Apprentissage, acquisition, appropriation, incorporation.

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Longtemps le terme appropriation a été ignoré du monde des sciences de l’éducation (cf. sa présence dans les dictionnaires et autres recensions du domaine). En éducation on parle d’apprentissage pour indiquer ce qui se passe dans la relation d’une personne au savoir quand cette relation s’inscrit dans un processus de transformation de ce savoir en connaissance et plus récemment, complémentairement, en compétence (considérée ici comme savoir mis en action dans un contexte). La conception du terme apprentissage s’oppose à celle d’appropriation, apparemment. Ce terme que l’on retrouve dans le domaine juridique, mais aussi dans celui de l’architecture et de l’urbanisme, connaît récemment un regain d’intérêt ou en tout cas d’utilisation. C’est d’ailleurs assez significatif de trouver des textes de chercheurs en sciences de l’éducation qui emploient ce terme sans forcément le définir.
Le terme appropriation prend de l’importance avec la sociologie des usages et en sciences de l’information et de la communication. On trouve dans un texte de Josiane Jouet intitulé « Retour critique sur la sociologie des usages (In: Réseaux, 2000, volume 18 n°100. pp. 487-521.) Elle écrit :
–  » L’usage comme construit social  est  abordé  à partir  de  plusieurs  entrées  qui  peuvent  se  décliner  – d’autres  découpages étant évidemment possibles  – selon  les axes  suivants : la généalogie des usages, le processus d’appropriation, l’élaboration du lien social,  et  l’intégration  des  usages  dans  les  rapports  sociaux, ».
Plus loin elle définit ainsi l’appropriation :
–  » L’appropriation est  un  procès,  elle  est l’acte de  se constituer un  « soi ». » complété par ce passage : « Quel  que  soit  le  type  d’usage,  l’appropriation  se  construit  dans  la relation avec  l’objet  de  communication  et  l’usage  comporte  donc  de  facto  une dimension cognitive et empirique.  Sa construction met  en jeu des processus d’acquisition  de savoirs  (découverte  de la logique et  des  fonctionnalités  de l’objet), de savoir-faire (apprentissage des codes et du mode opératoire de la machine), et d’habiletés pratiques. ».
Pour compléter cette analyse du concept, Josiane Jouët ajoute :
– « Enfin,  l’appropriation dans la construction de l’usage se fonde aussi sur  des processus qui témoignent d’une mise en jeu de Y identité personnelle  et  de l’identité sociale de l’individu.  L’appropriation procède alors  d’une double affirmation : de la singularité et  de l’appartenance  qui relie au corps  social. »
Le terme acquisition apparaît ici comme intermédiaire, car il évoque plusieurs champs : l’acquisition d’un bien peut faire écho à l’acquisition des connaissances ou encore à l’acquisition de données. Ce terme signale donc le passage voulut par le sujet d’un objet extérieur à un objet qui appartient à un périmètre qui relève de celui qui est défini par la notion de propriété. Acquisition est bien un terme intermédiaire dans le passage de l’extérieur vers l’intérieur (défini ici comme ce qui dans la sphère de contrôle d’un individu). Aller chercher un objet extérieur ce n’est pas forcément se l’approprier, mais en éducation l’idée de l’évaluation des acquis pourrait y faire penser. Toutefois il y a une différence significative qui se traduit par le respect de l’objet externe. Acquérir un objet ce n’est pas le transformer. S’approprier un objet c’est le transformer et par là même se transformer soi-même. Ce double mouvement que l’on connaît bien dans le domaine de l’analyse des apprentissages en situation de travail (Pierre Pastré, Didactique professionnelle, Puf 2012), est bien le signe de ce passage progressif de l’objet extérieur à l’objet intériorisé.
L’idée d’incorporation s’appuie sur une double approche : la première vient d’être signalée par le fait même du processus d’appropriation. Mais il est un autre élément que l’on peut apporter ici : c’est le fait que depuis près de cinquante années les objets numériques se rapprochent de plus en plus du corps et que petit à petit ils s’y insèrent physiquement. Plus largement, la chirurgie nous a depuis longtemps mis en évidence le rapport du corps avec les objets externes, l’ultime mouvement du moment étant le rêve de greffe de cerveau (cf. les thèses de la singularité du mouvement initié entre autres par Ray Kurtzweil). En d’autres termes le rêve d’incorporation n’est pas nouveau mais entre le rêve et la réalité, le rapport a changé. Mais la question n’est pas uniquement technique, elle est aussi humaine : « est-ce que j’accepte qu’un objet devienne partie de mon corps ? ». L’analyse des usages semble indiquer que la réponse soit positive, même si elle n’est pas toujours consciente. Si l’on réfère cette question avec la très vieille querelle sur l’inné et l’acquis si célèbre du fait de la fameuse affaire Lyssenko, on voit bien que l’on touche là un thème quasiment mythique de la connaissance de l’humain et de son développement.
Qu’en est-il alors de l’apprentissage ? Au-delà des définitions, et si l’on considère l’usage de ce terme, on peut constater que, dans nos sociétés occidentales, il est d’abord associé au formalisme scolaire. C’est en effet l’institutionnalisation de l’enseignement qui a amené à cette « captation » du terme. Les acronymes VAP (années 1980) et VAE (années 2000) renvoient la lettre A au terme acquis, pas au terme apprentissage. L’absence de reconnaissance du terme appropriation dans le champ des sciences de l’éducation jusqu’à une date encore récente, montre aussi combien l’écart est important. Car nous faisons ici l’hypothèse que le monde « académique » s’est forgé un cadre conceptuelle et fonctionnel qui, inscrit au coeur de la forme scolaire, éloigne toute tentative de mise en lien le dedans et le dehors. Non qu’elle l’interdise, mais elle en garde le contrôle : Le monde académique s’institue en garant des apprentissages (monopole des diplomations par exemple) et des modalités concrètes qui y amènent. Dès lors toute autre approche qui viserait à rompre cette sorte de monopole doit être combattue, revenant ainsi aux vieux débats des débuts de la révolution française (1791) et aux soubresauts du XIXè siècle incarnés par les expérimentations de Fourier, de Godin.
Le fait que le concept d’appropriation soit plutôt situé dans le champ des technologies et de la sociologie des usages appliqués à l’information communication et qu’il ait peu droit de cité dans le monde académique montre bien que l’on est sur deux paradigmes différents qui fondent ce qu’est le développement des personnes et des sociétés en lien avec les contextes techniques, scientifiques, sociétaux et donc humains. Plus que l’opposition enseigner/apprendre, il faut peut-être évoquer les deux oppositions suivantes : enseigner/former, apprendre/s’approprier.
Cette réflexion mériterait probablement un travail d’approfondissement important, tant sur le plan théorique que pratique. Nous n’avons d’autre ambition ici que de formaliser un questionnement, avec les moyens du bord, les connaissances disponibles et le temps pour le faire. Notre ambition est ici aussi d’inviter tout un chacun à aller plus loin et enrichir notre réflexion.
A suivre et à débattre
BD

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