Dans quelles guerres sommes-nous engagés à l’ère de la surmédiatisation ?

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Quand le Président de la République a annoncé le premier confinement, il a parlé de « guerre ». Critiqué de toutes parts pour le choix de ce mot, il semble bien qu’il ait eu raison de l’employer mais pas forcément pour les raisons contenues explicitement dans son allocution, mais pour d’autres raisons d’ordre contextuel et conjoncturel qui se révèlent chaque jour de manière plus aiguë. Outre l’emploi du terme, la surmédiatisation des propos des politiques, des scientifiques et surtout des commentateurs de toutes sortes (souvent requalifiés en experts dits parfois de haut niveau) n’est qu’une démonstration constante de « l’état de guerre » dans lequel on peut penser que nous sommes depuis plus d’un an. D’ailleurs, le terme ou ses dérivés sont plus souvent employés qu’on ne le pense. Ainsi, le Monde titre un article récent : « Covid-19 : comment la Chine mène une guerre de l’information pour réécrire les origines de la pandémie » Le Monde 26 mars 2021, https://www.lemonde.fr/international/article/2021/03/26/l-offensive-de-pekin-pour-faire-oublier-le-virus-chinois_6074498_3210.html.

Évoquons plusieurs éléments qui peuvent conforter notre thèse à propos de la pandémie : en premier lieu les masques, puis les tests de dépistage et pour finir les vaccins. En analysant ce qui s’est passé, on s’aperçoit vite que la « concurrence » pour accéder à ces moyens pour lutter contre les contaminations a été très dure et qu’il y a eu des combats, féroces parfois (achats sur le tarmac des aéroports). Derrière ces faits ponctuels se cache une réalité plus complexe, celle de la mondialisation et des flux de ressources et de biens. L’interdépendance entre les pays est devenue telle que dès lors qu’un flux ou un canal est interrompu l’équilibre est rompu (cf. Le canal de Suez…). De plus, si la logique dite de « flux tendu », traduite dans certains milieux par l’image de « stock à roulette », se rajoute, la fragilité systémique devient impressionnante. A cela, il faut ajouter qu’en période de crise le repli sur soi amène à des réactions de défense qui amènent possiblement au conflit. C’est bien ce qui se passe pour ces trois problèmes auxquels les pays ont été confrontés au cours de la dernière année.

Mais la guerre est désormais avant tout économique et cela depuis de très nombreuses années. C’est simplement la manière dont elle se décline qui change. Si au 20è siècle la violence physique mondiale a été au premier plan, au 21è siècle, la guerre s’incarne de manière beaucoup plus élaborée. La violence a changé de forme et se traduit de manière plus insidieuse et moins facilement détectable. La concurrence économique a des conséquences dramatiques pour les populations les plus défavorisées (les premières victimes de ces guerres). L’accélération de la mondialisation liée au développement de la circulation de l’information quasi instantanée à l’échelle planétaire est marquée par l’apparition de nouvelles armes. Manipulation, harcèlement, fausses nouvelles, etc… les procédés de déstabilisation des adversaires ont pris un tournant en s’appuyant sur le numérique. Derrière une vitrine feutrée et diplomatiquement correcte se cache une guerre sans merci entre des États, des entreprises, des personnes, dont la perception n’est pas immédiate. Reprenant les vieilles ruses militaires, il faut s’approcher de l’adversaire, l’infiltrer sans qu’il nous repère. Ainsi, on peut mener des actions apparemment douces, mais qui cachent la dureté, l’âpreté des combats. Ainsi en a-t-il été de ces périodes de confinement. Toutefois, le passage à la violence physique n’a pas pour autant disparu, mais les formes « guerrières » ont changé.

