{"id":3627,"date":"2024-01-04T09:20:30","date_gmt":"2024-01-04T09:20:30","guid":{"rendered":"http:\/\/brunodevauchelle.org\/?p=3627"},"modified":"2024-01-04T09:21:28","modified_gmt":"2024-01-04T09:21:28","slug":"pratiques-mediatiques-pratiques-sociales-convergences","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/brunodevauchelle.org\/?p=3627","title":{"rendered":"Pratiques m\u00e9diatiques, pratiques sociales, convergences ?"},"content":{"rendered":"<p>Il semble bien que les pratiques des professionnels des m\u00e9dias soient en train de fusionner avec les pratiques sociales en cours, en particulier celles sur les r\u00e9seaux sociaux. Des formes d&rsquo;intervention orales ou \u00e9crites, qu&rsquo;elles soient issues de professionnels des m\u00e9dias, d&rsquo;experts, de chroniqueurs, du grand public sont en train de provoquer des transformations dans les relations sociales et plus largement dans ce que nous appelons le \u00ab\u00a0faire soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb. Ce tournant est li\u00e9 \u00e0 plus de vingt ann\u00e9es de massification des moyens num\u00e9riques et de l&rsquo;\u00e9volution de leurs modalit\u00e9s d&rsquo;usage, les derni\u00e8res \u00e9tant li\u00e9es aux algorithmes de l&rsquo;apprentissage profond bas\u00e9 sur des donn\u00e9es, du conversationnel et plus souterrainement de l&rsquo;apprentissage adaptatif de la \u00ab\u00a0machine\u00a0\u00bb. Pour le dire autrement l&rsquo;humain se trouve d\u00e9plac\u00e9 dans ses pratiques personnelles, les humains sont bouscul\u00e9s dans leurs pratiques relationnelles. C&rsquo;est ce que l&rsquo;on nomme un pan de la culture (au sens anthropologique du terme) qui est en mutation. Nous illustrons cela par un ensemble d&rsquo;observations (non exhaustives et non hi\u00e9rarchis\u00e9es) sur des faits, qu\u2019ils soient issus de professionnel ou du grand public, qui nous posent question et que nous soumettons \u00e0 votre regard critique&#8230; :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Des titres et des manchettes d&rsquo;articles accrocheuses mais surtout n\u00e9gatives<\/strong><\/li>\n<li><strong>Des faits trahis par les intentions des auteurs<\/strong><\/li>\n<li><strong>Interrompre l&rsquo;interlocuteur pour tenter de le d\u00e9stabiliser ou imposer son point de vue<\/strong><\/li>\n<li><strong>Faire des discours affirmatifs mais inv\u00e9rifiables<\/strong><\/li>\n<li><strong>Choisir soigneusement ses sources, mais pas n&rsquo;importe lesquelles<\/strong><\/li>\n<li><strong>Imposer un point de vue par la persuasion et la croyance<\/strong><\/li>\n<li><strong>R\u00e9aliser des interviews bas\u00e9es sur l&rsquo;agressivit\u00e9 et la critique n\u00e9gative<\/strong><\/li>\n<li><strong>Pr\u00e9f\u00e9rer les petites phrases bien senties, les \u00abpunchlines\u00a0\u00bb aux argumentaires \u00e9tay\u00e9s<\/strong><\/li>\n<li><strong>Donner la r\u00e9ponse dans la question, demander \u00e0 trancher, ou poser une question n\u00e9gative du type \u00ab\u00a0ne pensez-vous pas que\u00a0\u00bb ?<\/strong><\/li>\n<li><strong>Ne pas h\u00e9siter \u00e0 affirmer une id\u00e9e m\u00eame si la r\u00e9alit\u00e9 ensuite la contredit, mais c&rsquo;est trop tard<\/strong><\/li>\n<li><strong>Tenir en m\u00eame temps la posture de journaliste et celle d&rsquo;expert \/sp\u00e9cialiste<\/strong><\/li>\n<li><strong>S&rsquo;autoriser des attaques, entre autres \u00ab\u00a0ad hominem\u00a0\u00bb, pour renforcer son point de vue<\/strong><\/li>\n<li><strong>Chercher \u00e0 savoir par avance avant que l&rsquo;\u00e9v\u00e8nement ne se produise<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;<\/strong><\/p>\n<p><strong>Des titres et des manchettes d&rsquo;articles accrocheuses mais surtout n\u00e9gatives<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;art