Les inégalités scolaires ne sont-elles pas d'abord produites par l'école ? Le numérique peut-il résoudre ce problème ?

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A force de vouloir la même école au même âge pour tous les enfants, on pouvait croire que tous les enfants devaient apprendre les mêmes savoirs au même moment et les maîtriser en même temps. Rapport après rapport, on s’aperçoit que dans le système scolaire tel qu’il est actuellement, il y a des inégalités qui perdurent. Plutôt que de déplorer cela, il est temps de se questionner sur le fait qu’une certaine image de l’école se traduit par une « normalité » dans le rythme auquel tous les enfants doivent apprendre. S’ils ne suivent pas ce rythme, soit ils sont précoces, soit ils sont en difficulté, soit ils sont « à besoins particuliers ». Cette question n’est pas nouvelle, des établissements expérimentaux comme le lycée d’Hérouville Saint Clair en ont même fait un axe de leur projet, mais il se renouvelle avec le numérique. D’un univers qui contrôle et qui définit des frontières à un espace poreux et en relation de plus en plus régulière avec son environnement, le monde scolaire se trouve confronté à une redéfinition de sa relation aux inégalités scolaires.
Force est d’observer que le numérique est tantôt un étendard, tantôt un repoussoir, tantôt un bouc émissaire en particulier en éducation. Face aux questions d’inégalités entre les élèves, le numérique est souvent évoqué (cf Pascal Plantard) sous différentes formes : équipement, compétences, usages… Dans l’école égalitaire, le numérique a bien du mal à trouver une place. Dans l’enseignement des disciplines professionnelles et techniques la question ne se pose pas au nom de l’adéquation entre les métiers et la formation qui y prépare. C’est dans la partie mal nommée « enseignement général » que l’on ne peut parvenir à lire autre chose que des impulsions, des velléités, voire des équipements. Rappelons ici, à titre d’exemple, que l’une des raisons de l’abandon de l’option informatique au lycée tient à son caractère considéré comme élitiste : l’option étant choisie par des élèves ayant des parcours scolaires de réussite dans des filières plutôt scientifiques. Paradoxalement, la mise en place du B2i, qui devait permettre de lutter contre les inégalités a été largement freinée aussi bien par les cadres intermédiaires que par les tenants d’un enseignement de l’informatique. Les premiers estimant que cela ne les concernait pas vraiment(cf rapport de l’IGEN en 2003)les seconds voulant continuer leur projet d’instaurer une discipline informatique à l’école. L’inégalité des usages, pourtant constamment signalée dans les travaux de recherche, n’a pas été perçue comme nécessitant de la part de l’école un effort particulier. Le B2i en a subit les conséquences : mal mis en place voire totalement dévoyé dans certains établissements, il s’est ensuite intégré dans le socle commune de compétences (2005 -2006), perdant en partie son identité, mais aussi subissant les effets des pratiques « allégées » de la mise en place du socle et surtout de la certification des compétences, dont pourtant il était le précurseur.
Revenons aux faits : les terminaux personnels mobiles connectés ont envahi les poches, les sacs et les cartables des jeunes. Les usages qui en sont fait sont d’abord marqués par le fait social : exister dans la société actuelle impose l’usage du numérique. Le monde scolaire, velléitaire, n’a pas été capable de préciser un positionnement sur le sujet. De 1970 à 2000, un confortable discours sur l’informatique en faisait d’abord un objet professionnel et donc éloigné de la sphère scolaire, hors enseignements spécifiques. De 2000 à 2015, la prise de conscience de la place du numérique est restée aussi hésitante qu’auparavant, la décentralisation renforçant les inégalités territoriales du fait des prises de décision et des moyens disponibles localement. Entre plans et stratégies, l’absence de vision véritablement stratégique (la volonté exprimée par Vincent Peillon étant surtout centrée sur l’organisation institutionnelle – mise en place de la DNE) sur le numérique au quotidien a cependant été marquée par quelques « objets » significatifs. C’est en particulier le cas des Environnements Numériques de Travail (ENT) et du cahier de texte numérique (CTN). Si les premiers sont toujours l’objet d’interrogations nombreuses et surtout de pratiques éclatées et peu pérennes, le second a marqué assez significativement les pratiques des enseignants et surtout la relation enseignant-élèves-parents en créant un lien nouveau non plus seulement fondé sur des données administratives produites (notes, emplois du temps, sanctions…) mais sur des données pédagogiques à partager (travail à faire, suivi de cours). Intégré aux ENT le cahier de texte numérique en est l’une des composantes les plus consultées, voire la plus consultée. Il manque cependant à ce jour une analyse qualitative des usages parentaux et des usages hors temps scolaires de ces moyens sous le prisme de l’égalité scolaire.
