de développement basée sur des dispositifs venus en priorité de l’extérieur (environnement numérique, cahier de texte, évaluation etc…) succédant à une ancienne politique de la promotion de l’usage à l’intérieur de la classe, on s’aperçoit que si les enseignants peuvent disposer d’un outil d’articulation, alors les usages pédagogiques s’en ressentiront. Et cela davantage que si ce sont les élèves qui sont équipés en même temps. Probablement parce que cette approche permet de conserver la dissymétrie traditionnelle et de ne pas trop introduire de biais d’Autorité dans la classe. Il suffit de se trouver devant un groupe d’enseignant ayant des ordinateurs portables connectés à leur disposition dans une situation de formation pour constater qu’ils développent de nouvelles stratégies personnelles (comme le faisait remarquer ici-même O Amigues Matton) qui sont de l’ordre de l’enrichissement pédagogique et non pas du contournement (attitude dite du mauvais élèves). Si jamais un enseignant vit cette expérience avec ses élèves en classe dès ses premiers pas dans l’usage des TIC il risque de se sentir menacé par cette attitude qu’il ne contrôle pas. Si un temps d’appropriation personnelle lui permet de se tester avec l’outil devant les élèves avant de le leur en mettre à disposition, on peut parier que cela aura un effet sur la pédagogie ultérieure. Par ailleurs, l’un des a priori, des allants de soi, selon lequel il suffit que la technologie moderne soit présente dans la classe pour changer la pédagogie doit être combattu fermement. Cette approche ignore justement les acteurs et en particulier l’enseignant. Il faut rendre aussi à l’enseignant sa capacité d’auteur de la situation pédagogique, autrement dit de lui permettre de proposer une nouvelle forme d’autorité, plutôt que de l’inviter à une situation risquée l’amenant à modifier, contre son gré son mode pédagogique.
On peut donc faire l’hypothèse que l’usage personnel des TIC en lien avec un environnement numérique structuré permettra une meilleure évolution des pratiques pédagogiques, mais à condition de permettre le « passage » d’Autorité. Quand au choix d’ENT, dans un tel contexte, on ne peut qu’inviter les promoteurs de solutions toutes faites à vérifier leur adaptabilité (et celle de leurs produits) aux évolutions de la culture numérique des acteurs et donc à leurs attentes évolutives. Le dictat des techniciens jadis dénoncé par Jacques Ellul et que nous avons déjà exprimé ici même doit être une dimension à prendre en compte par le manager. Si celui-ci se dit incompétent techniquement, il se doit d’être vigilant humainement Cette vigilance passe par le travail de pilotage des acteurs, en vérifiant que les délégations ne se transforment pas en prise de pouvoir cachées, et qu’elles se développent dans un cadre de concertation réel et non pas idéalisé, ou faussé. A ce prix seulement le choix kit ou monté, ne sera pas un problème : prise en compte du management des équipes, en allant jusqu’à l’accompagnement de l’appropriation. Plusieurs formes sont possibles, nous en avons montré l’une ou l’autre ici, il y en à d’autres sûrement….
A suivre et à débattre
BD

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