Innovation vs initiative, expérience vs expérimentation

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Les TIC en éducation sont souvent associées au terme innovation. L’impression de nouveauté constante des objets numériques, alors qu’en réalité il s’agit surtout d’adaptations progressives d’un concept connu, l’ordinateur, semble entraîner dans son sillage toutes sortes d’innovations qui concerneraient les milieux dans lesquels il est installé : travail, collectivités, santé, et évidemment éducation. Le terme innovation est le plus souvent mal employé, ou en tout cas instrumentalisé au détriment d’autres termes comme initiative, engagement, voire expérience ou même invention.
La remise en selle d’une structure en charge de l’innovation en éducation au niveau national (Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative -CNIRE) montre bien qu’à intervalles réguliers on remet en avant ce terme et ce qu’il emporte avec lui. Pour le cas récent, il ne fait qu’enrichir celui de « bonnes pratiques » qui avait, en partie, une autre ambition.
La bonne pratique, comme l’innovation, c’est un exemple à suivre et surtout, et ça c’est le projet institutionnel, un exemple à diffuser à généraliser. En soi l’intention est louable, mais dans les faits le mécanisme sous jacent est le même : il faut montrer que dans le carcan imposé, il est possible de faire quelque chose, et que donc ce carcan n’est pas aussi lourd que cela. Car en fait l’innovation et la bonne pratique servent d’abord à justifier, lorsqu’elles sont mises en avant, les choix de l’institution, qui bien sur va s’en défendre.
L’institution scolaire, dans son pilotage devrait davantage avoir le souci de rendre possible que celui de promouvoir. La loi d’orientation de 2005 avait un article qui proposait de mener des expérimentations, à condition d’en faire la demande et d’y être autorisé. On comprend le pouvoir politique soucieux du cadre originel du monde scolaire. Mais on comprend aussi qu’en faisant cela il promeut d’abord ce qui lui convient et donc ce qui va le légitimer lui-même. Il est dans sa logique institutionnelle telle qu’on peut la voir en œuvre depuis près de deux siècles en éducation. Expérimenter, innover, deux termes qui ont le principal défaut de cacher ce qui devrait être compris dans une posture essentielle, l’initiative et l’expérience (http://recherche-action.fr/intermedes/2013/04/23/la-forme-cest-le-fond-qui-remonte-a-la-surface-v-hugo/). En d’autres termes à mettre en avant certaines formes d’action, on en freine d’autres. Bien pire même on justifie et renforce une attitude attentiste et reproductrice de schémas anciens par la majorité des acteurs de l’éducation, méfiants par rapport à ces formes de valorisation.
Le développement rapide des TIC dans la société aurait pu être une occasion intéressante de laisser des espaces et ainsi de permettre à des initiatives de se développer dans la durée. Mais très rapidement, les argumentaires sur l’égalité des chances, la fracture numérique et bien plus les dangers multiples de ces technologies ont laissé le terrain d’une part aux innovations patentées, d’autre par à un immobilisme large, l’un justifiant l’autre, celui-ci le légitimant. En laissant circuler le discours qui associe comme lien essentiel technologie, innovation et changement pédagogique, les pouvoirs publics et les médias ont renforcé une idée fausse et limitée. Parce que l’arrivée de la technologie questionne, dérange l’espace installé sans elle, on pense que son usage sera forcément innovant. On a pu faire croire ainsi, par exemple, que les TBI/TNI/VPNI allaient changer la manière d’enseigner, tout comme on tente d’accréditer le même discours pour les tablettes numériques et prochainement les smartphones. Un aveu récent d’une des promotrices de l’usage des réseaux sociaux en classe met bien en évidence qu’il faut dissocier technologie, fusse-t-elle nouvelle et évolution/innovation pédagogique (http://maonziemeannee.wordpress.com/2013/04/30/pourquoi-je-nutilise-plus-beaucoup-twitter-en-classe/). Mais cet aveu met aussi en évidence, à la fin de son texte, l’idée qu’une nouveauté technologique chasse l’autre dans l’espace d’innovation : « Je suis persuadée qu’une année prochaine, je n’utiliserai plus beaucoup ou du tout Twitter en classe parce que Twitter sera dépassé par un autre outil et que j’aurai trouvé mieux ».
