Que peut un ministre pour le numérique dans l'éducation ?

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Cela fait près de cinquante années de discours et de propos enflammés sur l’informatique et le numérique dans le monde scolaire auxquels aucun ministre ou presque n’a échappé. La réalité du quotidien scolaire est beaucoup plus modeste que ce qu’ont pu en rêver les uns et les autres. Entre enseignement de l’informatique, révolution pédagogique avec le numérique et tentative d’interdiction des pratiques personnelles du numérique, chacun y va de son couplet, ce qui ravit tantôt les uns, tantôt les autres, au gré des intérêts, des croyances, des idéologies, etc… Car les lobbys sont toujours prêts à intervenir et les salons divers et multiples sur le numérique en éducation en sont une illustration. Dans le même temps qu’observe-t-on ? Des salles informatiques en déshérences, des TBI/VNI et autre VPI qui servent uniquement de projection pour l’enseignant dans 80% des cas (au minimum), des enseignants qui pour les uns refusent toute utilisation des moyens numériques et pour d’autres ne voient que pas l’informatique en classe, mais surtout et c’est la grande majorité, des enseignants qui se trouvent confrontés à des situations éducatives complexes.
Car c’est bien là la difficulté : la situation complexe générée par la transformation sociale et culturelle du fait des moyens informatique et en particulier l’usage nomade connecté. De plus en arrière-plan de ce quotidien, ce qui le sous-tend : l’offre info-communicationnelle, l’ensemble des développements logiciels et algorithmiques, le traitement, visible et invisible, des données. Malheureusement la conscience que la plupart des acteurs du quotidien de l’école ont de cette complexité est très limitée. Elle est surtout d’ordre intellectuelle et médiatique : les médias, sous toutes leurs formes, font passer des messages de surface qui sont considérés comme suffisant, de plus l’impression de comprendre fait croire que l’on maîtrise la question et souvent suffit. Et enfin faire face à une situation complexe, en particulier dans des contextes humains, c’est souvent rechercher des outils « commodes » (cf. le juriste américain Tim Wu) sans se poser trop de questions.
Face à cela les injonctions ministérielles ont un poids très relatif. Cette relativité tient aussi à des priorités que chacun se donne. Le consumérisme scolaire vaut aussi bien pour les clients que pour les fournisseurs. Ils sont liés entre eux par un pacte dont l’équilibre est toujours en question. Est-ce que le numérique transforme ce pacte ? il y a de bonnes raisons de penser que oui. Mais les choses ne sont pas aussi simples. La relation à l’autre, la socialisation, la construction des connaissances, et d’autres domaines encore, sont marqués, transformés par les effets des moyens numériques auprès de chacun. Le monde scolaire, qui se veut un monde de « maîtrise », est donc interrogé par ce qui touche aux fondements de cette maîtrise : perte de l’exclusivité de l’accès aux savoirs, diminution de l’imperméabilité communicationnelle, augmentation de la présence de l’extrascolaire dans le scolaire etc… Or l’observation du quotidien scolaire montre que ces dimensions de maîtrise sont au coeur de la stabilité de l’acte d’enseignement et que tout perturbateur (fut-il endocrinien), n’a que peu de chance de parvenir à ses fins.
Que font donc les ministres ? Ils sont avant tout velléitaires. C’est surtout l’art oratoire qui compte. D’ailleurs le public acquiesce : un mot du ministre et demain on croit que c’est mis en place obligatoirement ; un rapport lui est rendu et demain toutes les préconisations doivent être appliquées ! Loin de là, les textes officiels (ceux votés à l’assemblée) ne sont parfois pas mis en application et les décrets tombés aux oubliettes. Dans le champ du numérique en éducation, il semble avoir choisi la voie la plus « commode », celle de l’enseignement de l’informatique si l’on en croit l’audition de la DGESCO à l’assemblée au printemps. Pour le reste, il faut voir… La visite annoncée à Ludovia ce mardi 21 aout lui permettra de contempler les forces vives du « pro-numérique éducatif » dans toutes leurs variétés : des pro BYOD aux pro Google, des pro Apple aux pro classe inversée etc.… pas d’anti à Ludovia, mais bien sûr des échanges, des débats, souvent fort policés et donc peu questionnant. Chacun sera bien sûr avide des annonces… mais il faudra attendre que la « loi se fasse ». Ainsi en est-il de l’injonction faites aux CA des établissements scolaires de réviser leur règlement intérieur avant la rentrée pour intégrer la loi sur le téléphone portable. Il ne suffit pas d’une loi pour qu’elle soit appliquée, simplement parce que les calendriers réglementaires sont contraignants…
Mais quid du reste. Il est probable que, au vu de ce que l’on a déjà entendu, le ministre n’apporte pas grand-chose à la question du lien entre pédagogie, didactique et numérique. Par contre si cela se confirme entre une filière informatique intégrée dans le baccalauréat (mais qu’en sera-t-il de ce bac ?) et un enseignement de l’informatique à tous les niveaux, on n’attendra pas grand-chose de nouveau. Bien sûr EMI et EMC seront dans le bateau, mais là encore, on est dans le discours et surtout cette séparation entre informatique, EMI et EMC pourrait être une erreur au vu des évolutions actuelles (adaptive learning et autres fake news).
Les intentions ne suffisent pas. Les moyens manquent encore trop souvent. L’engagement global des enseignants dans le numérique est encore à construire. Pour l’instant pas de vagues. Et dans la profusion de sujets à venir (formation initiale et continue, baccalauréat, orientation etc.…) il y a peu de place pour une vision réelle et opérationnelle dans le domaine. Au moins la visite à Ludovia fera-t-elle plaisir à certains pour qui « toucher un ministre » c’est mieux que rien, comme jadis quand on demandait un autographe aux coureurs du Tour de France ou quand on serrait la main du président en visite et en bain de foule – maintenant avec selfie, bien sûr, technologie oblige.
A suivre et à débattre
BD

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