Apprendre à écrire le livre…de soi…

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Le développement du numérique fait « peur » aux amateurs de livre. L’hebdomadaire Télérama rappelle en cette période de salon du livre que depuis 2000, la question du livre numérique agite le microcosme professionnel et secoue le monde des amateurs de littérature et plus généralement de livres. Le ministère de l’éducation a récemment mis en ligne un colloque qu’il a organisé sur la mutation du livre : http://www.educnet.education.fr/veille-education-numerique/novembre-2010/metamorphoses-livre-et-lecture-heure-numerique puis http://www.eduscol.education.fr/pid25134/seminaire-metamorphoses-livre-lecture.html
A la suite de ce colloque devrait prochainement être mis en ligne les actes du colloque sur le manuel scolaire et manuel numérique. Ces deux colloques montrent bien qu’il y a de forts questionnements sur l’avenir d’une « industrie ». Mais il ne suffit pas de se cantonner à cette problématique, même si elle révèle une évolution en cours, il est nécessaire d’aller plus loin, en particulier pour tenter de réfléchir à ce que l’enseignement scolaire pourrait faire de cette évolution : à quoi former les élèves dans un tel contexte ? L’enseignement de Français, de littérature, de lecture et d’écriture pourront-ils se poursuivre sans envisager autrement le rapport à l’écrit ?
Avant d’aller plus loin on peut se demander en quoi l’écrit (et pas le livre auquel on le réduit trop souvent) doit être repensé. L’école n’a jamais eu pour but de former des écrivains, mais plutôt des « sachant écrire » et de préférence sur papier et même à la main… Même si des incursions se sont faites ici ou là autour de l’image, du son, de la vidéo, elles ont toujours été marginales dans le monde scolaire. Car ce n’est pas l’écriture de ces moyens qui est travaillée dans la plupart des cas, mais la lecture, l’analyse, la distance critique. Nous l’avons écrit à maintes reprises : peut apprendre à lire sans écrire ? Et ce quelque soit le support ? Or l’écrit manuscrit (mais cette dimension évolue) domine toute autre forme dans le monde scolaire, en particulier dans les évaluations (cf. le baccalauréat). Celles-ci entendent s’assurer de la « performance » individuelle en s’assurant de la partie manuscrite, sorte de signature assurée du travail. On me rétorquera qu’il y a aussi des oraux. Il suffit d’observer comment ils se déroulent pour comprendre qu’ils permettent surtout de confirmer une « performance » individuelle, mais que la forme orale n’est pas en elle-même, dans la plupart des examens, un objet d’évaluation à égalité du contenu évalué. Ajoutons mêmes que dans certaines corrections écrites, la qualité d’écriture peut même altérer l’évaluation des contenus de manière significative.
Le livre est un objet mythique dans l’esprit de la génération actuellement en responsabilité du pilotage du système, d’ailleurs au cours de ces colloques certains témoignages le rappellent fortement. L’environnement dans lequel nous évoluons actuellement n’est pas seulement peuplé de ce mythe, mais de bien d’autres. En tout cas le système scolaire n’a jamais appris à écrire des livres (les écrits scolaires sont la plupart du temps courts), et a bien du mal à envisager de développer la capacité à développer de nouvelles formes d’écrits multimodaux.
En observant les pratiques du net par les jeunes, on s’aperçoit qu’ils produisent beaucoup d’écrits, et souvent manipulent, voire produisent des supports bien plus variés que ce que les générations antérieures n’ont pu faire. La convergence informatique a apporté, pour le son, l’image fixe et animée des outils autrement accessibles que ceux disponibles antérieurement. De plus la fréquentation de ces contenus s’est extraordinairement développé, quelque soit leur forme, les succès de Youtube et Dailymotion le confirment. Le décalage avec le monde scolaire est de plus en plus sensible. Si l’école n’a pas appris à écrire des livres, au moins a-t-elle permis d’accéder à la possibilité d’écrire, tout en sachant que dans la vie quotidienne cette activité serait pour la plupart très réduite. il suffit d’observer des enseignants ayant vingt ans de carrière confrontés à l’acte d’écrire de manière soutenue pour s’apercevoir que même dans ce milieu sensé développer la pratique de l’écrit celle-ci est très difficile. Dès lors est-il possible que, hormis dans le cas d’enseignants passionnés, il soit possible qu’un enseignement de ces nouvelles manières d’écrire advienne ?
