Dépassés par la technique ? du CNED aux ENT, une saga française…

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Un an plus tard, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ce qui est rassurant, c’est qu’il y a une logique. Ce qui est inquiétant, c’est qu’on a refusé d’apprendre de l’expérience. C’est bien de cela dont il est question : le ministère de l’éducation, la DNE, les collectivités, bref tous ceux qui ont en charge les infrastructures nécessaires au bon fonctionnement des réseaux ont « refusé » de prendre en compte ce qui s’était passé en mars 2020. Appuyés sur ce qui s’était passé en novembre 2020 (les établissements scolaires n’étaient pas fermés et les demi-jauges n’impactaient pas les réseaux), et considérant que le ministre ferait tout pour ne pas fermer les écoles, collèges et lycées, il n’y avait pas lieu de prendre des dispositions « au cas où ». La démonstration de cette non-prise en compte est illustrée par le travail effectué par cet enseignant de classes prépa qui sur Twitter a mis en ligne un schéma qui montre l’architecture du réseau du CNED. On s’aperçoit qu’il n’y a pas vraiment de prise en compte de l’expérience passée. Si l’on élargit cela aux ENT, qui, rappelons-le, n’ont jamais été conçus pour l’enseignement à distance, on s’aperçoit qu’il n’en est que partiellement de même. Là encore, il faudrait analyser de manière approfondie, aussi bien sur un plan technique que sur un plan politique, ce qui s’est passé. Le quotidien Le Monde a publié à ce sujet un article éclairant intitulé « Aux origines des « bugs » de l’enseignement à distance, des responsabilités multiples » https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/10/aux-origines-des-bugs-de-l-ecole-a-la-maison_6076261_3224.html.

On peut analyser les choses de plusieurs manières et les échanges, ici ou là, en témoignent. Toutefois il est une première entrée qui nous semble devoir être proposée : le mépris des usagers et des situations. En effet, le ministère refuse, depuis la fin du premier confinement, de fermer les écoles (collège et lycée), multipliant arguments idéologiques (égalitaires, sociaux), choix politiques (et économiques, des parents à la maison qui ne travaillent pas), principes éducatifs (des enfants à la maison sont livrés à eux-mêmes et prennent « du retard »). La presse, les médias, à la recherche de lecteurs, n’ont pas hésité à emboiter le pas. En cherchant à mettre en avant les personnes en difficulté ils ont alimenté les politiques en bonnes raisons de ne pas céder au confinement strict. Parfois, d’ailleurs, cela a amené à des débats étonnants sur la contamination des enfants, dont souvent on n’ignorait la réalité parce que pas testée. Lorsque l’on a commencé à tester les enfants, en particulier après l’apparition des variants, il s’est avéré que, comme de nombreux jeunes, il ne fallait pas ignorer les contaminations asymptomatiques. Mais peu importe les faits, la politique l’a emporté. Du coup, pas besoin de former les enseignants, renforcer les infrastructures etc…

Alors que les États Généraux du Numériques (EGN) auraient du apporter les éclairages nécessaires, ils n’ont fait qu’étouffer les problèmes. Faisons quelques comptes. On peut y lire les propositions suivantes :
4 – Mettre en place un plan de continuité d’activité administrative et pédagogique,
11 – Développer des dispositifs et des services de télérenseignement et de soutien à distance gratuit pour les élèves et conforter la place du CNED
Hormis ces deux propositions, pour le moins légères, aucune des 38 autres ne permet d’envisager qu’elles soient issues de l’expérience de mars 2020. Bien au contraire, les connaisseurs du numérique éducatif depuis quarante années y liront au contraire des propositions dont on peut se demander pourquoi elles n’ont pas été mises en oeuvre bien avant la crise sanitaire. Car c’est bien là le problème des EGN : ils n’ont pas fait le bilan constructif des retours d’expérience remontés dans les académies (plus de 1200) mais surtout ils ont énoncé ce que l’on savait depuis bien longtemps mais qu’on avait délaissé : présentiel oblige.

