Et si le problème du web c'était le web lui-même…

Print Friendly, PDF & Email

Les débats sur la culture informationnelle et sur les compétences que tout un chacun devrait posséder est bien intéressant, mais il néglige le plus souvent un point essentiel : celui du web lui-même et plus généralement des instruments multimédia connectés dont nous disposons « actuellement » et leur développement. On entend souvent dire que les jeunes ne savent plus (s’ils le savaient avant) s’orienter dans l’information et ont donc besoin de développer des compétences informationnelles spécifiques, certains ajoutent des compétences numériques et informatiques. En d’autres termes l’équation usage du numérique par rapport à l’humain ne se résout que d’un seul coté, celui de l’humain. Cette position est très intéressante car elle s’appuie sur ce qui est en place, c’est à dire le modèle de transmission des savoirs issus d’un monde basé sur une histoire longue de plusieurs siècle qui associe principalement l’écrit manuscrit (plusieurs millénaires) puis imprimé (plusieurs siècles) et industrialisé (deux siècles) et enfin numérisé (30 années et encore). Or ce que l’on observe actuellement est un changement tel dans la relation à l’information, aux savoirs et donc la construction des connaissances, que la première réaction légitime est d’utiliser nos repères antérieurs pour aborder cette question. Mais cela est trop partiel (et souvent accompagné d’autres problématiques plus institutionnelles). En effet la courte durée d’existence du numérique ne doit pas être analysé sur la base, soit des seuls modèles anciens, soit sur la base de ce qui émerge. Rien n’est stabilisé ! Et cela va prendre encore du temps. Les zélateurs ou les détracteurs peuvent combattre/débattre, mais le terrain est en train continue de se transformer et est encore loin d’être stabilisé. En d’autres termes l’organisation de l’information à l’ère du numérique est encore comme un enfant prématuré, voire même avant, et ne peut donc être analysé avec ces seuls deux prismes que sont les modèles antérieurs et l’état actuel des technologies.
On le sent, les périodes de transition de toutes sortes font émerger des demandes multiples des personnes qui y voient des opportunités justifiées de repositionnement en cours. C’est le cas de la culture informationnelle et de la culture informatique. Cependant il faut au delà des discours, en particulier de « personnes autorisées peu pratiquantes » (cf. le débat Michel Serres – Alain Finkielkraut sur France Culture), il faut analyser en prenant plus de recul les évènements en cours. Que peut-on tenter de dire ? Nous entrons dans la troisième ère de l’information. Après « l’ère de la conservation » de l’information, la trace écrite, nous sommes passés à « l’ère de la diffusion » (du livre aux médias de flux). Aujourd’hui nous voyons émerger « l’ère du partage ». Cette troisième dénomination, certes bien imparfaite et discutable, tente d’introduire l’idée que le rapport auteur lecteur est devenu techniquement symétrique. Cette nouveauté dans notre société contemporaine est un bouleversement considérable et le monde scolaire et universitaire en est l’un des premiers à la subir. Nous sommes encore fortement marqués, dans la société française en particulier, par le rationalisme et le centralisme issus de la révolution française. L’émergence de la symétrie dans ce contexte modifie complètement les relations humaines et en particulier celle entre celui qui dispose/diffuse le savoir et celui qui découvre, acquiert le savoir. Un intrus vient de s’immiscer dans la relation, remettant en cause l’ordre établi depuis plusieurs siècles.
Fort heureusement les temporalités éducatives et culturelles ne sont pas celles des technologies dont on tente de nous faire croire qu’elles sont toujours nouvelles… ce qui encourage tous les discours de l’éblouissement (positif, merveilleux ou négatif, aveuglant). Et en premier lieu ce qui est beaucoup plus lent qu’on tente de nous le faire croire, c’est le développement de l’organisation, le traitement et la mise à disposition des informations numériques. Il faut le répéter, les codes ergonomiques, les règles de grammaire, les formes fondamentales sont d’abord toujours en évolution, mais, dans le cas du numérique elles sont émergentes, en construction. Nous sommes loin d’une réalité stable ayant des codes reconnus de tous et des formes modélisables et donc enseignables. Rappelons que dans les années 80 on était convaincu de la nécessité d’enseigner le langage basic… Rappelons que l’éducation aux médias et plus largement les centres de documentation et d’information (et encore davantage les BCD du primaire) sont, de manière explicité, très récents (1961 pour les premières expérimentations de documentation en établissement scolaire, 1974 pour la première institutionnalisation).
