EMI : il faut analyser le système médiatique

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Dominique Cardon a publié (20 juin 2019) un long article en deux parties à propos de l’effet réel des infox sur la société.
S’appuyant sur une recherche américaine, il montre qu’il ne faut pas se limiter aux analyses trop souvent sommaires qui désignent un fautif, mais qu’il faut comprendre ces infox dans le cadre d’un système. Il écrit : « Les infox ne rencontrent pas les internautes au hasard des interactions dans un monde devenu fluide. Leur visibilité est une production collective du système de publications numériques ». En s’exprimant ainsi il nous invite à revisiter les travaux sur l’analyse de l’effet des informations et de la communication et surtout à ne pas ignorer des tendances profondes qui traversent les sociétés humaines au travers des âges. Car avant le livre, avant l’imprimerie, avant les médias de flux, écrits puis audiovisuels et avant Internet le web et les réseaux sociaux, la circulation de l’information au sein des groupes humains s’appuie sur des systèmes d’échange qui structurent la société et qui évoluent au fur et à mesure des techniques utilisées, sans toutefois que celles-ci ne transforment cette dimension de l’humain (cf. les travaux de Goffman). Pour le dire autrement, une nouvelle fois, la technologie n’a pas d’effet en soi, mais bien selon les contextes et la relation que ces technologies entretiennent avec ces contextes, elles vont accompagner l’humain, parfois en amplifiant ce qui est au centre de ses préoccupations. Dominique Cardon écrit : « Il faut que des gens fabriquent des infox, que des réseaux s’en saisissent, que des médias en parlent, que les algorithmes ne les filtrent pas pour que d’autres acteurs y répondent et que les publics se mettent à leur tour à les partager et les commenter. »
L’arrivée de nouvelles formes et moyens techniques d’information et de communication n’efface pas, ne supprime pas l’effet des précédents. Progressivement une mutation/incorporation s’effectue et le système humain se réorganise. C’est ce à quoi nous assistons en ce moment dans le monde du journalisme et plus généralement des médias de flux (journaux, télés, radio). D’une part les acteurs impliqués dans ces médias tentent de conserver leur position dans le système et d’autre part les nouvelles formes d’interactions médiatiques sont incorporées dans leurs pratiques quotidiennes. Ce qui est étonnant c’est de voir que dans ces médias de flux, il y a une attirance vers les propos des réseaux sociaux qui leur donne une visibilité qu’il n’aurait pas autrement. Le jeu médiatique, de flux ou interactif, est un jeu systémique qui se déroule dans un contexte de « lutte des places ». Dominique Cardon analyse très bien cela dans un ouvrage récent (Culture Numérique, presses de Science Po, 2019) dont nous reparlerons dans un autre texte. Parce que les réseaux sociaux en ligne, dans leurs différentes formes, offrent de nouvelles possibilités d’identité à chacun de nous, nous les utilisons en essayant de les rendre utiles à notre développement personnel, social, professionnel, bref à la « place » que nous occupons ou souhaitons occuper.
Ce qui est intéressant dans tout cela c’est finalement il y a en ligne bien plus de non lu et de non vu que l’inverse. C’est pourquoi, dans la logique de flux, les professionnels des médias traditionnels s’emparent des « populaires », c’est à dire des personnes et des contenus qui sont les plus lus et vus. Ils renforcent d’une part la force de quelques-uns (ceux qui sont souvent vus ou aimés), mais ils confortent aussi leur place « d’ouvreur de porte ». L’indice de popularité n’est pas l’indice de pertinence… mais cela n’arrête pas les grands médias : il suffit de voir comment ils relaient davantage les propos en ligne de M Trump plutôt que les éléments officiels de son action réelle. Ainsi les propos en ligne deviennent les propos officiels ce qui ouvre la porte à une dé-démocratisation : nous ne pouvons plus accéder au réel des décisions pour les discuter, il nous faut nous contenter des « relais ». Le président américain a bien compris, lui qui veut conserver sa « place ». Il a construit un système de circulation de l’information qui induit que la surface des propos est beaucoup plus importante que la réalité des actions et que cela suffit pour que les électeurs votent pour lui. Il a détourné la théorie de la commodité à son profit en faisant circuler des informations qui sont « commodes » pour ses électeurs.
Terminons ici sur la question de la « lutte des places ». Les écrits et propos de Madame Ingrid Riocreux inquiètent et dérangent à juste titre, tant les critiques mettent le doigt sur des propos discutables voire contestables. Toutefois, il faut écouter aussi le raisonnement de cette personne (digne continuatrice de Natacha Polony) pour en mesurer d’une part les dimensions pertinentes et d’autre part les dérives partisanes. Car là encore nous pouvons lire dans son propos ce qui fait écho à ces nouvelles formes qui émergent dans l’espace communicationnel et informationnel de notre société actuelle. Cette personne porte d’ailleurs, elle aussi, la marque de sa lutte des places tout en dénonçant, parfois à juste titre, celle des autres, et en particulier des journalistes. Il faut dépasser ces discours trop marqués politiquement pour s’intéresser, dans le monde éducatif à l’effet des moyens numériques sur la « place » de professionnels de l’enseignement. A voir comment fonctionne actuellement le système scolaire, on peut s’assurer qu’il n’y a pas de contestation de la place des enseignants, sauf à la marge. D’une part les remises en causes de certains « mal servis » par le système, d’autre part les passionnés de numériques qui s’inscrivent dans le courant libéral libertaire conformément aux utopies fondatrices du web (Fred Turner). Si les transformations se sont produites, c’est surtout dans la périphérie et donc sans remettre en cause les places dévolues à chacun au sein du système scolaire. Quant au traitement des infox, le travail de Dominique Cardon nous éclaire sur l’élargissement nécessaire de l’analyse : non il ne suffit de savoir dire si une information est vraie ou fausse (si cela est possible, d’ailleurs !!!) mais il faut aussi analyser la manière dont elle circule dans l’espace médiatique et dans la société…
Article 1ère partie : https://aoc.media/analyse/2019/06/20/pourquoi-avons-nous-si-peur-des-fake-news-1-2/
Article 2è partie : https://aoc.media/analyse/2019/06/21/pourquoi-avons-nous-si-peur-des-fake-news-2-2/
Dominique Cardon, Culture Numérique, Presses de Sciences Po, 2019
Ingrid Riocreux, La langue des médias, 336 pages, Éditions du Toucan.

