L'ennui, l'intérêt, avec ou sans le numérique

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A la suite de la thèse de Séverine Ferrière (université Lyon 2 juin 2009), l’article de Thierry Gobert (Gobert Thierry, « Les outils numériques comme ennui : une nouvelle opposition au concept de plaisir lors de l’échange interactif ? « , Les Enjeux de l’Information et de la Communication, n°14/2b, 2013, p. 33-47, consulté le lundi 17 février 2014 , [en ligne] .), et cette chronique de Gilbert Longhi ou encore le numéro de la Revue internationale d’éducation de Sèvres  n° 57 : « Le plaisir et l’ennui à l’école » (parmi d’autres) la question de l’ennui redevient d’actualité. L’arrivée du numérique a pourtant jeté un doute sur la possibilité de faire évoluer cet ennui en proposant des témoignages de motivation d’élèves, d’intérêt des enseignants, et autres propos enthousiastes qui semblaient indiquer que grâce au numérique, l’ennui pourrait s’estomper voir disparaître des salles de classe.
On connait depuis longtemps l’effet découverte, l’effet nouveauté, l’effet rupture, toutes conséquences d’un changement distractif (qui distrait de l’ordinaire) qui suscitent la curiosité, l’intérêt, bref qui rompent avec la monotonie des tâches antérieures. Le numérique, devenu ordinaire, quotidien, ne suscitera-t-il pas les mêmes observations. Des entretiens menés avec des jeunes scolarisés aussi bien en primaire qu’en collège semblent nous indiquer que rien ne change, ne changera. En effet plusieurs d’entre eux nous ont déclaré qu’ils saturaient de l’usage de ces objets numériques. De plus dans plusieurs entretiens il nous a été dit qu’ils étaient suffisamment présents dans la vie quotidienne pour que l’école n’en rajoute pas d’autres usages. Certes peu fréquents, ces quelques témoignages doivent nous alerter sur le risque d’enthousiasme un peu rapide qui nous laisseraient entendre que la motivation pour le numérique va de soi.
Dans ces rencontres avec des jeunes sont apparus aussi des concurrents sérieux au tout numérique, en particulier dans le domaine des centres d’intérêts et des passions. Concurrents curieux car ils amènent à « remettre le numérique en place » au lieu de le laisser s’immiscer dans toutes les activités, ne laissant presque plus aucune place au plaisir et à l’intérêt d’autres activités. Cela ne signifie pas que ces jeunes refusent le numérique, mais qu’ils lui assignent un rôle différent de celui trop souvent banalisé issu des domaines du ludique, du loisir, de la détente. D’ailleurs on peut se questionner pour savoir si l’usage du numérique, en particulier à l’école, relève de ce domaine, ou plutôt est perçu par les élèves comme relevant de ce domaine. Un certain enthousiasme pour les jeux sérieux a pu renforcer cette idée en associant jeu et travail, ce qui n’est pas neutre dans l’imaginaire.
On peut aussi considérer que si le numérique suscite intérêt et motivation dans le contexte scolaire, ce n’est pas en opposition à l’ennui scolaire, mais dans une juxtaposition qui au contraire même renforce, par effet de contraste, l’importance de cet ennui, de cette lassitude scolaire. En effet, l’échappatoire que constitue toute rupture avec l’habitude ne fait que rappeler l’habitude dès lors que l’échappatoire perd de sa force de nouveauté, de rupture. Un parent disant « j’aimerais le voir aussi passionné pour les travaux scolaires que pour l’utilisation de son ordinateur ! » en parlant de son enfant, ne fait que renforcer cette idée que le numérique pourrait rivaliser avec le scolaire. En fait, on peut considérer que pour nombre de personnes, mettre un objet si attirant dans un monde morose, va réenchanter ce monde. Ajoutons, a contrario que certaines personnes pensent qu’au contraire, le plaisir, la passion en particulier numérique, détourne de l’effort dont le sens se perdrait (propos récurrent tout au long de l’histoire de l’éducation).
Non le numérique ne supprime pas l’ennui à l’école. On peut même craindre que, passé une première période stimulante, il ne vienne s’installer sur l’étagère des objets scolarisés qui ont ennuyé nombre de génération de jeunes. Car le problème est probablement ailleurs. Dans le sens que l’on donne à l’école diront certains. Dans la forme scolaire diront d’autres. Dans la déliquescence de l’éducation familiale diront encore d’autres. Au delà de la perception qu’ont les acteurs du plaisir et de l’ennui (Gobert, ibid.) suscité par l’usage du numérique, la question qui se pose est celle de la possibilité du plaisir numérique opposé à l’ennui scolaire. Il faut d’abord définir de quel numérique on parle. Si l’on parle de celui des loisirs ce n’est pas la même chose que si l’on parle du numérique scolaire, scolarisé. Or la question qui se pose concerne la seconde forme. La scolarisation du numérique risque de ne rien changé à la relation à l’école, peut-être même au contraire d’amplifier un contraste qui touchera alors le numérique lui même.
Sur un plan pédagogique et éducatif, il faut se méfier des enthousiasmes médiatisés (motivés, intéressés, enthousiastes) de ceux qui expérimentent dont on nous montre d’ailleurs les témoignages des élèves pour nous prouver qu’ile ne mentent pas. Regardez les reportages des journaux télévisés sur l’utilisation du numérique à l’école pour comprendre l’instrumentalisation de ces propos d’élèves. Une fois passé l’enthousiasme de la nouveauté, il faut gérer le quotidien, et c’est celui là qui provoque l’ennui… Or le numérique est parfaitement capable de s’infiltrer dans le quotidien et devenir aussi ennuyeux que tous les autres objets et dispositifs qui environnent l’activité scolaire.
A suivre et à débattre
BD

