La science sera-t-elle la grande perdante de la pandémie ? Un problème éducatif !

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En France certains ministères se sont entourés de conseils scientifiques pour orienter les prises de décision. S’il en est ainsi au plus haut niveau de l’état pour lutter contre la pandémie, il en est aussi de même en éducation depuis de nombreuses années. Malheureusement pour les scientifiques, les chercheurs, la situation actuelle est révélatrice du climat d’incertitude qui est au cœur même de la science. C’est d’ailleurs en sortant des cénacles habituels (colloques, publications et autres conférences) que l’affrontement habituellement feutré s’est transformé presque en bataille rangée, transformant parfois les critiques scientifiques en mise en cause personnelles. La mise sur la place publique de ces affrontements se transforme progressivement en risque de catastrophe intellectuelle.

On apprend à l’école ce qui est vrai ? Du moins peut-on penser que les programmes d’enseignement, définis le plus souvent sous l’aile protectrice de quelques scientifiques, ne sont composées que de faits avérés et de savoirs stabilisés. Lorsqu’un formateur d’enseignants de physique, lui-même enseignant dans les classes terminales, nous a déclaré que ce qu’il enseignait était soit faux, soit contesté, ou en tout cas provisoirement vrai. Il sortait alors d’une rencontre avec des chercheurs qui faisaient le point sur des savoirs qu’ils travaillaient. Il avait alors appris qu’un savoir scientifique est toujours provisoirement vrai tant qu’il fait consensus au sein d’une communauté scientifique. Revenant de cette réunion, il se disait catastrophé pour ses élèves et encore davantage en imaginant ce qui se passait dans tous les niveaux d’enseignement dans lesquels les enseignants ont beaucoup moins de maîtrise de leurs savoirs scientifiques.

Le dilemme de l’enseignant serait alors d’enseigner avec certitude des savoirs incertains ? Les critiques qui sont faites du peu de connaissances scientifiques (sciences de la vie, de la matière en particulier) des enseignants de l’école primaire doit nous alerter. Lorsqu’un enfant leur pose une question sur un fait dans quelle mesure ce qu’ils leur répondent est « certain », à défaut d’être provisoirement vrai. Lorsqu’enseignant un de mes élèves avait contesté de manière virulente une de mes certitudes, j’avais été choqué suffisamment pour d’une part aller vérifier qu’il avait raison puis d’autre part de revenir vers lui et le groupe en disant que je m’étais trompé par ignorance. Je pensais alors que je savais dès lors que j’étais en position de celui qui est censé « transmettre le savoir ». L’autocritique est nécessaire et concerne chacun de nous dès lors qu’on est en position de « transmettre ». La Dane de Lyon a mis en ligne ce module intéressant à ce sujet en 2018 : https://dane.ac-lyon.fr/spip/IMG/scenari/dsec122017/co/module_Esprit_critique_et_demarche_scientifique.html

Le monde de l’éducation et surtout les pouvoirs qui le pilotent sont emprunts de références aux scientifiques. Rappelons-nous le plan Langevin Wallon, plus récemment l’appui que Philippe Meirieu a fourni à Claude Allègre, et plus récemment encore la place prise par Stanislas Dehaene en particulier avec le ministre de Robien puis surtout celui de M. Blanquer en le nommant avec d’autres au CSEN. Ce qui caractérise aussi, mais de manière moins visible du grand public, l’appel aux scientifiques ce sont les querelles, les affrontements autour des questions d’enseignement, d’apprentissage. Il suffit de lire les attaques contre Philippe Meirieu pour en mesurer la violence, violence qui cache mal une autre question plus scientifique : quels savoirs sont stabilisés et donc susceptible d’être partagés par tous dans le monde de l’éducation ? Manifestement, au vu des querelles toujours présentes, on ne peut que faire le constat de l’incertitude dans ce domaine aussi.

Comme pour les recherches dans le domaine de la santé, les recherches dans le domaine de l’éducation sont basées sur l’incertitude. Même les méthodologies fondées sur les travaux de Claude Bernard ou de Karl Popper sont mises en question dans le domaine des sciences de la vie ou de la matière. Il faut ici rappeler les expressions employées et le sens qu’elles prennent dans divers contextes : sciences exactes, sciences dures, sciences humaines…. On peut penser que pour la plupart de la population la représentation de la science est cette idée d’exactitude associée à la rigueur. Malheureusement les choses ne sont pas exactement comme cela malgré les propos de certains et certaines qui comme Elena Pasquinelli promeuvent l’idée que les méthodologies rigoureuses assurent des résultats tout aussi rigoureux. Sauf qu’il y a de nombreux défaut qu’elle oublie de signaler dans ses analyses et que la réalité rattrape tout ce courant de pensée sur la science et la vérité. Il suffit d’écouter les interviews de tous ces spécialistes qui sont amenés sur la place publique pour comprendre la nécessaire modestie qu’il faut avoir. On l’a vu à plusieurs reprises en psychologie en particulier et depuis de très nombreuses années (au début du XXè siècle déjà) les certitudes sont peuplées d’incertitudes et les vérités d’aujourd’hui sont devenues les erreurs de demain. On peut citer à ce sujet de très nombreux exemples dont cette analyse intéressante et récente : https://youtu.be/drycMZAZ164 sur la question de la vérité clinique et de la vérité scientifique.

Pour quoi la science va-t-elle être la grande perdante ? Parce qu’elle a été exposée aux « vents publics » et qu’elle n’est pas faite pour cela. Le monde médiatique, le grand public sont (dé) formés à l’aune des certitudes binaire : c’est blanc ou noir, jamais gris. Ecoutez certains interviewer professionnels et vous comprendrez (par exemple Léa Salamé). Le travail de toutes les sciences est d’abord un travail de débat. C’est ce qui a énervé la sphère médiatique à propos des médicaments pour lutter contre la pandémie, quand aura-t-on des certitudes ???? disent les commentateurs. Ils ont tellement réussi à nous persuader de ce mode opératoire qu’ils l’ont essaimé à propos de la date du 11 mai. On peut considérer qu’une annonce de date est une erreur quand il s’agit de passer du rien au… tout (?). A nouveau, écouter les commentaires et analysons nos propres réactions et l’on constate que nous sommes très fragiles et sommes à la recherche de ces réponses « claires », considérant souvent qu’une réponse qui ne me convient pas est « floue » et que, à l’extrême, on ne l’appliquera pas ensuite… Là où le politique semble avoir fait erreur, c’est de ne pas parvenir à faire passer l’idée de progressivité et d’avoir été piégée par ce tout ou rien daté. Du coup les uns et les autres des politiques en responsabilité s’emploient à limiter le propos et le tempérer, mais c’est trop tard. Alors qu’il aurait peut-être été possible de relâcher progressivement quelques consignes simples avant d’engager l’école dans une reprise qui s’annonce plus difficile que prévue….

La confiance ne se décrète pas. L’école de la confiance est une illusion politico-médiatique qui ne prend pas en compte la complexité du quotidien scolaire. Si la confiance envers le monde politique n’a jamais été une qualité française (malgré tous leurs efforts de transparence), la confiance en la science est en train d’en prendre un sérieux coup. Lors des prochains mois et les prochaines années, on va assister à cette situation paradoxale d’une science qui va être mieux financée (surtout quand elle est liée à ces questions actuelles) et pourtant la population ne sera plus en confiance avec les résultats qu’elle produit. Les médecins d’antan étaient considérés comme des sachants reconnus, ils vont devoir vraiment reconstruire leur légitimité, tout comme d’autres groupes professionnels, dont les enseignants….

A suivre et à débattre.
BD

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