{"id":1870,"date":"2016-03-14T12:13:56","date_gmt":"2016-03-14T12:13:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.brunodevauchelle.com\/blog\/?p=1870"},"modified":"2016-03-14T12:13:56","modified_gmt":"2016-03-14T12:13:56","slug":"faut-il-avoir-peur-des-algorithmes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/brunodevauchelle.org\/?p=1870","title":{"rendered":"Faut-il avoir peur des algorithmes ?"},"content":{"rendered":"<p>Plusieurs publications r\u00e9centes et moins r\u00e9centes nous parlent des algorithmes. De Dominique Cardon \u00e0 Terra Nova, entre autres, les algorithmes sont d\u00e9sign\u00e9s comme un objet bien difficile \u00e0 d\u00e9crypter, \u00e0 comprendre voire \u00e0 identifier, en particulier au travers des usages ordinaires et moins ordinaires que l&rsquo;on peut faire de l&rsquo;informatique. Questionner l&rsquo;\u00e9cole aujourd&rsquo;hui sur la place prise par les algorithmes aussi bien pour les questions d&rsquo;apprentissage que pour celles du suivi, de l&rsquo;orientation ou encore de l&rsquo;organisation de l&#8217;emploi du temps, comme le propose le rapport \u00e9voqu\u00e9 ci-dessus semble important mais aussi tr\u00e8s opportuniste. En posture critique avec le rapport de l&rsquo;institut Montaigne lui aussi r\u00e9cent qui r\u00e9clame un \u00ab\u00a0New Deal Num\u00e9rique\u00a0\u00bb, la note de Terra Nova pose de bonnes questions mais avance sur un terrain qu&rsquo;il aurait \u00e9t\u00e9 bon d&rsquo;approfondir. Et en premier lieu, on a l&rsquo;impression de d\u00e9couvrir les \u00ab\u00a0algorithmes\u00a0\u00bb et d&rsquo;en faire un \u00ab\u00a0bouc \u00e9missaire\u00a0\u00bb.<br \/>\nRappelons le pour les plus jeunes, les logiciels de conception d&#8217;emploi du temps, les logiciels de gestion de notes, sont les premi\u00e8res briques qui envahissent le scolaire d\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1980, apr\u00e8s la comptabilit\u00e9 et l&rsquo;administration. Rappelons aussi qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de programmation sans algorithme, explicite ou non. Lorsque nous programmions, dans les premiers temps de l&rsquo;informatique scolaire, des logiciels p\u00e9dagogiques, nos modestes algorithmes avaient d\u00e9j\u00e0 un impact r\u00e9el sur l&rsquo;usager. Pour le dire autrement : construire un programme informatique c&rsquo;est imposer des choix \u00e0 celui qui va l&rsquo;utiliser, c&rsquo;est lui imposer l&rsquo;intention du programmeur, du concepteur de l&rsquo;algorithme. Quand nous concevions nos premiers logiciels pour faire apprendre \u00e0 nos \u00e9l\u00e8ves la grammaire, l&rsquo;histoire ou les math\u00e9matiques, nous guidions nos \u00e9l\u00e8ves selon notre conception de l&rsquo;apprentissage, tr\u00e8s souvent behavioriste d&rsquo;ailleurs et incarn\u00e9e par des exerciseurs qui ont toujours droit de cit\u00e9 \u00e0 ce jour et sont encore largement utilis\u00e9s.<br \/>\nLa diff\u00e9rence entre la mise en oeuvre d&rsquo;un algorithme et un humain qui agit ne r\u00e9side pas dans l&rsquo;anticipation, mais dans la capacit\u00e9 d&rsquo;adaptation au cours de d\u00e9roulement de l&rsquo;action anticip\u00e9e, envisag\u00e9e (humain) ou programm\u00e9e (informatique). Quand nous enseignons, nous concevons une progression et non une programmation et tout enseignant sait bien qu&rsquo;une pr\u00e9diction peut se transformer au contact de la r\u00e9alit\u00e9 des \u00e9l\u00e8ves. Les sp\u00e9cialistes de la sc\u00e9narisation (JP Pernin par exemple) ont montr\u00e9 la possibilit\u00e9 de mod\u00e9liser la r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;un enseignement et de son impl\u00e9mentation num\u00e9rique. Mais, dans le m\u00eame temps, ils savent aussi que la r\u00e9alit\u00e9 des humains n&rsquo;est pas celle des machines binaires. L&rsquo;adaptive learning, les learning analytics, le machine learning sont des expressions qui, \u00e0 l&rsquo;instar de l&rsquo;intelligence artificielle, ont d&rsquo;abord un impact sur l&rsquo;imaginaire de chacun de nous.