"processus connaître" et TIC-E

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Si « le processus connaître c’est manipuler et apprendre à manipuler des objets de savoirs pour pouvoir les mobiliser dans des contextes variés d’activité intellectuelle ou manuelle de manière pertinente de manière stable, durable et réutilisable en se les appropriant » alors on peut penser que le monde académique est très partiellement impliqué de par sa place même dans la société. Sans tomber dans le risque de scolariser ou de pédagogiser tous les aspects de la vie, on est obligé de reconnaître, à la lecture de parcours de vie de personnes de touts milieux, que les « occasions de connaître » sont nombreuses dans la vie toute entière et que le monde scolaire, par exemple, n’en est qu’un modeste contributeur.
Dès lors que l’on revient aux fondements mêmes de l’école d’aujourd’hui, que ce soit dans les textes de Condorcet, Ferry d’une part, mais aussi de nombreux religieux fondateurs d’ordres enseignants, on observe nettement que l’institution scolaire a été un moment de l’histoire de nos sociétés et qu’il est aujourd’hui nécessaire de questionner ses bases mêmes et sa place. Trois partenaires concourrent au processus connaître : la vie dans notre société, l’institution scolaire (académique), l’espace éducatif personnel. Or l’équilibre entre ces trois partenaires est au coeur de la définition même de l’école d’aujourd’hui. En d’autres termes c’est à partir des transferts de charge de responsabilité, d’action, etc. entre chacun des trois pôles que l’on peut commencer à redéfinir la place respective de chacun dans le « processus connaître ».
Quelques constats, probablement d’une grande banalité, mais essentiels permettent de s’interroger. Du coté de la vie en société, outre les place des TIC et plus généralement des sciences et techniques, on peut aussi évoquer l’organisation socio-économique libérale et mondialisée. Du coté de l’institution scolaire, la résistance très importante, dans certains pays, à la modification des modèles (paradigmes) dominants construits au siècle des lumières et la mise en évidence d’une forme scolaire très peu plastique. Du coté de l’espace éducatif personnel, une ambivalence de plus en plus grande entre le besoin de famille exprimé par les représentations sociales dans les enquêtes et la définition de la notion de famille à partir des observations sociologiques. C’est pourquoi on utilise ici l’expression d’espace éducatif personnel, en s’appuyant sur des utopies déjà anciennes, celle d’Auroville en Inde ou celle des Kibboutz analysée de manière si intéressante par Bruno Bettelheim, ou encore celle des utopistes du 19 è siècle, Fourrier ou Godin…. or ces utopies prennent une saveur nouvelles si on tente d’utiliser leurs cadres de références pour analyser ce qui se passe actuellement.
Ce qui nous intéresse particulièrement ici c’est la place prise par l’information/communication dans la société en particulier depuis le début du XIXème siècle. L’accélération proposée par les vecteurs (transports matériels et immatériels) est déterminante pour structurer l’organisation et développer nos espaces de vie. L’arrivée massive de l’immatériel à la suite d’un fort développement matériel inquiète beaucoup, mais surtout modifie en profondeur les bases mêmes du vivre ensemble. Internet pour ce qu’il est, pour ce qu’on en fait, et pour ce qu’on en dit est un bel objet/outil d’observation et d’analyse. Ainsi l’une des dernières évolutions de ce vecteur est la fusion progressive de l’information et de la communication : les réseaux sociaux et surtout l’usage quotidien qui en est fait attestent de cette fusion progressive. L’accélération de la circulation de l’information amène progressivement chacun de nous à avoir de plus en plus de mal à distinguer informer et communiquer. L’emploi de ces deux mots est d’ailleurs et depuis longtemps éclairant sur cette confusion dans les esprits. Les usages et les moyens disponibles renforcent cette – co-on-fusion -. Si l’on considère que la principale différence entre information et communication est dans la place prise par l’humain dans chacun de ces processus, alors on s’aperçoit que progressivement il y a apparence de fusion, mais surtout une difficulté de plus en plus grande à « identifier » l’information. L’usage de ce blog même mérite d’être interrogé dans ce cadre. Et l’on pourrait aisément lire, sur le long terme, les axes idéologiques sous jacents à ces textes, leur évolution, et se demander où se trouve l’information ? Nombre de blogueurs, débatteurs et autres bateleurs sont pris dans ce tourbillon, c’est un fait observable chaque jour dans les messageries électroniques, fils RSS et autres outils de veille informationnelle.