Et pourtant, il faut permettre à chacun de développer son « écart personnel d’évolution et de changement». Cet écart, qui est la part acceptable de changement que chacun de nous a en lui-même, qui diffère entre chacun des acteurs, mais que chacun possède, est cependant un élément à prendre en compte. C’est parce que l’on oppose innovation et stagnation que la plupart des enseignants qui « n’osent pas » déclarent qu’en fait ce qu’ils font n’a que peu d’intérêt. En d’autres termes les enseignants « essaient » de faire évoluer leur pratique, mais pensent que ce n’est pas suffisamment « intéressant » pour mériter d’être partagé, d’en parler. Les innovateurs patentés (ceux que l’on voit dans les forums éponymes) osent se montrer, parfois même sont à la recherche de tribunes que leur « innovation » leur procure.
Peu importe l’institution, peu importe les savants, peu importe les innovateurs, c’est la culture de la réflexivité qui doit être au cœur du métier. Mais pas n’importe quelle réflexivité : celle qui autorise, pas celle qui interdit. C’est le droit de se poser des questions au cœur de la pratique, et de tenter d’y apporter soi même des réponses, avant même de chercher une quelconque valorisation, reconnaissance ou autre prix. Au vu des enseignants « fatigués » du métier que j’ai accompagné au cours des années passées, il me semble que c’est cela qui peut arriver : la panne de réflexivité, l’externalisation des causes, la dés-implication. Car l’ordinaire du métier c’est l’inverse, mais cela n’est jamais mis en avant, noyé que ces pratiques sont dans une organisation normalisante, mais qui laisse des marges exploitables et exploitées.
Avec le numérique et depuis maintenant plus de trente années, on observe un mouvement qui trahit ce questionnement du changement acceptable. Et l’on s’aperçoit que nombreux sont les déçus des TIC ayant tenté une avancée mais ayant rapidement compris que le « contexte » pouvait grandement freiner les ardeurs. Matériel en panne, maintenance insuffisante, maîtrise technique trop difficile etc… Les expériences ont succédé aux expériences, mais à l’inverse des innovations, pas de valorisation externe (photo sur la plaquette, article dans la presse voire reportage télévisé …), et surtout pas de reconnaissance ordinaire. Car c’est de celle-ci dont chaque éducateur a besoin au quotidien. Si les élèves sont souvent à l’origine de cette reconnaissance cela reste insuffisant si au sein même de l’institution, la modeste expérience sait être reconnue. Mais c’est souvent là qu’agit le rouleau compresseur de la normalité. Quand un élève dit à son enseignant à la fin d’un temps de travail sur ordinateur « on a bien joué aujourd’hui, on n’a rien appris », on peut penser à la tristesse de celui qui a « osé » et qui en retour a entendu la parole normale donnée par les élèves eux-mêmes.
Permettre l’expérience suppose la confiance. Les TIC ont introduit beaucoup de déstabilisation dans l’espace scolaire. L’arrivée des ENT en témoigne aujourd’hui comme peut le laisser entendre cet article : http://lilie.iledefrance.fr/posts/view/carrement-pas-satisfaits qui montre les déconvenues de l’ENT Lilie dans les établissements. Or la confiance suppose un niveau de stabilité de l’environnement suffisant pour pouvoir s’en libérer. L’engouement des tablettes, après celui envers d’autres technologies nouvelles est à mettre à ce crédit : la stabilité des machines semble suffisante. Surtout que, dans la sphère personnelle, contrairement aux ordinateurs, les tablettes (et les smartphones) font leur preuve. Certes l’usager se retrouve souvent « contraint » par les concepteurs, mais « c’est pour son bien » diront-ils et ils pourraient ne pas avoir complètement tort…
A suivre et à débattre
BD

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