Le réseau social (numérique), une entrée par le soi, pas par le groupe, opposition ?

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Les applications informatiques pour mettre en place des réseaux sociaux numériques se multiplient sous des formes variées. Si les plus connues sont en haut de l’affiche, moins connues sont de nombreuses initiatives type Ning, Yammer, Beebac, etc…. et tant d’autres qui parfois même sont intégrées à des dispositifs ou des outils plus génériques. Quelle est donc la particularité essentielle de ces types d’applications : le SOI. Depuis bien longtemps de nombreuses applications informatiques destinées à des collectifs sont centrées sur les groupes constitués (la classe, le projet, le lieu géographique, le contenu de travail etc…) On peut observer cela au travers d’application de type LMS comme Moodle ou Claroline et leurs dérivés. A l’intérieur de ces applications, les groupes sont constitués d’individus auxquels on attribue des caractéristiques communes qui vont agir ensemble au service de l’objectif visé (apprentissage, production, projet etc..).
Si l’on regarde, dans le monde scolaire, nombre d’ENT ou encore des applications comme le Webclasseur par exemple, on retrouve cette modalité d’entrée dans l’usage fondée sur le groupe constitué. Parce que j’appartiens à un groupe, j’accède aux espaces de vie de ce groupe. Pour clarifier les choses, il me semble que l’on peut appeler cela une communauté, même si ce terme peut être connoté et contesté.  En effet, parce que c’est le commun qui définit l’identité, on se trouve en situation de construction d’une communauté aux limites fixées par l’organisation logicielle elle-même. Cette communauté offre à chacun plus ou moins de possibilités d’émerger individuellement au sein de la communauté, mais en de rare cas de choisir sa propre visibilité vis à vis des autres : c’est le « chef » de la communauté qui ordonne son fonctionnement et les partages. Si par exemple, je suis en train de faire des recherches sur Internet pour m’aider dans mon choix d’orientation professionnelle, et que je veux garder des traces, il me faut les stocker dans l’espace communautaire et ainsi le rendre visible à ceux à qui les règles de la communauté ont autorisé l’accès. Je ne suis pas maître de la diffusion de mon information au sein de la communauté.
Si l’on observe les réseaux sociaux grand public, le problème est un peu différent. Hormis si je choisis l’option message privé, ce que j’inscris est forcément rendu visible au réseau que je me suis constitué. En d’autres termes, je ne maîtrise pas le choix de diffusion (qui quand comment) au moment de la diffusion. Celui-ci est décidé en amont et me contraint donc à mes engagements antérieurs. Cette particularité des réseaux sociaux numériques grand public est intéressante car elle donne à l’auteur la possibilité de constituer sa communauté, selon des règles globales établies (moi, mes amis, public etc…). En opposition aux espaces groupes, les espaces individus donnent donc, en partie, à chacun une certaine maîtrise de ses flux d’information. Une certaine car, outre les incidents médiatisés sur le respect des règles de confidentialité modifiées, la gestion de ces communautés laisse quand même une large part à la visibilité non contrôlée des informations par le sujet.
Deux logiques s’opposent donc, celle de l’individu dans l’espace public, et celle du groupe dans l’espace communautaire. On voit apparaître petit à petit des métissages qui permettent à l’individu d’émerger au sein des communautés fermées. Ces ajouts de fonctions dites de réseau social (qui alors n’a plus de réseau que le nom) permettent petit à petit à l’individu de maîtriser au mieux ses flux au sein d’un espace fermé. De même, on s’aperçoit qu’inéluctablement les réseaux sociaux grands publics devront offrir de plus en plus de possibilité de maîtrise par les abonnés de leurs flux. Cette évolution semble inéluctable si l’on tente d’analyser les réactions des uns et des autres aux développements des outils grand public de réseautage.
Rappelons ici que la particularité du réseau est d’être constamment en reconfiguration : membres en ajout ou en suppression, liens réglables entre les membres, naissance vie et mort du réseau, égalitarité entre les participants. Rappelons ici que la particularité de la communauté est sa stabilité : délimitation du groupe, régulation hiérarchique, structuration préalable (et évolutive dans le cadre), durée contractuelle, objet commun de travail. Rappelons aussi que, historiquement les sociétés humaines s’opposent autour de deux paradigmes centraux : l’entrée par l’individu, l’entrée par le collectif. Or ces deux entrées correspondent à ce que l’on voit émerger sur les réseaux et les communautés. Attention, il ne s’agit pas de modèles purs, mais bien de deux extrêmes autour desquels des variations sont possibles.
Mais dans les deux extrêmes une question centrale se pose : comment faire émerger le droit de la personne ? Droit à la maîtrise des flux, droit à l’oubli, droit à la gestion dynamique de son identité numérique.
Dans l’approche par les communautés, la personne peut très bien être réifiée et ne plus exister que dans l’identité collective au risque d’exclusion ou de disparition. Dans l’approche par les réseaux, la personne peut très bien être en exposition permanente aux autres et risquer aussi exclusion et disparition. Car les formes de l’organisation sociale sont le plus souvent en capacité de « menacer la personne » dès lors que son rapport à l’ensemble de la structure n’est pas conforme. Le fou, le délinquant, l’artiste, le créateur, l’imaginatif,… sont tous menacés au sein des groupes sociaux (cf. Foucault). A l’opposé les personnes portent en elles un potentiel formidable d’humanité (De Certeau, Mounier..) et d’invention (Serres). Or le numérique, dispositif hybride entre humain et technique, implicite bien souvent son potentiel d’encadrement humain, à tel point que ni ses promoteurs ni ses détracteurs ne s’en aperçoivent ou alors le passent sous silence.
Eduquer au numérique, en deçà d’éduquer, c’est apprendre à maîtrise sa socialité. Or les dispositifs numériques (cf. Dominique Cardon) embarquent bien des intentions humaines qui rendent difficile cette construction. Dans les mondes académiques, et en particulier scolaires et universitaires, il est nécessaire de réfléchir au sens des dispositifs que l’on met en place en particulier en les analysant sous cette angle de la construction sociale implicite et explicite. L’école dans son modèle canonique est un exemple suffisamment éloquent de cet implicite social, peut-être faudra-t-il lever cet implicite pour que le numérique puisse prendre sa place. Sinon l’intégration du numérique se traduira par la transposition de l’implicite social de l’école dans l’implicite des outils de nos établissements. Et pendant ce temps, en dehors de nos établissements, la guerre de l’implicite social est menée par les acteurs techniques et économiques…
A suivre et à débattre
BD

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