Et si l'on arrêtait d'utiliser des manuels scolaires ?

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Au vu des ressources disponibles en ligne et des pratiques individuelles des enseignants on peut se demander s’il faut encore maintenir des manuels scolaires ? Si l’on fait l’hypothèse que les ressources libres disponibles se multiplient, que la maîtrise des enseignants dans l’élaboration de supports pour leur enseignement augmente et que les élèves ont pris l’habitude eux aussi d’aller chercher leurs ressources, on peut s’interroger sur l’intérêt d’utiliser des manuels scolaires. Cette remarque, qui pourra sembler une provocation envers une « industrie » dont le chiffre d’affaire passe largement par ce marché et qui donc se verrait progressivement diminuer, voire disparaître, n’a pour objectif que de poser une question importante que l’on esquive dans de nombreux débats, tant elle recouvre d’autres éléments qui seraient affectés indirectement par de tels développements. Outre la dimension économique, c’est l’usage qui doit être questionné.
L’utilisation des manuels scolaires est très imbriquée avec l’histoire de l’école. De Condorcet et son manuel de mathématiques à G. Bruno et son « tour de France de deux enfants », on pu voir progressivement se développer cet objet pédagogique qui a fini par s’imposer comme incontournable, semble-t-il dans l’enseignement. L’observation des pratiques enseignantes tend à montrer qu’il faut fortement relativiser cet usage. En effet entre le fait de prescrire ce livre pour la classe et l’utiliser réellement pour son enseignement il y a un écart qui peut parfois s’avérer important. D’ailleurs certaines familles déplorent qu’on oblige les enfants à amener avec eux des livres dont l’utilisation sera très limitée voir inexistante. L’arrivée de la numérisation a créé une attente, un peu fantasmatique, qui est de plus en plus souvent décriée. Non les manuels numériques ne remplacent pas les manuels papiers. De nombreuses raisons concourent à cet état de fait. On peut citer en premier la tendance à la reproduction stricte du manuel dans un format pdf. On peut citer en second les nombreux problèmes vécus par certains face à l’accès protégé des manuels etc…. Mais surtout, il faut avoir un écran qui « marche » à portée de main. Mais ces questions sont temporaires et ne peuvent à elles-seules discréditer l’idée de manuel numérique. Car la question centrale est vraiment celle de l’utilité du manuel scolaire tel qu’il est réalisé en ce moment.
On s’aperçoit aisément que pour de nombreux enseignants le manuel scolaire est d’abord un point d’ancrage. En ce sens il recouvre plusieurs fonctions qui sont rassemblées dans ce seul objet et qui vont être mises en oeuvre dans la classe et plus généralement dans l’année. Parmi ceux-ci on peut citer les sources documentaires, les exercices, le conducteur de l’année, le lien avec le programme officiel, l’objet transitionnel avec l’élève et la famille. Or dans les pratiques observées, on peut noter que nombre d’enseignants fabriquent eux-mêmes leurs supports ou vont en chercher en ligne, de même que les exercices. On s’aperçoit aussi que la progression annuelle et les liens avec les programmes officiels sont en fait des éléments beaucoup plus importants qu’on ne l’imagine. En effet lorsqu’au début des années 1990 le ministère a développé les produits d’accompagnement aux programmes, en particulier en direction des enseignants et des familles, on pouvait penser qu’ils seraient fortement utilisés et qu’ils mettraient à mal l’édition scolaire. Il n’en fut rien. Avec l’arrivée d’Internet, il y a maintenant un certain temps (15 ans…. pour sa démocratisation), il n’en est encore rien, les manuels constituent, comme le montre les statistiques du Syndicat National de l’Edition, un chiffre d’affaire important encore en 2011 (il faut rappeler que globalement les chiffres du livres continuent de progresser en 2011 cf. ministère de la culture).
