Les pratiques personnelles inquiètent les professionnels

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Depuis maintenant près de 10 années, les TIC ont envahi la sphère privée, après avoir envahi celle du monde du travail. Cette évolution n’est pas sans poser question au monde professionnel en général et à celui de l’éducation en particulier. Quelques exemples du moment en témoignent : faut-il mettre des tablettes numériques dans les classes (ou dans les bureaux) ? Que faire des réseaux sociaux dans l’entreprise ou à l’école ? Comment prendre en compte le web 2.0 (autre formulation de la question précédente) ? Comment intégrer twitter ou facebook dans la classe, dans l’entreprise ? etc… Ce qui est remarquable dans cette évolution c’est que trois mondes se juxtaposent, celui de la sphère privée, celui de l’éducation et celui de l’activité professionnelle, et qu’un quatrième monde parvient à les déstabiliser : celui des promoteurs, vendeurs, concepteurs d’objet technologiques numériques.
On le sait depuis longtemps et Henri Dieuzeide l’avait déjà écrit (DIEUZEIDE, H. (1982), « Marchands et prophètes en technologie de l’éducation », in Actes du colloque : Les formes médiatisées de la communication éducative (09-11.11.1982), École normale supérieure de Saint-Cloud, multigr., pp. 78-82.), le monde scolaire est particulièrement courtisé et c’est logiquement lui qui est souvent invoqué par les commerçants, même si la réalité des usages reste loin des descriptions faites dans les chroniques médiatiques ou dans les salons spécialisés, voire même dans certains colloques dits scientifiques…Il écrit notamment : « Je voudrais seulement porter témoignage de la difficulté d’être qu’éprouve le décideur, le chercheur, ou l’utilisateur de la technologie éducative, laminé qu’il est entre les marchands et les prophètes dans un domaine où l’innovateur industriel vient proposer des solutions dont il reste encore à inventer le problème.[…]Son application sociale reste à inventer. C’est le marchand qui le plus souvent s’en charge. On le voit chercher des « débouchés » à l’innovation technologique, d’abord dans le système éducatif (mais 2 à 3 % du budget seulement sont disponibles pour l’innovation). Aussi se tournera-t-il vers la formation professionnelle puis vers les divers débouchés autodidactiques. C’est ainsi que très vite l’invention de l’application se réduit à une pression commerciale. C’est le règne du « marché éducatif », du « marketing pédagogique », de la «ruée vers l’or scolaire « . On le voit ici il semble que deux mondes soient invités à collaborer pour en servir un troisième, celui du privé, et par rebond celui de l’activité professionnelle, encore que celle-ci ait ses propres réseaux.
Avec le développement de l’angoisse scolaire, particulièrement forte depuis l’époque à laquelle ce texte a été écrit (à la même époque paraissait l’ouvrage de R Ballion sur le consumérisme scolaire), le recours aux technologies nouvelles n’a cessé de s’appuyer sur l’école pour entrer dans la sphère privée. Mais une fois entré dans la sphère privée, ce n’est plus l’école qui apparaît comme structurante, mais elle est surtout un alibi à des équipements à partir desquels les familles et surtout les jeunes vont inventer des usages à partir de ce qu’on leur propose, quand ce n’est pas à partir de ce qu’ils tentent d’imposer (cf. le problème de la copie des musiques et des films sur Internet). Car le problème qui se pose est celui là : quelle place peuvent donner à des pratiques privées des mondes aussi encadrés que ceux de l’activité professionnelle et ceux de l’activité scolaire ? Car les pratiques privées ont dépassé très largement tout ce que ces mondes « anciens » ont pensé et vivent. Avec la télévision les choses étaient plus simple, l’étiquette de loisir restait cantonné à la sphère privé, l’école s’en passait (même si elle s’est aperçue un peu tard de l’effet réel de la télévision). Avec les TIC actuelles les choses se compliquent, leur transversalité, voire leur universalité oblige à l’interrogation.