<br \/>\nEntre le programme que je con\u00e7ois et celui que j&rsquo;utilise il n&rsquo;y a pas de diff\u00e9rence fondamentale, ils sont bas\u00e9s sur les m\u00eames \u00e9l\u00e9ments de base. Entre la posture de concepteur et celui d&rsquo;utilisateur, la diff\u00e9rence est plus importante car effectivement je ne connais pas l&rsquo;algorithme choisi par le concepteur. L&rsquo;objectif de tous ceux qui demandent un enseignement de l&rsquo;informatique est, entre autres de faire prendre conscience du \u00ab\u00a0fait algorithmique\u00a0\u00bb, tout comme ceux qui portent l&rsquo;Education aux m\u00e9dias veulent faire comprendre les \u00ab\u00a0logiques m\u00e9diatiques instrument\u00e9es\u00a0\u00bb, autrement dit ce qui est \u00e0 la base du produit fini qu&rsquo;est l&rsquo;\u00e9mission, le reportage etc&#8230; lui aussi fruit d&rsquo;une intention appuy\u00e9e sur l&rsquo;utilisation de techniques (prises de vue, cadrage, montage etc&#8230;).<br \/>\nRevenons quelques instants sur les logiciels \u00e9voqu\u00e9s dans le monde scolaire par la note de Terra Nova. Pour m&rsquo;y \u00eatre int\u00e9ress\u00e9 de pr\u00eat d\u00e8s leur apparition, j&rsquo;ai pu observer, parfois m\u00eame en dialoguant avec les concepteurs, qu&rsquo;il y avait une dimension \u00e0 ne pas n\u00e9gliger, celle du param\u00e9trage. Entre la logique algorithmique et le param\u00e9trage par l&rsquo;utilisateur il y a un \u00ab\u00a0jeu d&rsquo;intention\u00a0\u00bb. Moi concepteur, j&rsquo;accepte ou non que l&rsquo;usager puisse introduire son intention \u00e0 ma place ou tout au moins partiellement. Ainsi le responsable des emplois du temps peut-il ou non mettre des priorit\u00e9s, des r\u00e8gles, ainsi les logiciels d&rsquo;orientation \u00e9taient con\u00e7us pour qu&rsquo;une commission puisse donner des \u00ab\u00a0poids\u00a0\u00bb (valeurs) diff\u00e9rentes selon les donn\u00e9es entr\u00e9es, de m\u00eame les logiciels de notes offrent-ils des possibilit\u00e9s plus ou moins grandes de choix par l&rsquo;usager (coefficients par exemple). Il faut donc introduire dans cette dimension la part de l&rsquo;usager dans l&rsquo;intention. Le concepteur permet-il \u00e0 l&rsquo;usager de faire des choix ? L&rsquo;usager pr\u00e9f\u00e8re-t-il un produit tout fait ou de pouvoir d\u00e9finir lui-m\u00eame ses choix ? Quand on regarde l&rsquo;usage des moteurs de recherche par le grand public, on constate l&rsquo;usage rare des fonctions avanc\u00e9es de ces recherches. Les concepteurs de programmes sont pris dans ce dilemme. Certains choix qu&rsquo;ils font restreignent tr\u00e8s fortement la marge de man\u0153uvre des usagers (l&rsquo;acc\u00e8s aux fichiers avec IOS pour les Ipad par exemple). Ces choix sont aussi des choix ergonomiques : \u00e9vitons que les usagers ne s&#8217;embrouillent par trop de param\u00e9trage, rendons l&rsquo;utilisation simple et accessible \u00e0 tous.<br \/>\nNous touchons l\u00e0 au coeur de la question : rendre simple l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 des t\u00e2ches complexes supposerait de cacher une partie des actions aux yeux de l&rsquo;utilisateur. En d&rsquo;autres termes pour \u00ab\u00a0lib\u00e9rer\u00a0\u00bb l&rsquo;utilisateur et lui ouvrir des possibles, il faut \u00ab\u00a0l&rsquo;enfermer\u00a0\u00bb en lui imposant des choix. Cette forme d&rsquo;analyse est bien ant\u00e9rieure \u00e0 l&rsquo;informatique, elle est philosophique et \u00e9ducative. Philosophique car elle renvoie \u00e0 la question de la libert\u00e9 et de la d\u00e9termination des actions (cf. Les jeux sont faits de Jean Paul Sartre). Educative parce que les fondements de l&rsquo;acte d&rsquo;\u00e9ducation sont la lib\u00e9ration du joug de l&rsquo;ignorance, m\u00eame si c&rsquo;est de mani\u00e8re mesur\u00e9e, contr\u00f4l\u00e9e et encadr\u00e9e par des programmes.