"L'intimation" c'est quoi ?

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Comprendre ce qu’est un objet nouveau de notre environnement quotidien passe par plusieurs étapes. Un objet est ici aussi bien un objet matériel que logiciel, intellectuel ou social (un actant diraient certains) La première est la découverte, autrement dit l’identification de l’objet dans la galaxie des objets environnants. La deuxième est l’analyse critique de l’objet qui permet de tenir un discours sur, autrement dit nommer la perception que l’on a et les spécifications qu’on lui attribue. La troisième est la confrontation immédiate qui consiste en la découverte sensible de l’objet dans l’expérience immédiate concrète de la relation à l’objet. La quatrième est la confrontation longitudinale, dans le temps et dans l’expérience. Cette étape est celle de la confrontation entre le discours et la pratique suivi de la construction d’une représentation stabilisées (mentale et ou sociale). La cinquième est l’appropriation, l’incorporation (ou le rejet). Cette étape ce signale par le fait de banalisation, d’ordinarisation. On observe cette étape quand la personne ne verbalise plus a priori, en amont, sur son usage et sur l’objet et quand la pratique s’est articulée avec les autres pratiques quotidiennes de manière non conflictuelle. L’ensemble de ces cinq étapes constituent ce que je nommerais le « processus d’intimation ». Après avoir analysé l’origine du terme on verra comment ce terme est utile pour comprendre le développement des TIC et plus généralement des objets numériques en éducation.
Le terme d’intimation est choisi en écho au couple « intimité/extimité ». Il est aussi choisi pour désigner un processus. Sur un plan étymologique, si le sens juridique du terme semble s’opposer au la définition retenue ici, il apporte cependant un éclairage intéressant (sources dictionnaire historique de la langue française, d’Alain Rey, Robert 1998). En effet « intimer » signifie à l’origine « faire pénétrer dans les esprits ». Très rapidement intimer a dérivé vers « signifier quelque chose à quelqu’un », presque donner un ordre. Quant à intimation, reprenant ce dernier sens, il va jusqu’à la « mise en demeure ». Si la dérive des termes semble présenter une opposition en réalité ce glissement signifie, pour nous, que l’objet en vient à « s’imposer », l’expression « mis en demeure » est d’ailleurs ambiguë, car elle est proche d’appropriation au sens où il s’agit de mettre dans la demeure, le durable, ce qui est en soi.
Observant et accompagnant le développement des TIC dans les établissements d’enseignement, j’ai pu observer combien ce processus d’intimation était important pour identifier la manière dont les différents acteurs s’engageaient dans la prise en compte de cette évolution. Le processus d’intimation concerne en premier lieu ceux qui non seulement ne sont pas forcément nés avec, mais surtout ceux et celles pour qui le monde numérique n’est pas la première porte d’entrée dans l’apprentissage (au sens large) et dans le développement culturel. Toute personne pour qui le numérique (et cela varie selon les époques) et/ou certains de ses aspects sont nouveaux et plus largement pour toute nouveauté, le processus d’intimation est essentiel. Or il se trouve que certaines personnes, certaines catégories de personnes tentent d’ignorer ces étapes. Elles pensent qu’elles pourront agir dans leur environnement sans passer par ce processus. Il nous semble que, concernant les TIC et le numérique en général, cela pose problème.
Pourquoi faut il un degré suffisant d’intimité avec les objets du numérique pour pouvoir agir avec ? Parce que la particularité des objets du numérique est de ne pas être immédiatement accessibles à l’intellect. Parce que dans les objets numériques il y a beaucoup d’intention humaine embarquée, il est presqu’impossible d’y accéder directement. L’intention humaine embarquée se cache, semble disparaître, à l’usager ordinaire qui pense donc pouvoir se passer du processus d’intimation.   Même si on peut avoir l’impression d’aisance, du fait de manipulation sans apprentissage par exemple, la proximité intime avec l’objet numérique est un autre rapport et une autre compréhension des enjeux liés à cet objet. C’est en particulier la perception de l’intention embarquée qui est incontournable. De nombreuses personnes pensent qu’une distance critique suffisante permet de tenir un discours sur, qu’elle sera juste et permettra d’orienter l’action. Certains penseurs, parfois fortement médiatisés, sont tombés dans ces errements, comme en témoigne l’échange en Michel Serres et Alain Finkielkraut en décembre 2012 sur France Culture. Se passer de l’intimation c’est prendre le risque d’ignorer les enjeux réels contenus dans les objets.
Le chef d’établissement, le décideur, quel qu’il soit, qui choisit de mettre des TBI, des tablettes, un ENT, des didacticiels, sans avoir fait un travail d’intimation suffisant, même s’il est conseillé par d’autres qui déclarent l’avoir fait, risque de se tromper, si tant est que son intention soit réellement un usage. Malheureusement la visibilité d’un choix est souvent plus importante que l’objet même du choix…. Dans ce cas, effectivement pas besoin d’intimation à l’objet, une bonne acculturation commerciale suffit… Mais dès que le décideur cherche la pertinence de l’objet dans le contexte d’usage, il ne pourra faire l’économie de l’intimation. Car s’il veut mesurer réellement les écarts d’intention d’usage, il faut qu’il dispose des outils cognitifs, et pas seulement des outils conatifs et affectifs. Or l’intimation articule les trois.
L’engagement et la prise de décision dans le domaine des TICE sont trop souvent basés sur des impulsions, des représentations. Le décideur, outre qu’il est parfois loin de l’action réelle, peut aussi être entouré de conseillers-écrans. Il est donc soumis à trois facteurs différents : l’impact médiatico commercial, les conseillers, son niveau d’intimité. S’il n’y prend garde, il risque de se trouver manipulé et surtout de prendre une décision insuffisamment fondée. Nous avons vu trop d’exemples au cours de ces quarante dernières années de ce danger pour ne pas rappeler l’importance de ce processus pour tout décideur dans le domaine des TIC en éducation.
A suivre et à débattre
BD

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