Le même H Dieuzeide posait un peu plus loin cette question à l’école :  » Le monde de l’éducation, conduit par le formidable potentiel intellectuel de son enseignement supérieur, n’est-il pas capable d’inventer demain une innovation différente de celle qui est imposée aujourd’hui par le développement industriel si elle en perçoit la nécessité et si elle arrive à la définir ? » A analyser les pratiques actuelles de l’école vis à vis des TIC on ne voit pas la réponse positive à la question que pose H Dieuzeide. Il est étonnant de voir la force des entreprises du domaine par rapport aux innovations des acteurs. D’ailleurs nombre d’acteurs dits innovants en viennent à basculer du coté de l’entreprise, tant le monde scolaire est restreint en terme de marché. C’est un autre marché beaucoup plus docile et rentable, celui de la formation professionnelle en entreprise qui devient vite le relais de ces entreprises. Plus à l’affut des derniers trucs, ce monde semble peu critique et surtout peu regardant, comme on a pu le voir dans les premiers temps du retour sur la scène de la formation à distance/autoformation basée sur les TIC dont les modèles pédagogiques très traditionnels ont été imposés par des solutions techniques elles-mêmes pauvres en possibilités…Ainsi les vendeurs ont-ils la part belle. Quand la société IBM s’est détournée du marché direct de l’éducation pour aller vers celui des collectivités territoriales (prescriptrices et financeurs), elle avait bien compris que si l’on voulait imposer des solutions au monde scolaire il fallait un allié de poids, le seul qui vaille le coup, le donneur d’ordre. Le monde scolaire peu regardant, et même content de ce soutien, est alors très obéissant, comme on le voit dans le déploiement de certains ENT en ce moment…
En déclinant dans le monde scolaire des objets techniques existants par ailleurs et ayant obtenus leurs « galons » soit dans la sphère privée soit dans la sphère professionnelle, les vendeurs du domaine ont bien compris cette faiblesse du monde scolaire. Sans s’en apercevoir le monde scolaire se trouve depuis longtemps dans une situation étonnante de faire valoir technologique, sans pour autant parvenir à trouver de réponse spécifique aux questions qui sont posées. En fait parce qu’il tente de faire une réponse technique à des questions qui sont surtout pédagogiques, didactiques, culturelles, sociales et anthropologiques, le monde scolaire est en décalage et ne résout pas le problème que trahissent la faible utilisation des TIC en classe : pour quoi faire ? Mais aussi pourquoi faire ? Les réponses matérielles à des questions qui ne sont pas posées ne peuvent faire avancer les choses. Mais ces réponses sont des témoignages du malais du monde scolaire et parfois aussi du monde professionnel. Si ce dernier s’en tire facilement par la réaffirmation de ses buts et ses logiques, le premier lui est beaucoup plus en difficulté : Ce n’est pas en adoptant telles qu’elles des technologies qu’on répond au projet d’éducation et d’enseignement. A moins que l’enseignement ne soit considéré comme une simple technique parmi d’autres (comme on le voit parfois dans certaines formation professionnelles continues), on ne voit pas comment la persistance de ces façons de faire peut faire évoluer l’enseignement dans son positionnement face au développement des TIC « hors l’école ».
L’école n’a pas réussi à instaurer un pilotage sur la place des TIC dans la société. Elle s’est progressivement exclue du jeu et se trouve aujourd’hui contrainte de suivre quand ce n’est pas subir les offres externes, souvent avec la complicité des politiques. Ces derniers, dont la plupart ont désormais adopté les philosophies et logiques de pilotage des entreprises, voient dans la transposition à l’école d’outils venus du monde professionnel une solution au pilotage du système éducatif : l’exemple des ENT, pâle copie des outils de GSI (Gestion du système d’information) des entreprises, parfois sans aucune originalité pédagogique, en est une parfaite illustration. Le pilotage (centralisé) du système par l’évaluation gagnera par exemple avec la mise en place des applications d’évaluation du socle (à rapprocher de la gestion des compétences) ou encore du cahier de texte numérique (fiche de travail individualisée). Par contre il n’est pas sur que l’école, elle y gagne vraiment en innovation, en création,…. mais elle n’a pas non plus été créée pour cela, elle a été créée d’abord pour normaliser…
A débattre
BD

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