<br \/>\nPour terminer ce billet, j&rsquo;attire l&rsquo;attention sur le risque de d\u00e9rive qui consisterait \u00e0 aller vers la th\u00e9orie du complot : on nous cache surement quelque chose, la complexit\u00e9 et l&rsquo;opacit\u00e9 des algorithmes en est la preuve. Si l&rsquo;on ne peut qu&rsquo;approuver l&rsquo;obligation \u00ab\u00a0l\u00e9gale\u00a0\u00bb qui devrait imposer la transparence des algorithmes, on ne peut que s&rsquo;interroger sur l&rsquo;illusion d&rsquo;une introduction sommaire de l&rsquo;algorithmique comme objet \u00e0 part, en soi. Certes il faut l&rsquo;aborder en tant que tel, mais les algorithmes, sous des formes et des noms bien diff\u00e9rents de ceux \u00e9nonc\u00e9s et permis par l\u2019informatique, sont pr\u00e9sent dans l&rsquo;ensemble d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle l&rsquo;anticipation explicite et consciente de l&rsquo;action est une n\u00e9cessit\u00e9 fondamentale de l&rsquo;humain (peut-\u00eatre \u00e0 la diff\u00e9rence des animaux, mais seulement \u00e0 partir d&rsquo;un certain niveau de complication des t\u00e2ches). Ce qui se cache derri\u00e8re se d\u00e9bat c&rsquo;est une question de psychosociologique : comment obtenir des autres qu&rsquo;ils fassent des choses qu&rsquo;ils ne veulent pas forc\u00e9ment r\u00e9aliser ? Cette question n&rsquo;est pas nouvelle, Stanley Milgram en avait fait son travail au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960.<br \/>\nEduquer c&rsquo;est lib\u00e9rer. Mais \u00e9duquer c&rsquo;est aussi contraindre. C&rsquo;est le processus de n\u00e9gociation des intentions qui est au coeur du d\u00e9veloppement de la personne dans les interactions avec son milieu. D\u00e8s lors que la contrainte est transf\u00e9r\u00e9e aux machines, le risque pourrait \u00eatre que l&rsquo;on nous fasse croire qu&rsquo;on n&rsquo;y pourrait rien. Grandir c&rsquo;est donc construire sur les contraintes, contre elles et avec elles. Si celles-ci deviennent uniquement machinique, il n&rsquo;y a plus de n\u00e9gociation possible. C&rsquo;est pourquoi ces diff\u00e9rents ouvrages et \u00e9crits devraient rappeler l&rsquo;urgence d&rsquo;un travail sur les humanit\u00e9s et aussi sur l&rsquo;humanisme dans une soci\u00e9t\u00e9 qui se num\u00e9rise de plus en plus.<br \/>\nA suivre et \u00e0 d\u00e9battre<br \/>\n<a href=\"http:\/\/tnova.fr\/etudes\/l-ecole-sous-algorithmes\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">BD<\/a><br \/>\nRapport de l&rsquo;institut Montaigne : <a href=\"http:\/\/www.institutmontaigne.org\/fr\/publications\/le-numerique-pour-reussir-des-lecole-primaire\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">http:\/\/www.institutmontaigne.org\/fr\/publications\/le-numerique-pour-reussir-des-lecole-primaire<\/a><br \/>\nNote Terra Nova : http:\/\/tnova.fr\/etudes\/l-ecole-sous-algorithmes<br \/>\nDominique Cardon (2015), A quoi r\u00eavent les algorithmes, Nos vies \u00e0 l&rsquo;heure des big data, Co\u00e9dition Seuil-La R\u00e9publique des id\u00e9e<br \/>\nUn billet pr\u00e9c\u00e9dent qui aborde des questions proches : http:\/\/www.brunodevauchelle.com\/blog\/?p=1838<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Plusieurs publications r\u00e9centes et moins r\u00e9centes nous parlent des algorithmes. 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