La minorité et la majorité : et Pareto alors ?

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80/20, ou le résultat du diagramme de Pareto (80% des richesses dans les mains de 20% de la population) est devenu une sorte de cadre d’analyse « a priori » standard d’un certain nombre de phénomènes. Si le 80/20 est contestable sur le plan du calcul, c’est la proportion qui est importante. Car ce que cela signifie c’est que dans de nombreuses activités humaines des minorités dominent des majorités… Et la démocratie n’a qu’à bien se tenir.
Quand on observe les « gesticulations » sur le web, on s’aperçoit rapidement que ces proportions se retrouvent assez vite : dans une liste de diffusion pour indiquer le ratio entre contributeurs et lecteurs par exemple…
Mais pourquoi donc des minorités arrivent-elles à prendre l’ascendant sur des majorités : c’est la faiblesse fondamentale du fonctionnement démocratique, celui qui parle « haut et fort » reçoit en écho bien plus de soutien que celui qui parle « bas et juste ». Sur les réseaux sociaux on rencontre le même phénomène augmenté par la question de la popularité : celui qui a beaucoup de suiveurs serait supérieur à celui qui dit des choses justes mais qui a peu de suiveurs… la caisse de résonnance que sont les médias de masse a vite compris cela : on ne cesse d’entendre qu’une information a été relayée par les réseaux sociaux, sans préciser ni qui ni quoi ni comment. Et si c’était des robots qui plaçaient des commentaires comme jadis les « appeleurs » rémunérés pour mettre une chanson en tête du hit-parade… On verrait rapidement que la popularité d’un évènement n’a même plus à voir avec de l’humain.
Plus généralement, le fonctionnement numérique, s’il a donné la parole aux silencieux, potentiellement, a surtout renforcé celle de ceux qui parlaient déjà. L’idée démocratique est née de la conviction que chaque individu à la même valeur que les autres se heurte au problème de l’organisation de sociétés qui comportent des millions d’individu. D’où la nécessité du vote et de la représentation de soi par celui qu’on a élu. En d’autres termes, avec mon bulletin de vote, je me soumets à celui qui va me représenter, alors que normalement c’est l’idée inverse qui est avancée : l’élu est soumis à ses électeurs. Mais c’est sans compter sur l’humain et sa faiblesse antidémocratique fondamentale : il rêve de contrôler son environnement, même quand il en délègue une part à un élu. Le summum de la dérive est la transformation de l’élu en dictateur, autrement dit, lorsqu’il estime qu’il peut se passer des autres pour imposer sa vision du monde.
Chaque instance représentative a besoin de faire croire à sa représentativité aux yeux des autres instances. C’est pourquoi elle doit faire « du bruit ». Sur le web cela se traduit par une diffusion massive d’informations, et par des interventions sur tous les thèmes qui l’intéresse et qui lui permettent de « se faire voir ». Car fondamentalement, que ce soit une instance ou un individu, il faut « se faire voir ». En étant omniprésent sur les réseaux, en diffusant massivement son point de vue on devient en quelque sorte une nouvelle sorte de « héros numérique ». Mais quand on regarde la réalité qui sous-tend cette visibilité, on est parfois surpris d’y trouver une minorité. Quand ce mécanisme opère dans le monde de l’éducation, du fait même de personnes qui se revendiquent de la mission d’éducation, et encore davantage d’enseignement on est en droit de se questionner sur le sens de cette action, pour ceux qui la mènent, mais aussi pour les jeunes qu’on associe à ces actions ou auprès desquels on agit.
L’histoire récente et moins récente a montré que la dictature des minorités n’était pas durable, fut-ce au prix de massacres. Mais l’histoire montre aussi que le massacre de certaines minorités n’était pas non plus sans conséquences en retour, à court moyen ou long terme, sorte de « sagesse méta-humaine » qui tendrait à réguler les « inégalités ». Beaucoup de jeunes, adolescents en particulier, sont sensibles à cette question des inégalités. Or l’utilisation des moyens numériques tend à modifier la perception des inégalités, mais aussi à enlever une régulation qui opère dans le réel, la médiation humaine. Derrière un pseudo, ou pas, parfois, je m’autorise à « écraser » l’autre ou à tenter de le faire. Devant la popularité numérique d’une vidéo, d’un article, d’un propos, comment puis-je faire la part des choses, surtout si c’est un individu ou une minorité qui tente d’imposer ses idées. N’est-ce pas la majorité silencieuse qui s’exprime avec ses « j’aime », « je te suis », « je suis ton ami » ?
Dominique Cardon a montré combien les algorithmes des réseaux sociaux confortent le rapprochement des communautés et le communautarisme. Ainsi ma communauté est une sorte de minorité rassurante, un groupe qui par « l’entre soi » permet d’avoir un sentiment de domination du monde, car celui-ci me renvoie mes propres idées, mes propres convictions. On retrouve ici la psychologie des foules… qui a permis à certains de dominer le monde au XXè siècle. Le numérique renforcerait ainsi les comportements des foules et pas celle des majorités.
Pour l’éducateur, ces constats imposent un travail très important d’analyse de l’environnement communicationnel et informationnel, le sien, celui des jeunes auxquels il a à faire, celui plus général de la société actuelle. Observation sociologique et psychosociologique aussi, car il y a de l’humain, plus que de raison dans certains comportements. L’enjeu est de faire en sorte que ni majorité, ni minorité, ce soit le bien commun qui prévale dans le respect de chacun. Nombre d’humains préfèrent « ne rien dire », « faire le dos rond », jusqu’à ce que le tyran, désormais minoritaire ne s’en prenne aussi à eux (un réformiste musulman d’Alep, Abdelrahman Kawakibi 1855-1902). C’est alors que cette majorité silencieuse se transforme, mais vite les tyrannies cachées se réveillent comme les évènements actuels nous le confirment. Développer une culture « partagée » dans le monde actuel est très difficile. Cela suppose une éducation collective des jeunes et des adultes qui permette à chacun de comprendre qu’il faut dépasser le ici et là de mon vécu pour envisager le devenir collectif, le sien mais aussi celui de ses enfants.
Nombre de propos tenus sur Internet sont le reflet de notre « irresponsabilité » individuelle avancée parfois au nom de notre responsabilité collective. En trainant l’autre dans les mots de dénigrement personnels sur Internet, au lieu simplement de discuter son point de vue, je cours le danger d’exercer cette « tyrannie de la minorité », tyrannie de « ma minorité ». A l’opposé de la « tyrannie de la majorité » qui est le signe de l’oeuvre de massification (qu’elle soit marchande ou idéologique…), la tyrannie de la minorité est aussi dangereuse. Lorsqu’en plus elle s’exerce au travers des médiations technologiques, elle prend une forme différente (pour un fond identique) mais dont les effets peuvent être beaucoup plus important. Les moyens technologiques sont de formidables amplificateurs, de tout et de n’importe quoi, du meilleur comme du pire. Alors choisissons le meilleur, s’il est encore temps…
A suivre et à débattre
BD

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