du titre de l&rsquo;article, la technique d&rsquo;accroche bas\u00e9e sur le chap\u00f4, sont au coeur d&rsquo;une mani\u00e8re de faire qui se veut g\u00e9n\u00e9ratrice de lecture approfondie, mais en r\u00e9alit\u00e9 de sont des emp\u00eacheurs de lire. \u00c0 l\u2019instar des travaux de Pierre Gaillard, on peut penser que si l&rsquo;on ne lit pas r\u00e9ellement les livres, on ne lit pas non plus les \u00e9crits longs (chroniques, articles approfondis etc&#8230;) mais on ne s&#8217;emp\u00eache pas d&rsquo;en parler et de faire comme si on les avait parcourus compl\u00e8tement (un peu \u00e0 la mani\u00e8re de \u00ab\u00a0la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle\u00a0\u00bb&#8230;)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Des faits trahis par les intentions des auteurs<\/strong><\/p>\n<p>Il est logique mais parfois g\u00eanant que les auteurs d&rsquo;articles ou de reportages aient des \u00ab\u00a0intentions\u00a0\u00bb en amont de la construction de leur production. Cela se traduit soit par des documents \u00ab\u00a0\u00e0 charge\u00a0\u00bb ou encore des points de vue partiels, orient\u00e9s politiquement, ou encore des analyses peu ou pas \u00e9tay\u00e9es par les faits. Pourquoi est-ce logique ? parce que nous parlons, nous nous exprimons toujours \u00e0 partir de notre propre capital intellectuel (culturel, social&#8230;). C&rsquo;est par exemple le probl\u00e8me des chercheurs scientifiques dont parfois les travaux sont entach\u00e9s de ces intentions qui tendent \u00e0 trouver davantage le moyen de confirmer une hypoth\u00e8se que de les \u00e9tudier de mani\u00e8re rationnelle et donc aussi contradictoire. C&rsquo;est aussi le probl\u00e8me des juges, ou encore de tous les corps de m\u00e9tiers qui ont en charge l&rsquo;analyse des situations, des faits afin d&rsquo;en extraire les \u00e9l\u00e9ments essentiels. Il en est aussi des experts, des journalistes, des sp\u00e9cialistes. Ceux-ci qui peuplent le plus souvent les \u00e9missions de t\u00e9l\u00e9vision ou de radio qui les rassemblent (talk show ou \u00e9missions de d\u00e9bats et autres confrontations) s&rsquo;autorisent le plus souvent, du fait m\u00eame du format m\u00e9diatique choisi, de propos peu ou pas \u00e9tay\u00e9s autrement que sur leur \u00ab\u00a0CV\u00a0\u00bb (sous-titre qui est cens\u00e9 situer d&rsquo;o\u00f9 on parle). Il suffit de comparer plusieurs organes de presse \u00e0 propos d&rsquo;un m\u00eame sujet pour comprendre ce ph\u00e9nom\u00e8ne et apprendre \u00e0 d\u00e9tecter les intentions. Il arrive parfois que la confrontation soit impossible et que l&rsquo;art de l&rsquo;expos\u00e9 retenu soit suffisamment persuasif pour que nous soyons incapables de discerner les intentions sous-jacentes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Interrompre l&rsquo;interlocuteur pour tenter de le d\u00e9stabiliser ou imposer son point de vue<\/strong><\/p>\n<p>Il est toujours surprenant d&rsquo;observer que le mode principal de l&rsquo;interview est d&rsquo;interrompre la personne questionn\u00e9e avant qu&rsquo;elle n&rsquo;ait termin\u00e9 son propos. On observe aussi que la mani\u00e8re de poser les questions soit porteuse de ce que l&rsquo;interviewer veut entendre de la personne qu&rsquo;elle a en entretien. Dans les deux cas, il y a une priorit\u00e9 donn\u00e9e au m\u00e9dia plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 la personne interrog\u00e9e. Plusieurs \u00ab\u00a0professionnels des m\u00e9dias\u00a0\u00bb t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s ou radios sont sp\u00e9cialistes de ces formes m\u00e9diatiques. D\u00e8s lors, la personne qui est questionn\u00e9e va tenter de construire son propos de mani\u00e8re \u00e0 faire passer des \u00ab\u00a0petites phrases\u00a0\u00bb et \u00e9viter