Respect des sources, respect des anciens ? L’impression de nouveauté.

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Une année chasse l’autre. A peine 2013 est-elle terminée que l’on s’empresse d’adresser nos voeux pour l’année qui s’ouvre. Ce rituel social qui permet d’abord d’entretenir les relations avec nos proches (plus ou moins proches) a aussi un effet secondaire sur la gestion de la mémoire. Il entérine le fait que l’on peut faire une croix sur ce qui vient de se passer, on ne pourra plus le changer. Tandis que l’année nouvelle, nous allons, croyons nous, pouvoir l’infléchir, l’agir. Peut-être est-ce le signe d’une libération symbolique du passé au profit d’un à venir que l’on veut maîtrisable. Avec les moyens numériques ce rituel des voeux a pris une coloration encore plus éphémère, mais quantifiable (des millions, des milliards de messages échangés dans le monde).
Si le respect des sources et la traçabilité d’une information sont importantes pour la connaissance de chacun et en particulier pour en vérifier la pertinence, le respect des anciens est aussi un élément important à prendre en compte dans cette démarche. Par respect dans anciens nous entendons outre le devoir vis à vis de ceux qui nous ont précédés dans la connaissance et qui aujourd’hui nous permettent d’avancer dans le savoir, mais aussi respect de l’ancienneté, c’est à dire non pas un droit acquis, mais le fruit d’un travail lent et long que seul le temps permet, l’accumulation d’expériences, retraitées ensuite pour enrichir la connaissance et les savoirs.
Dans deux échanges récents en ligne ou dans un colloque, je rappelais à la mémoire de mes interlocuteurs que ce qui se disait ignorait trop souvent que cela s’était déjà dit. J’ajoutais qu’en ignorant le passé, on tentait de faire passer pour inventions, nouveautés des choses qui ne le sont pas. A cela on m’a rétorqué deux choses : la première est que ce qui se dit maintenant est forcément nouveau par rapport à ce qui s’est dit avant, les contextes ayant changé entre temps; la deuxième est que, même si cela s’est déjà dit, cela a le mérite de réactualiser des idées. De mon coté j’ai rétorqué que la force de réactualisation des idées c’est de les inscrire justement dans l’histoire et pas dans l’impression de nouveauté.
L’évolution rapide des technologies de l’information et de la communication a accéléré le flux continu d’informations. La taille et la forme de l’écran, ainsi que le classement antéchronologique de nombreux systèmes de diffusion d’information ont rendu de plus en plus temporaire chaque information. Cette évolution accompagnant ce que l’on sait des médias de flux traditionnels : une information chasse l’autre, car la page doit être remplie, un journal a toujours une « Une ». L’enfouissement temporel de l’information semble avoir un effet second : l’enfouissement des idées et de leurs auteurs. Chaque idée est neuve quand je la découvre sur l’écran. Est-elle pour autant réellement neuve ? Non, mais dans les modalités actuelles de flux d’information, c’est l’impression de nouveauté qui prime.
Cette notion de nouveauté constante est à rapprocher de ce que l’on pourrait nommer dictature de l’instant, du présent ou de l’immédiat. Si les voeux tendent à nous donner l’impression de domination du futur, c’est surtout parce qu’ils tendent à effacer le passé. Ils nous laissent rêver à ce qui devrait venir dans l’année, mais surtout nous renvoient au présent. Condition essentielle de la nouveauté c’est aussi l’absence de futur. Quand on relit la suite d’évolutions technologiques dans le domaine du numérique, on s’aperçoit que les nouveautés n’ont pas de futur. Ou en tout cas, pas plus que le passé, elles n’envisagent ce qui va advenir. Ce processus est d’autant plus important qu’il permet à la nouveauté de revenir de manière récurrente lors de l’arrivée d’une prochaine technologie. Or ce modèle est en train de devenir dominant, ou plutôt se confirme encore plus qu’avant. Il a un nom qui a aussi d’autres caractéristiques : le progrès.
Ayant récemment interviewé des jeunes de 11 ans à l’entrée en sixième à propos de tablettes numériques, il n’a pas fallu longtemps pour qu’ils se mettent à parler du progrès, qui se traduit dans leurs propos par « c’est mieux qu’avant » et par « c’est pas fini, ça va continuer. Autrement dit, on voit que petit à petit la notion de progrès technique (et de ses bienfaits) est intériorisée chez les plus jeunes. Or cette intériorisation n’est pas le fruit de la jeunesse, mais plutôt du développement d’un consumérisme technologique. Pourtant à y regarder de plus près, il y a de nombreuses constantes qui traversent ces progrès. Mais le discours marchand tend à nous les faire passer sous silence. Plus généralement la plupart d’entre nous remarquons davantage ce qui change que ce qui est pérenne. Le mécanisme psychologique de l’habituation va jusqu’à faire disparaître de notre espace perceptif ce qui s’y présente constamment au profit de ce qui arrive uniquement de temps en temps.
L’ancien, le vieux, c’est celui qui repère des régularités, des constantes. A force d’assister à de nombreuses variations, il a tendance à « regarder passer ce qui bouge » pour s’intéresser de plus en plus à ce qui est régulier. Cela va parfois jusqu’à l’enfermement, l’incapacité à l’étonnement, à l’ouverture. Entre l’esprit de nouveauté et la recherche de constantes, il y a un équilibre ou plutôt un chemin à rechercher. Le fil du temps ne peut se révéler qu’avec le temps, mais aussi avec la volonté de le prendre en compte. Temps passé, présent ou futur, s’inscrire dans ce que l’on peut nommer historicité, est une nécessité face à la dictature qui nous arrive. Ce n’est pas s’enfermer dans le passé, ni idéaliser le présent ou le futur, mais c’est toujours se situer dans l’évolution en cours, en ayant conscience et connaissance de la dynamique.
L’épistémologie des sciences, l’histoire des sciences ainsi que celle des techniques sont appelées de leurs vœux par tous ceux qui s’intéressent à l’enseignement de celles-ci, qu’elles soient de la matière, du vivant ou de l’humain. Imaginerait-on un chercher qui déclarerait aujourd’hui comme nouvelle la thermodynamique ? Non il s’appuierait sur les travaux antérieurs pour présenter alors ce qui est nouveau (si tant est qu’il y en est ce qui est à prouver). Depuis longtemps les technologies de l’information et de la communication sont portées par cette forme d’amnésie. Quand l’ancien vient réactiver ses souvenirs il est souvent renvoyé à ses études, car la nouveauté efface tout. Une éducation aux technologies ne doit pas ignorer cet état de fait et doit donc s’attacher à développer la vigilance de chacun au respect des anciens et à la critique de toute nouveauté.
Deux beaux exemples en ce moment : le MOOC, les classes inversées…
A suivre et à débattre
BD

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