Espace de mémoire, espace de documents et Numérique

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Lorsque l’on cherche à apprendre quelque chose on effectue (au moins) deux tâches essentielles : « constituer » un espace de documents et « aménager » l’espace mémoire. Quelques soient les technologies utilisées, nous effectuons ces deux tâches. Mais selon les technologies, elles ne s’effectuent pas de la même façon, elles peuvent être en partie instrumentées. En plus si on regarde dans le temps, c’est à dire la durée du développement d’une personne, alors l’usage de ces deux espaces et leur évolution constituent des évènements essentiels qu’il faut probablement considérer comme des éléments de la dynamique de l’espace personnel d’apprentissage (numérique ou non).
Lorsque Michel Serres déclare que « nous avons perdu la mémoire », l’image est séduisante, mais elle est fondamentalement fausse. Il faudrait plutôt dire que nous déplaçons les objets de travail de notre mémoire en fonction de l’externalisation possible d’une partie d’entre eux. En d’autres termes nous modifions la manière de l’utiliser mais nous en avons toujours autant, si n’est davantage, besoin. Face à l’abondance de documents, l’une des fonctions du processus mémoire qui se développe le plus est celle de la structuration, c’est à dire, le choix, le rejet, l’organisation, la rationalisation de ce qui est en mémoire à la place d’une accumulation d’objets préstructurés. Dans l’apprentissage académique ancien, l’espace de document est déjà structuré par l’enseignant et l’enseignement et doit s’inscrire dans l’espace mémoire en respectant la structure initiale. Ainsi le travail qui consiste à restituer se base sur la capacité à emmagasiner l’information et sa structure pour la réutiliser ensuite. C’est la nature de cette réutilisation qui dicte ensuite la consolidation en mémoire. Ainsi la préparation d’un examen de type baccalauréat incite à développer une mémorisation avec effacement ultérieur rapide, du fait du peu de réinvestissement d’une grande part des connaissances mémorisées. Par contre si les savoirs mémorisés et leur structure sont souvent sollicités par l’activité, alors la mémoire va organiser au mieux la « disponibilité » des contenus (ceux dont on se souvient le plus aisément et que l’on va utiliser)
Avec le développement du numérique non seulement l’espace de documents n’est pas structuré à l’avance, mais l’espace mémoire doit travailler dans un contexte nouveau en particulier qui doit prendre en compte l’externalisation d’une partie des ressources. Quand les étudiants écoutaient le professeur, debout, les bras croisés, la mémoire de la parole leur permettait alors de conserver ce discours pour le réutiliser ensuite. Dès lors que je prends des notes sur papier de ce que quelqu’un dit,     alors j’adjoins à l’espace mémoire un document intermédiaire qui soit se suffit à lui même soit s’inscrit dans l’espace documentaire développé (exemple des documents distribués par l’enseignants en complément de son cours). Autrement dit je peux me permettre de « perdre » la mémoire de ce qui a été dit, puisque j’en garde une trace externe. Mais se limiter à cela c’est oublier que pour pouvoir « utiliser » ce qui a été dit (et qui peut aussi être écrit, par les notes ou la transcription) il faudra que cela repasse par l’espace mémoire, le temps de l’intégrer à l’usage souhaité. Mais on peut remarquer que la structuration de l’espace documentaire et de l’espace mémoire prennent une nouvelle importance, car de plus en plus c’est à celui qui apprend de faire ce travail. On a déjà dépassé là l’idée de Montaigne, « une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine ». La notion de « bien faite » indique un travail qui est de plus en plus en train d’évoluer.
Le numérique pose la question de l’espace documentaire pour apprendre. Parce qu’il permet de s’ouvrir à d’autres choses que ce qui est prescrit (pour peu que la liberté soit garantie techniquement et politiquement), l’espace documentaire est quasiment infini et de plus il est très « brouillé » par des bruits de toutes sortes. Il est donc nécessaire que l’on développe chez chacun de nous une capacité à constituer son espace documentaire. Cette capacité est d’ailleurs en constante reconfiguration, pour peu qu’on accepte de faire vivre cet espace documentaire en fonction de ses projets.  L’élève, en face de l’enseignant est devant un dilemme délicat : doit-il se suffire de l’espace documentaire prescrit, ou doit-il aller aussi « voir ailleurs » ?  Il ne tranche pas en réalité, mais plutôt tente de juxtaposer les deux, selon les besoins, ses intérêts et le cadre de contrainte que lui donne l’enseignant. Les jeunes sont au coeur de l’évolution de leur fonctionnement personnel entre espace de documents et espace mémoire. Il leur faut actuellement articuler deux logiques souvent contradictoires et souvent abandonner ce vers quoi ils sont attirés, au risque de se perdre, pour se cantonner au cadre fourni. En fait la plupart des jeunes élèves ont appris à l’école à « soumettre » leur espace documentaire et leur espace mémoire aux contextes dans lequel on les met. Pourtant, on observe de plus en plus souvent des jeunes qui, en dehors du cadre, développent leurs propres espaces, dans une démarche que l’on peut qualifier d’autodidacte. Or si l’on y regarde de plus près, cette façon de faire s’inscrit bien dans la dynamique de l’apprentissage tout au long de la vie.
Apprendre serait donc d’abord maîtriser ces deux espaces, l’un externe, l’autre interne, mais tous les deux dans une co-action et une influence réciproque. La dynamique de développement du cerveau et plus généralement de la personne, se fait dans une constante interaction entre l’intérieur et l’extérieur. Les modifications qui s’opèrent se font progressivement et dans le cas qui nous occupe ici, le numérique modifiant l’un (l’espace documents) entraîne une nécessaire adaptation de l’autre (processus mémoire). Contrairement à l’idée que nous n’avons plus besoin de notre mémoire, il me semble qu’elle n’a jamais été aussi importante et qu’elle s’est enrichie de fonctions complémentaires, métacognitives, afin de piloter au mieux son propre développement et la structuration de sa pensée. Si l’on prend l’exemple du développement de l’esprit critique, on peut aisément s’apercevoir que le travail à faire est nouveau et qu’il s’appuie justement sur une nouvelle gestion de l’espace mémoire, mais aussi sur la compréhension du nouvel espace documentaire (informationnel ou pas) qui se constitue dans l’environnement de chacun. Un peu comme si de la qualité de l’espace documentaire dépendait en réalité le développement de l’espace processus mémoire.
A suivre et à débattre
BD
PS les termes et expressions employées ici peuvent amener à discussion, voire à opposition. J’ai choisi à dessein de faire une utilisation presque allégorique des mots et de m’éloigner des définitions scientifiques qui auraient fortement alourdi le propos.

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