Bien au chaud derrière mes écrans, une bonne année 2019…, vraiment ?

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Pendant ce réveillon, les écrans se multiplient. Non pas les écrans de nos ordinateurs tablettes et autres téléphones ou encore téléviseur, mais les écrans à nos prises de conscience pourtant nécessaire en ce début d’année. Faire la fête, choisir un bon repas, aller dans des destinations encore inconnues etc.… autant de moyens d’éviter la réalité du quotidien. Les artistes, en particulier humoristes, nous rappellent à juste titre qu’il est parfois (souvent ?) souhaitable de sortir de nos tristesses quotidiennes, ne serait-ce que deux heures. Et pourtant, tout dans cette fin d’année doit nous alerter : disparités sociales fortes et en même temps inconscience de notre confort de vie occidentale, consommation effrénée en même temps que sentiment d’autodestruction collective, numérique généralisé en même temps que modification des repères culturels et sociaux etc…
En 1973, il y a eu le grand choc pétrolier, peu s’en souviennent, certains week-ends, il était même interdit de circuler en voiture. En 1973 tous les jeunes manifestaient en France contre le service militaire à 18 ans. En 1973 les jeunes dénonçaient déjà la dérive. Je me souviens, en classe terminale, de cette journée de travail en commun parents, élèves, professeurs, organisée par les responsables de l’établissement scolaire (des pères jésuites…). Après des ateliers d’échange animés par les élèves (ceux qui avaient d’ailleurs organisé la première grève dans l’établissement), une synthèse des travaux avait permis l’expression de ce propos : « vous, les adultes, avez lancé une société tirée par des chevaux qui sont devenus fous et que vous ne maîtrisez plus ». Quelques mois après, le pétrole étant redevenu une denrée d’insouciance, c’est le chômage structurel qui commençait à s’installer. Mais plus encore c’est une idéologie fondée sur la réussite individuelle et libérale qui s’installait insidieusement. C’était la fin des trente glorieuses.
La guerre 39-45 avait donné naissance à une société qui rêvait de solidarité, de partage. Mais rapidement les rêves se sont trouvés bousculés par la réalité : celle de la décolonisation, celle de la diminution de la domination du monde agricole et rural, celle d’une industrie qui devait produire toujours plus, celle d’une société qui puisait dans les ressources naturelles pour s’offrir croissance, progrès, science et espérance de vie. Aujourd’hui encore, et les comparaisons internationales le confirment, nous héritons encore en partie de ce rêve : sécurité sociale, retraite, impôts, travail, santé etc… Mais nous ne le savons plus. Ecoutons cette vidéo proposée par l’INA : https://www.ina.fr/video/S608021_001/l-an-prochain-j-arrete-de-travailler-!-il-etait-une-fois-les-resolutions-video.html Dans ces propos dont certains ont trente ans, on retrouve cet individualisme, cette envie de profiter pour soi de la possible consommation… Et pendant toutes ces années, nos politiques ont abondé dans ce sens, sans même s’apercevoir du vide qui se creusait sous eux.
Les récents évènements, des gilets jaunes aux féministes, de l’assassinat de Jamal Khashoggi aux manifestations (et manifeste) contre le réchauffement climatique, de la problématique des migrants à celle des intrigues politico-policière de cette fin d’année, tous concourent à nous rappeler que nous continuons sans réfléchir à autre chose qu’à notre bienêtre matériel, ici, maintenant, quoi qu’il en coûte pour les autres. « Chacun pour soi » semble être le poison instillé dès 1973 et peut-être même 1968 et qui depuis ne s’est pas départi. Depuis toutes ces années, une technologie s’est imposée dans toutes les strates de nos sociétés : l’informatique. Dans son histoire comme dans son fonctionnement, cette technologie s’appuie sur la tension constante entre l’individualisme et le collectivisme. Entre les GAFAM et mon smartphone il y a une sorte d’alliance objective qui s’est faite, du moment que ma personne est préservée. Le plus pervers est d’assister à l’utilisation du potentiel collectif du numérique (les réseaux sociaux numériques) pour servir des causes individualistes. Des meneurs font croire au collectif et s’appuient sur les pulsions individualistes.
L’utopie fondatrice d’Internet est bien mal en point, au moins pour celle des mouvement alternatifs américains expliqués par Fred Turner dans son livre : « aux sources de l’utopie numérique » (C et F Editions). L’utopie Internet n’est pas celle des discours des leader de la Silicon Valley. Lisons aussi ce beau livre : Visages de la Silicon Valley (M.B. Meehan et F. Turner, du même éditeur) pour comprendre que les chevaux fous de 1973 ne sont toujours pas calmés. Des alertes se font jour ici et là, comme en 2008, mais nous les ignorons. Peut-être faut-il croire que nous avons décidé de ne pas entendre les bruits qui grondent derrière nos écrans.
La concomitance de publication du numéro de Books de décembre janvier « La terre est plate, l’emprise des croyances » avec le numéro de Télérama de cette fin d’année 2018 « Croire » n’est pas un hasard. Nous préférons croire que voir. L’éducation doit prendre sa part, en particulier le monde enseignant. Si les revendications qui émergent sont elles aussi individualistes, alors s’en sera fini de la possibilité de construire une autre société. Comme dans la salle de classe on entend chez certains adultes : « si l’autre il a eu, moi aussi je veux », « c’est pas moi c’est l’autre ». Si des éducateurs s’en tiennent à ces propos, il y a alors à désespérer du monde éducatif. Après plus de 40 années passées à essayer de transformer l’école, l’éducation, il risque de ne me rester que l’action individuelle (individualiste) prônée désormais par certains (cf. Yann Arthus Bertrand sur LCP récemment) comme seul mode d’action ou plutôt comme dernière chance. Encore faut-il que les forces du bien commun ne soient pas mises à mal par la collusion entre les forces du bien individuel et du bien de plus favorisés.
Les moyens numériques sont-ils une chance pour construire ce monde, comme le rêvaient les utopistes ? Allons voir derrière les écrans au lieu de nous laisser endormir par eux !
A suivre, l’année prochaine
BD

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