La forme nouvelle des écrits multimodaux est principalement l’émiettement. Autrement dit écrire le livre, c’est rassembler les miettes. Et le livre que chacun écrit c’est désormais ce que chacun produit, de manière multimodale sur Internet, principalement, ce que d’aucuns appellent par ailleurs l’identité numérique. Pourquoi parler d’écriture du livre ? C’est parce que nous pensons que c’est dans l’acte volontaire de production que réside la nécessité de former les jeunes. En d’autres termes, les écrits multimodaux occasionnels étaient, avant le net, de faible portée et durée. Un graffiti, une lettre, un tag ou un billet doux n’avaient que peu de chance de circuler au delà de l’espace de production. Désormais cet espace s’est largement agrandi du fait de la technique : réplication, mise en lien, conservation… autant de moyens qui font qu’une simple allusion sur un mur Facebook peut se transformer en gigantesque débat en ligne. En d’autres terme l’aile du papillon pourrait bien être remplacée par quelques octets jetés au hasard de la toile et produire un séisme de même ampleur, mais d’une autre nature !
Il y a urgence à repenser la formation à l’écriture, en y introduisant les multiples modalités et en prenant en compte cette dimension d’émiettement et de trace. La question n’est pas d’adapter l’école au monde qui l’entoure en le singeant, mais de permettre aux jeunes de prendre pied de manière responsable dans le monde tel qu’il est. Or le refus de faire évoluer l’école relève davantage d’une discrimination dans l’accès à la connaissance tel qu’elle se présente désormais. Savoir utiliser activement Internet est un moyen de domination sociale. A la différence des médias antérieurs, cette utilisation active est désormais accessible à tous, et non pas réservée à des professionnels. Et ce n’est pas l’option informatique et science du numérique qui va améliorer les choses, bien au contraire. Le passage suivant est édifiant quand on le compare au projet de contenu :  » mais plutôt de fournir aux élèves quelques notions fondamentales et de les sensibiliser aux problèmes sociétaux induits (respect de la vie privée, propriété des oeuvres numériques<). ». La notion d’identité numérique n’est même pas évoquée dans le programme, alors qu’elle est centrale dans les problèmes sociétaux induits… Certes les contenus sont bien importants pour donner à des élèves futurs professionnels intégrant au quotidien le numérique les concepts de base de l’informatique, mais on se demande alors pourquoi cette option est réservée aux seuls élèves de section S. le risque étant de reproduire le phénomène antérieur et de l’amplifier : une option pour les élites qui accèdent aux savoirs considérés par les spécialistes (G Doweck etc…) quant aux autres, il se contenteront, même s’ils le souhaiteraient, d’être des usagers sans notions de base. On voit là surgir la contradiction des zélateurs de cette option qui préfèrent voir la reconnaissance du champ disciplinaire à son amplification sociale…
A cette formation à l’écriture, il faut évidemment y associer ce que les enseignants documentalistes (cf. le document Pacifi) pourront développer dans les temps à venir dans les établissements scolaires (si tant est que ce projet se mette en place réellement). Car la encore, recherche analyser traiter l’information n’a pas de sens si la production n’est pas derrière un objectif à développer. Les enseignants qui témoignent de leur expérience dans ce domaine sont unanimes sur la réception de tels projets par les élèves; mais ils sont aussi illustratif du scepticisme de leurs collègues voir des critiques… qu’ils reçoivent souvent d’une manière détournée : quel travail ! Tu prends des risques ! Etc…
Apprendre à écrire « le livre de soi » est le challenge fondamental de l’école, avec Internet il prend une dimension nouvelle car les moyens disponibles décuplent cette possibilité. On n’en a pas encore mesuré l’importance. Il faudra encore quelques temps, mais cela arrivera inéluctablement, à moins que, là encore, les jeunes ne fassent un pied de nez au monde scolaire et ne viennent construire entre eux leur propre culture…
A suivre et à débattre
BD

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