Or le monde scolaire est d’abord et encore fondé sur la spécificité de l’information telle qu’elle émerge au XVIIIè siècle et se poursuit jusqu’au milieu de XXè siècle (la forme scolaire en atteste). Les innombrables rapports, études etc… sur les TIC dans ce monde éducatif ne font pas émerger une réflexion sur l’apparition de ce nouveau contexte, mais plutôt tentent de renforcer le précédent en toilettant le système. Reconnaissons que le pragmatisme et le réalisme de ces documents est bien nécessaire dans le contexte dans lequel ils arrivent s’ils ne veulent terminer dans les oubliettes (ce qui pourtant est déjà le cas, mais pour d’autres raisons). La vie en société et l’espace éducatif personnel viennent de subir en trente ans des évolutions radicales qui touchent chacun des membres de la société dans l’ensemble de sa vie quotidienne. Quelques débats en cours autour de la culture de l’information (projet Pacifi, MEN entre autres ) illustrent encore largement cette difficulté à aborder cette vision. Pierre Babin et Marie France Kouloumdjian concluaient en 1983 leur ouvrage sur « les nouveaux modes de comprendre » (Le Centurion)  la nécessité de passer d’une culture « mono » à une culture « stéréo ». En utilisant cette métaphore, ils signalaient que « l’intégration » des TIC dans le monde scolaire se faisait au sens premier du terme – mise en ordre des TIC au format scolaire –  alors qu’il faudrait pouvoir juxtaposer et faire « dialoguer autour de la table de classe » la culture scolaire (issue du rationalisme) et la culture digitale (adaptation faite par nous même) car fondée sur d’autres relations aux « objets de savoir », en particulier l’émotion, l’impression, qui rendent plus délicat et différent le travail de mise à distance. Or ce que ces auteurs dénoncent c’est que la culture scolaire ne dispose pas des outils dans son fonctionnement actuel et qu’il faut aller en construire de nouveau.
Quand on observe la récurrence du débat sur l’interactivité dans l’apprentissage avec les TIC, depuis les premiers temps autour de l’EAO à aujourd’hui autour des TBI et manuels scolaires, quand on remarque que les débats d’il y a 30 années sont toujours autant d’actualité, sans forcément changer les mots… on se rend compte du problème de fond auquel est affronté le système scolaire actuellement : quelle prise en compte réelle du « processus connaître » dans un contexte renouvelé au sein d’une institution scolaire fondée sur d’autres repères, valides pour leur époque, mais à questionner et à faire évoluer… A moins que le projet ne soit autre et beaucoup plus discriminatoire qu’il ne l’est actuellement…
Désormais on observe que s’informer c’est aussi communiquer. Et pourtant ce n’est pas nouveau… on peut même dire que cela à toujours été le cas. Mais les médiations entre la personne et l’information étaient tellement complexes qu’on les ignorait. Qui pouvait réellement mettre en évidence le processus complexe qui mène une personne à s’informer ? Avec l’émergence des nouveaux modes de communication, on rend visible ce processus. Ce qui effraie c’est évidemment la superficialité première de cette communication. Mais là encore c’est surtout parce qu’elle est visible, audible, traçable qu’on le découvre, mais ce n’est pas nouveau. Rappelons nous (pour les plus anciens et/ou traditionnels) les repas de famille de temps de fêtes et ce que l’on appelle les propos de table, des chansons ont même été écrites à ce propos (Le repas de famille Gérard Delahaye ). Regardons à nouveau ces vidéos prises dans les familles dont le contenu s’il n’est pas monté révèle la vacuité très grande de la plupart des échanges. Or c’est aussi de cette vacuité qu’émergent des pépites de connaissance. Mais dans un lieu institué pour l’accès au savoir, ce mode d’approche n’est pas acceptable, il a même été créé pour lutter contre cette supposée vacuité. Mais là où les choses ont changé par rapport au XIXè siècle c’est que la communication inter-humaine s’est développée et s’est transformée d’une façon si radicale (et nous sommes probablement au milieu du gué) qu’un fossé s’est creusé. La formation à l’information est-elle pour autant dépassée ? Non surement pas, mais à condition qu’elle ne soit pas exclusive. Or on découvre que la communication a bien du mal à avoir droit de cité dans ce débat. Les deux derniers ouvrages coordonnés ou écrits par Sylvie Octobre pour le ministère de la culture .
À propos des pratiques culturelles des jeunes montrent aussi la difficulté à prendre en compte ce phénomène… Pour combien de temps encore ?
A suivre
BD

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  1. […] This post was mentioned on Twitter by Francois Guite, Xavier Sillon. Xavier Sillon said: RT J'en suis géné ! Encore un très bon billet de @brunodev 🙂 nouveau message, "processus connaître" et TIC-E – http://tinyurl.com/3xejcrk […]

  2. […] « processus connaître » et TIC-E « Veille et Analyse TICE […]

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