{"id":178,"date":"2005-04-25T16:56:57","date_gmt":"2005-04-25T16:56:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.brunodevauchelle.com\/blow\/?p=178"},"modified":"2005-04-25T16:56:57","modified_gmt":"2005-04-25T16:56:57","slug":"eloge-des-pratiques-ordinaires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/brunodevauchelle.org\/?p=178","title":{"rendered":"Eloge des pratiques ordinaires"},"content":{"rendered":"<p>Utilisant parfois le mot terrain, je me fais souvent prendre au pi\u00e8ge de mes contradictions quand, dans une intervention, on m&rsquo;oppose \u00ab\u00a0le terrain\u00a0\u00bb comme en d\u00e9calage avec ce que je dis alors que je pr\u00e9tends m&rsquo;en tenir moi aussi \u00e0 ce m\u00eame terrain pour argumenter. Il se trouve qu&rsquo;avec le d\u00e9veloppement des m\u00e9dias traditionnels suivi des nouveaux m\u00e9dias, un ph\u00e9nom\u00e8ne nouveau appara\u00eet&nbsp;: si avec l&rsquo;\u00e9crit (livre, journaux etc&#8230;) seuls une petite partie acc\u00e8de au droit \u00e0 tenir parole (cf le r\u00f4le des \u00e9diteurs comme filtre), avec de nouveaux m\u00e9dias de plus en plus interactifs (la radio, la t\u00e9l\u00e9vision puis Internet) on acc\u00e8de progressivement \u00e0 la possibilit\u00e9 pour quiconque de rendre compte du \u00ab\u00a0terrain\u00a0\u00bb qui est le sien. Ainsi lorsque quelqu&rsquo;un oppose le terrain, le sien, \u00e0 votre propos, il vous situe comme un de ces anciens m\u00e9dias qui semblent coup\u00e9s de la r\u00e9alit\u00e9. Mais la difficult\u00e9 vient du fait que ce terrain qui est mis en avant n&rsquo;est jamais qu&rsquo;un terrain, celui de celui qui parle. Il faut donc, selon moi, pour parvenir \u00e0 changer cette opposition st\u00e9rile, en venir \u00e0 une autre expression, celle de \u00ab\u00a0pratique ordinaire\u00a0\u00bb. Les travaux de certains courant de la sociologie fran\u00e7aise contemporaine (B. Lahire, M. Bernoux, D. Pasquier etc&#8230;) en viennent \u00e0 consid\u00e9rer que ces pratiques ordinaires loin d&rsquo;\u00eatre n\u00e9gligeables sont en fait l&rsquo;expression de ce qui fait la complexit\u00e9 de l&rsquo;individu. Plusieurs logiques d&rsquo;action traversent un m\u00eame individu. La cat\u00e9gorisation si souvent tent\u00e9e est un leurre. C&rsquo;est pourquoi la notion de terrain ne peut \u00eatre utilis\u00e9e de fa\u00e7on efficace, car supposant une cat\u00e9gorisation de l&rsquo;exp\u00e9rience qui serait homog\u00e8ne. Or l&rsquo;approche des pratiques ordinaires \u00e0 ceci de remarquable qu&rsquo;elle est souvent complexe, voire contradictoire dans un m\u00eame individu et qu&rsquo;elle interdit rapidement toute vision homog\u00e8ne du \u00ab\u00a0terrain\u00a0\u00bb. Le probl\u00e8me \u00e9voqu\u00e9 ici vient du fait que dans certains m\u00e9dias interactifs, un certain nombre d&rsquo;intervenants s&rsquo;arrogent l&rsquo;autorit\u00e9 de d\u00e9finir et de dire ce que pense le terrain (ou encore la r\u00e9alit\u00e9). Cet abus de pouvoir est tr\u00e8s pr\u00e9sent dans les commentaires de nombreux m\u00e9dias et est fort irritant, surtout quand cette pratique se d\u00e9veloppe dans toute la sph\u00e8re des communiquants, professionnels ou non. Passer de l&rsquo;individuel au collectif est un racourci r\u00e9thorique que l&rsquo;on a souvent tendance \u00e0 utiliser car il simplifie beaucoup la lecture du monde. Malheureusement, ce passage \u00e9crase les diff\u00e9rences inter-individuelles mais aussi les morcellements intra-individuels. De plus la volont\u00e9 l\u00e9gitime de s&rsquo;appuyer sur une r\u00e9alit\u00e9 pour \u00e9noncer un propos est louable, encore faut-il que cette r\u00e9alit\u00e9, ce terrain, ne soient pas le moyen de refuser d&rsquo;accepter des diff\u00e9rences. Utiliser l&rsquo;argument du terrain est bien trop flou. Les nouveaux moyens d&rsquo;expression permettant \u00e0 chacun un droit de parole nouveau doit inciter \u00e0 \u00eatre tr\u00e8s prudent et \u00e0 respecter les diff\u00e9rences. Malheureusement de nombreux exemples r\u00e9cents montrent que le spectacle de la lutte des terrains, des id\u00e9es et des opinions est bien plus \u00ab\u00a0vendeur\u00a0\u00bb que la recherche de la compr\u00e9hension des ph\u00e9nom\u00e8nes qui nous entourent. Ainsi la d\u00e9rive de certains blogs actuels en affrontement de conviction et de terrain ne m\u00e8ne \u00e0 rien d&rsquo;autre qu&rsquo;\u00e0 \u00e9puiser les gens qui, se posant des questions, ont tent\u00e9 de porter \u00e0 la connaissance des autres leur terrain, leur histoire, leur exp\u00e9rience dont il se sont vite faits d\u00e9poss\u00e9der par ceux qui \u00ab\u00a0s&rsquo;autorisent \u00e0 penser\u00a0\u00bb le terrain des autres. Les pratiques ordinaires ont ceci de particuli\u00e8rement remarquable et d&rsquo;int\u00e9ressant qu&rsquo;elles se d\u00e9veloppent en de\u00e7a du seuil de disibilit\u00e9, autrement dit qu&rsquo;elles ne sont pas destin\u00e9es \u00e0 \u00eatre parl\u00e9es, mais \u00e0 \u00eatre v\u00e9cues. D\u00e8s lors que l&rsquo;on s&#8217;empare de ces pratiques pour en faire un terrain ou la r\u00e9alit\u00e9, il faut alors commencer \u00e0 soup\u00e7onner le propos.<\/p>\n<p>Bruno Devauchelle<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Utilisant parfois le mot terrain, je me fais souvent prendre au pi\u00e8ge de mes contradictions quand, dans une intervention, on m&rsquo;oppose \u00ab\u00a0le terrain\u00a0\u00bb comme en d\u00e9calage avec ce que je dis alors que je pr\u00e9tends m&rsquo;en tenir moi aussi \u00e0 ce m\u00eame terrain pour argumenter. 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