Les récentes publications sur les populations les plus défavorisées n’ont pas pris en compte de manière significative et explicite l’importance du numérique dans les mécanismes de développement des inégalités sociales voire scolaires. Or le Credoc dans son enquête annuelle (2014, à partir de la page 135) a mis en évidence des usages différents en lien avec les niveaux sociaux (CSP). Une analyse plus avancée des difficultés des élèves permet de faire du lien entre usages du numérique et trajectoire scolaire. Tout comme avec le livre, l’accès et les modes d’usages du numérique sont déterminants dans la socialisation, l’accès aux savoirs et plus généralement l’apprentissage. L’école, institution fondée sur l’accès à l’écrit et au livre, a réussi à lutter contre ces inégalités dans un premier temps en permettant l’accès de la plus grande partie de la population à la lecture écriture. Cependant le fait que près de 160 000 élèves sortent du système scolaire chaque année en difficulté dans ces domaines(analyse confirmée depuis 1996) interroge la capacité de l’école à répondre à sa mission. En ne parvenant pas à définir une ligne de conduite sur le numérique, elle augmente encore cette incapacité à remplir sa mission pour tous.  Certains mêmes (comme le sénateur Jacques Grosperrin) vont jusqu’à changer d’avis et revendiquer l’interdiction des « tablettes » au collège, confirmant ainsi la labilité des visées politiques. Il semble bien que les supports numériques et les contenus associés ne soient que la prolongation du livre et de l’écrit et que les compétences de lecture et d’écriture à l’ère du numérique ne soient soumises aux mêmes dynamiques inégalitaires que le papier.
Dès lors que peut, que doit faire le monde scolaire ? Tout sauf l’ignorer d’abord. Un rejet radical du numérique, comme certains le rêvent serait simplement un acte de discrimination sociale. Ensuite, les trois langages, informatique, usage, information-communication que nous avons évoqués par ailleurs ne peuvent être ignorés dans leur contexte numérique. Comme pour l’écrit, la grammaire et le vocabulaire n’ont jamais suffit à développer la pertinence d’usage en réception comme en émission. De plus la contextualisation des usages du  numérique, contrairement à l’écrit et surtout au livre, s’est fortement élargie et concerne désormais aussi bien des gens qui, à l’époque de l’exclusivité du livre, n’avaient pas accès à celui-ci, que des lieux et des temps non prévus pour l’accès à ces moyens et supports. Une école égalitaire ne peut ignorer ce changement et ce d’autant moins que c’est sous l’effet de l’industrie et du commerce que cette évolution se produit. Prendre en compte c’est permettre à chacun de situer. Encore faut-il que les éducateurs eux-mêmes soient en mesure de situer. Or on s’aperçoit que c’est le premier problème à affronter. Et la formation ne suffit pas, elle que l’on convoque systématiquement sans jamais en explorer la forme et les dispositifs pertinents. Le recours à l’autoformation des enseignants est insuffisant et pourtant indispensable. Car contrairement à d’autres apprentissages, le numérique impose davantage de pratiques à celui qui veut les comprendre que des contenus plus traditionnels. Or ce qui fait la différence, les inégalités c’est justement la forme d’usage, et là le monde scolaire peut faire quelque chose… si tant est qu’il veuille réellement lutter contre ces inégalités…
A suivre et à débattre
BD

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