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  1. […] A la suite de la thèse de Séverine Ferrière (université Lyon 2 juin 2009), l’article de Thierry Gobert (Gobert Thierry, « Les outils numériques comme ennui : une nouvelle opposition au concept de plaisir lors de l’échange interactif ? « , Les Enjeux de l’Information et de la Communication, n°14/2b, 2013, p. 33-47, consulté le lundi 17 février 2014 , [en ligne] .), et cette chronique de Gilbert Longhi ou encore le numéro de la Revue internationale d’éducation de Sèvres n° 57 : « Le plaisir et l’ennui à l’école » (parmi d’autres) la question de l’ennui redevient d’actualité. L’arrivée du numérique a pourtant jeté un doute sur la possibilité de faire évoluer cet ennui en proposant des témoignages de motivation d’élèves, d’intérêt des enseignants, et autres propos enthousiastes qui semblaient indiquer que grâce au numérique, l’ennui pourrait s’estomper voir disparaître des salles de classe.On connait depuis longtemps l’effet découverte, l’effet nouveauté, l’effet rupture, toutes conséquences d’un changement distractif (qui distrait de l’ordinaire) qui suscitent la curiosité, l’intérêt, bref qui rompent avec la monotonie des tâches antérieures. Le numérique, devenu ordinaire, quotidien, ne suscitera-t-il pas les mêmes observations. Des entretiens menés avec des jeunes scolarisés aussi bien en primaire qu’en collège semblent nous indiquer que rien ne change, ne changera. En effet plusieurs d’entre eux nous ont déclaré qu’ils saturaient de l’usage de ces objets numériques. De plus dans plusieurs entretiens il nous a été dit qu’ils étaient suffisamment présents dans la vie quotidienne pour que l’école n’en rajoute pas d’autres usages. Certes peu fréquents, ces quelques témoignages doivent nous alerter sur le risque d’enthousiasme un peu rapide qui nous laisseraient entendre que la motivation pour le numérique va de soi.  […]

  2. […] A la suite de la thèse de Séverine Ferrière (université Lyon 2 juin 2009), l'article de Thierry Gobert (Gobert Thierry, "Les outils numériques comme ennui : une nouvelle opposition au concept de pl…  […]

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