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  1. […] EMI : il faut analyser le système médiatique. Dominique Cardon a publié (20 juin 2019) un long article en deux parties à propos de l’effet réel des infox sur la société. S’appuyant sur une recherche américaine, il montre qu’il ne faut pas se limiter aux analyses trop souvent sommaires qui désignent un fautif, mais qu’il faut comprendre ces infox dans le cadre d’un système. Il écrit : « Les infox ne rencontrent pas les internautes au hasard des interactions dans un monde devenu fluide. Leur visibilité est une production collective du système de publications numériques ». En s’exprimant ainsi il nous invite à revisiter les travaux sur l’analyse de l’effet des informations et de la communication et surtout à ne pas ignorer des tendances profondes qui traversent les sociétés humaines au travers des âges. L’arrivée de nouvelles formes et moyens techniques d’information et de communication n’efface pas, ne supprime pas l’effet des précédents. […]

  2. […] EMI : il faut analyser le système médiatique. Dominique Cardon a publié (20 juin 2019) un long article en deux parties à propos de l’effet réel des infox sur la société. S’appuyant sur une recherche américaine, il montre qu’il ne faut pas se limiter aux analyses trop souvent sommaires qui désignent un fautif, mais qu’il faut comprendre ces infox dans le cadre d’un système. Il écrit : « Les infox ne rencontrent pas les internautes au hasard des interactions dans un monde devenu fluide. Leur visibilité est une production collective du système de publications numériques ». […]

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