Au delà des chiffres, le manuel scolaire fait partie de l’identité du monde scolaire. Au quotidien il est un objet symbolique avant d’être un objet totalement utilisé. Même si les chiffres ne semblent pas inquiétants pour l’instant, on remarque cependant l’arrivée de nouvelles formes de rapport au support d’apprentissage. Les communautés d’enseignants, les différents producteurs de contenus, les ressources authentiques accessible, la multimédiatisation des supports, tout pourrait laisser penser à une évolution rapide et radicale. Et pourtant il n’en est rien. Alors il faut revenir au coeur du problème : est-ce qu’un enseignement peut se réaliser en l’absence de manuel scolaire ? La réponse est évidemment positive, et pourtant les manuels continuent de remplir les classes et les cartables des élèves.
La véritable révolution serait que les enseignants eux-mêmes revendiquent l’abandon des manuels scolaires. Mais pour cela il faudrait des substituts aux fonctions assignées au manuel scolaire : l’accès à des sources choisies, un cadre d’enseignement fait de textes facilement compréhensibles, des progressions logiques partagées, voire recommandées etc…  Enfin cela suppose aussi de repenser le rapport de l’enseignant à son métier. Le cadre imposé par les programmes rend presque incontournable le manuel. Celui-ci est le traducteur des instructions en modules utilisables en classe. Dès lors que l’on veut envisager la question de la disparition des manuels scolaires, il faut que ce cadre change. Le premier des changements possibles concerne en particulier l’assouplissement, le décongestionnement des programmes appuyé sur une responsabilisation des choix que peuvent faire les enseignants. Le deuxième changement serait une véritable politique de ressources pédagogiques libres et ouvertes (associé à un droit d’usage pédagogique qui fait largement défaut, malgré la loi). Le troisième changement serait qu’il y ait de véritables continuités numériques entre les lieux et les personnes du monde scolaire. En d’autres termes que les élèves et les enseignants disposent de moyens matériels leur permettant cette nouvelle forme de travail : ENT, ordinateurs ou tablettes etc…
Quant aux élèves et aux familles, un travail est à faire dans leur direction pour leur permettre de ne pas s’égarer. Le livre scolaire permet aux élèves et aux familles d’avoir des repères. Or pour se passer des livres, il ne faudrait pas se passer des repères. Quand en début d’année on feuillette le livre scolaire on anticipe sur l’année. Quand à la fin de l’année on retourne au début du livre, on fait un travail de mémoire important. Le passage à une autre forme supposerait de penser cette vision globale, cette possibilité de retour etc…
Le manuel scolaire n’est pas un outil d’autoformation. Au contraire même, il impose aussi l’enseignant. Du coup il se trouve dans celui-ci un allier de poids. En concevant de manuels d’autoformation, voire des dispositifs d’autoformation, on s’aperçoit que les manuels perdent de leur intérêt, de leur utilisé. Mais cette perspective n’est pas celle du monde scolaire (sauf parfois partiellement), elle l’est bien plus dans l’enseignement supérieur. D’ailleurs dans l’enseignement supérieur la question ne se pose pas du tout de la même manière. Entrer dans cet univers ce serait donc abandonner le manuel scolaire ? Est-ce le signe d’un changement beaucoup plus fondamental de la conception de celui qui apprend ? Il y a probablement dans cette évolution un indice que le monde scolaire pourrait creuser et ainsi envisager de supprimer les manuels scolaires…
Mais cela n’est pas pour demain matin…
A débattre
BD

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  2. […] Et si l’on arrêtait d’utiliser des manuels scolaires Par Laurence Houot-Remy Publié le 16/03/2012 à 13H55, mis à jour le 17/03/2012 à 22H47 C'est la deuxième fois que le salon invite le Japon, la dernière fois c'était en 1997. Le grand public découvrait alors la littérature japonaise. Aujourd'hui, grâce au travail de certaines maisons d'édtion (comme les éditions Picquier) et également en raison de l'engouement extraordinaire pour les mangas dans notre pays, le Japon a aujourd'hui une place particulière dans le paysage éditorial français. Le japonais est la deuxième langue la plus traduite en France. […]

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