Chacun de nous a pu mesurer combien une information peut nous déstabiliser, nous inquiéter, parfois nous amener à changer d’attitude. On peut aisément comprendre que certains, désormais, font de l’information et de la manière de la diffuser, une arme. Entre réseaux sociaux numériques et médias de flux, il s’agit, pour ceux sont dans ces logiques, alors d’ouvrir des espaces d’affrontement. Toutefois, la force sous-jacente à ces espaces n’est pas toujours directe (comme pour le harcèlement) Bien au contraire il s’agit surtout de diffuser de manière douce (parfois plus dure) une forme d’attaque qui va petit à petit s’opposer à quelqu’un, un groupe humain, au travers de propos et d’idées apparemment inoffensives. Sans que nous percevions explicitement ces informations comme des attaques, c’est en réalité un système complexe qui va tenter de « dominer » l’autre.

Pourquoi parler de surmédiatisation ? Parce que dans des périodes plus difficiles, comme celles de la crise sanitaire, les médias ont pris une importance bien plus grande car le « temps et l’espace de cerveau disponible », sont désormais ouverts. Face à une situation angoissante (crise sanitaire) à laquelle s’ajoutent des contraintes de vie quotidienne, en particulier celles qui interdisent des activités sportives, culturelles, de loisir etc…, chacun de nous est face à un vide à combler. Et les médias, les écrans avec leurs haut-parleurs viennent occuper ce vide. Avec l’évolution des médias de flux qui intègrent les médias interactifs, la puissance de ces moyens se trouve amplifiée. Et c’est en particulier le choix d’une valorisation du moi, de mes particularités, de ma situation, de mon contexte, qui est au coeur du processus médiatique. IL faut que chacun se sente concerné, impliqué. Et rien ne vaut regarder mon voisin à la télé pour avoir envie d’en être, surtout que je peux exister davantage si l’on parle de moi. Les réseaux sociaux numériques produisent cet effet de miroir : ce que je regarde, c’est d’abord moi dans le regard des autres puis l’autre dans mon regard. C’est le règne de la subjectivité.

Les guerres dont il est question ici nous touchent individuellement d’abord. Quand l’ennemi s’attaque à moi, individuellement, je me sens plus vulnérable que si je suis en groupe. D’ailleurs, nombre de prédateurs informationnels et communicationnels travaillent en meute (à plusieurs et individuellement). Cyber-attaques, cyber-harcèlement, sont des procédés de cette nature qui vont attaquer une cible restreinte avant de diffuser, multiplier leurs attaques à un grand nombre d’autres cibles restreintes. Ce mécanisme est aussi celui que portent aujourd’hui les moyens numériques fondés sur une multitude de petits riens qui deviennent de grands tous… Les guerres semblent microscopiques et pourtant, elles sont devenues gigantesques à tel point qu’on ne les découvre qu’après coup. Elles sont devenues telles que même les victimes sont parfois les promoteurs de leurs agresseurs. On peut le voir dans les sous-traitances, les délocalisations etc… Masques, tests, vaccins sont des bons exemples de ces nouvelles guerres qui associent objets tangibles (l’industrie du 19è et du 20è) et moyens et objets moins tangibles (la société de l’information du 21è siècle). On ne pense même pas que ces exemples sont illustratifs de la guerre inexorable, on pense simplement qu’ils sont issus de l’incompétence locale… ce qui fait de chacun de ces propos dénonciateurs le lit des attaquants d’origine.

Le prisme d’analyse que propose une approche par la dimension conflictuelle et guerrière est très riche. Il est un cadre pour tenter de comprendre le monde dans lequel nous vivons et que, bien sûr, nous avons construit… certes, il fait peur : faut-il tout réduire à cela ? N’y a-t-il pas aussi de la bienveillance, du bonheur ? C’est justement l’intérêt de partir de ce point de vue que de mettre en balance des faits apparemment peu conflictuels avec leurs effets réels et surtout leurs conséquences sur chacun de nous. Il y aurait une certaine naïveté à ne pas reconnaître dans la relation humaine une difficulté fondamentale : suis-je le prédateur ou suis-je la proie…. ?

BD

 

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