La création du HTML en 1991 au CERN, a marqué un premier pas vers une grammaire technique de l’information. On a pu penser que les choses étaient stabilisées, mais au contraire, cet avènement (en lien avec bien d’autres langages et modèles) a ouvert un ensemble de possibles jamais connus auparavant. Et on voudrait croire que tout est désormais stable et que l’on peut « figer » une culture dans ces domaines. Outre qu’une culture est d’abord vivante, dans le cas du numérique les changements induits ne le sont qu’extrêmement progressivement et sont surtout encore émergents. Ce qui est intéressant, en éducation en particulier, c’est qu’on a tendance à être amnésique (cela a été observé il ya déjà plus de trente années par Geneviève Jacquinot et rappelé récemment pas Jacques Viens) pour tout ce qui concerne les liens entre pédagogie et technologies de l’information et de la communication. Face à des situations nouvelles, nous avons naturellement tendance à nous baser sur nos concepts antérieurs pour les aborder. Nous sommes dans une phase transitoire, il nous faut modérer nos analyses et être très modestes.
Un des faits récents les plus dérangeants est la manière dont les jeunes se sont approprié les technologies à l’insu de ceux qui les leur ont données. Il ne s’agit pas d’évoquer ici les propos de M Prensky et d’autres dont on connait la fragilité scientifique, mais de synthétiser ce que toutes les enquêtes nous disent des pratiques sociales du numérique en particulier chez les jeunes. La surprise est tellement grande qu’aujourd’hui on tente de canaliser et, bien évidemment, on prend l’école (qui est souvent la bonne à tout faire de la république) comme vecteur, mais aussi comme amplificateur de ce  problème. Cette stratégie prend de nombreux canaux dont les plans successifs (ou stratégies) des pouvoirs en place, ou encore les revendications de tel ou tel groupe professionnel qui y voit une opportunité ou un risque, ou même encore le développement de discours de toutes sortes, moins (ou plus ?)  étayés les uns que les autres sur l’école, le numérique etc… La méconnaissance de ce qu’est apprendre et la fragilité des évolutions techniques, compliquent beaucoup les choses, et c’est souvent celui qui parle le plus fort qui se fait entendre… ce qui est évidemment dangereux.
Il faut le rappeler clairement : nous assistons à une émergence, à une évolution, à une transformation dont on peut, historiquement, dire qu’elle est fondamentale pour la vie en société. Nous pouvons dire que l’instabilité actuelle des codes issus de ces transformation doit nous inciter à la plus grande prudence pour ce qui est de prendre des orientations définitives… ou déclarées comme telles. Nous pouvons observer, historiquement là encore, que les grandes étapes de transformation de nos sociétés s’accompagnent d’un imaginaire individuel et collectif qui ramasse plein d’autres choses que ce dont il est question. Mais fondamentalement il faut y voir une question essentielle : de quel humain parlons nous au travers des évolution de contexte, dont la principale aujourd’hui est celle de l’apparition de prothèse cognitives bien hésitantes et bien sommaires, mais déjà terriblement efficaces, en particulier auprès des jeunes et confortées par un univers marchand et économique qui tente d’en profiter à très court terme. Or c’est ce court terme qu’il nous faut combattre dans toutes les analyses proposées… Le web est encore loin d’avoir dit son dernier mot et le numérique avec…
A suivre et à débattre
BD
PS on pourra lire en complément le texte de Bruno Latour : Latour, Bruno, « Plus elles se répandent, plus les bibliothèques deviennent centrales », BBF, 2011, n° 1, p. 34-36 consulté le 19 12 2012

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

%d blogueurs aiment cette page :