Car le problème de fond est là, le présentiel commande et l’éducation avec et au numérique reste à la marge. Encore en ce moment, alors que le B2i est mort, on nous annonce l’annulation (l’abandon) du CRCN dans le prochain brevet des collèges. Si l’on peut comprendre cette mesure conjoncturelle, son annonce est un écho aux vingt dernières années : point n’est besoin de certifier les compétences numériques des élèves, « lire, écrire compter suffisent largement »…. Qu’on se rassure on enseigne l’informatique, le code… Rappelons ici que trois piliers sont indissociables en éducation au numérique : l’Éducation aux Médias, à l’Information, à la Communication (EMIC), la formation aux usages avancés des objets et services numériques (B2i, CRCN, PIX), les connaissances informatiques (algorithme, programmation, codage etc…). Alors, se limiter à un seul de ces trois piliers, c’est oublier ce qui fonde réellement les fractures numériques et les nouveaux illettrismes dans un monde numérique, cette imbrication des trois piliers dans la plupart des activités humaines.

Que des responsables politiques ou des hauts fonctionnaires ne soient pas des « connaisseurs » des arcanes de la technique et des réseaux, cela se conçoit. Par contre, la première des compétences est de savoir s’entourer des compétences nécessaires (est-ce qu’un conseil scientifique est préférable à des hauts fonctionnaires spécialisés ?). On se rappelle ici le parcours de l’ancien directeur du Numérique pour l’Éducation parti pantoufler chez Amazon (aws) après avoir quasiment conseillé des services non conformes en grande partie au RGPD et peu en lien avec la souveraineté revendiquée… Le fait est que les cadres politiques n’ont pas anticipé de manière satisfaisante les contraintes posées par cette troisième période de crise sanitaire. Chacun rêve du retour à la normale, à avant, au bon vieux temps… N’oublions pas 1918 et 1939, il n’aura fallu que vingt années pour oublier que la guerre était une catastrophe. La comparaison peut sembler limite, certes, mais elle vise à montrer que lorsque l’on ne veut pas voir les problèmes, on ne les anticipe pas. Elle montre aussi, et le monde de l’éducation sait faire, que dans notre domaine, l’amnésie est largement partagée, même en pédagogie.

Depuis plus de cinquante années on nous berce d’informatique, de TIC et de numérique dans l’enseignement. Et quand ces moyens sont devenus la roue de secours indispensable, on s’est aperçu qu’on les avait ignorés suffisamment pour que les discours puissent s’en satisfaire, mais de manière trop importante pour aborder des situations de crise. Comme certains le disent, il y a bien une médecine de crise, ne faudrait-il pas aussi un enseignement de crise ? Depuis près de vingt années on a préféré la curation à la prévention. On a progressivement diminué les moyens de la prévention des risques, au profit de politiques de réponses sur le tas, en direct, en flux tendu comme on dit dans le monde des entreprises. Comme pour les masques, les tests et les vaccins, la politique de flux tendu associée à la délocalisation a éclaté aux yeux de tous comme défaillante. On veut jouer au même jeu en éducation (un investissement pour l’avenir, disent certains).

Aujourd’hui « another brick in the wall » est là ! Attention à ne pas désespérer les acteurs de l’éducation, des parents aux enseignants, des élèves aux inspecteurs (fussent-ils généraux). A abandonner l’idée d’anticiper, le technocrate qui pilote le système, bercé par les sirènes des cabinets-conseils qui rôdent autour du pouvoir, a oublié simplement qu’il fallait rassembler les acteurs essentiels (au premier rang desquels les collectivités territoriales) pour définir une stratégie pour « faire face » et pas seulement à un troisième confinement, mais à une mutation éducative globale. Mais on en est encore loin, les États Généraux de l’Éducation sont encore à faire….

A suivre et à débattre
BD

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