de se faire \u00ab\u00a0surprendre\u00a0\u00bb par les questions pos\u00e9es. Dans certains cas ces modalit\u00e9s d&rsquo;interview sont particuli\u00e8rement p\u00e9nibles \u00e0 suivre et surtout improductives car d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 comme de l&rsquo;autre l&rsquo;enjeu n&rsquo;est pas dans le contenu, mais dans la \u00ab\u00a0popularit\u00e9\u00a0\u00bb de la situation. En d&rsquo;autres termes, et jadis Pierre Bourdieu l&rsquo;avait d\u00e9montr\u00e9, ce qui compte n&rsquo;est pas le contenu, mais le contenant et la forme m\u00e9diatique de la sc\u00e9narisation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Faire des discours affirmatifs mais inv\u00e9rifiables<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;affirmation p\u00e9remptoire est une forme d&rsquo;expression qui en impose. L&rsquo;expert, le sp\u00e9cialiste, le chercheur m\u00eame ou le simple chroniqueur, chacun se doit de sortir des discours forts et impressionnants. C&rsquo;est \u00e0 ce prix que je peux convaincre, d&rsquo;autant plus que personne ne vient v\u00e9rifier ou infirmer mon propos. Parfois un d\u00e9bat s&rsquo;ouvre, mais, l\u00e0 encore, les \u00ab\u00a0opposants\u00a0\u00bb utilisent la m\u00eame forme affirmative et surtout ne sont pas en recherche de consensus dans la plupart des cas. Nous avons d\u00e9j\u00e0 eu l&rsquo;occasion d&rsquo;\u00e9voquer les d\u00e9rives des personnes qui prennent la parole publiquement via les m\u00e9dias en particulier affirmant ainsi, souvent au-del\u00e0 de leurs r\u00e9elles connaissances, leurs convictions, mais aussi leurs croyances, voir leurs d\u00e9sirs ou simplement leur imagination&#8230; Ce qui est d\u00e9solant c&rsquo;est que cela est d\u00e9sormais repris en \u00e9cho dans les \u00ab\u00a0commentaires\u00a0\u00bb que l&rsquo;on retrouve aussi bien sur les r\u00e9seaux sociaux que dans les appels \u00e0 commentaires des m\u00e9dias : la pauvret\u00e9 des propos est parfois accompagn\u00e9e d&rsquo;une sorte de violence verbale : interdire tout d\u00e9bat, toute recherche de consensus, toute \u00ab\u00a0alt\u00e9ration\u00a0\u00bb rentre petit \u00e0 petit dans le sch\u00e9ma culturel de chacun de nous, pi\u00e9g\u00e9s que nous sommes dans ces mani\u00e8res de se comporter.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Choisir soigneusement ses sources, mais pas n&rsquo;importe lesquelles<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;art des sources accompagne l&rsquo;art des affirmations. Parfois pr\u00e9cises, mais discutables, parfois \u00e9voqu\u00e9es mais pas explicit\u00e9s etc&#8230; Ainsi l&rsquo;argument suivant \u00ab\u00a0ce que dit la recherche\u00a0\u00bb permet d&rsquo;obtenir un blanc-seing pour des id\u00e9es qui parfois ne sont pas \u00e9tay\u00e9es aussi solidement que cela, ainsi en est-il aussi des m\u00e9ta-analyses dont certaines sont sujettes \u00e0 caution&#8230; mais on nous dira que c&rsquo;est aussi cela le d\u00e9bat scientifique. Mais le plus souvent en choisissant certaines sources et en en disqualifiant d&rsquo;autres, sans pour autant le prouver, cela modifie la r\u00e9ception des arguments : ainsi ce chercheur r\u00e9futant les articles oppos\u00e9s \u00e0 ses id\u00e9es car il suspecte ceux-ci d&rsquo;\u00eatre \u00ab\u00a0pay\u00e9s\u00a0\u00bb par des soci\u00e9t\u00e9s qui ont des int\u00e9r\u00eats oppos\u00e9s \u00e0 ses id\u00e9es. Mais il ne prouve pas cela et surtout il ne fait pas sa propre auto-critique sur l&rsquo;origine de ses propres id\u00e9es (financi\u00e8re et culturelle, entre autres). Le probl\u00e8me est malheureusement beaucoup plus large : c&rsquo;est la question de la v\u00e9rification comme certains faits divers l&rsquo;ont montr\u00e9e : chacun s&#8217;empare de sa vision du probl\u00e8me et ignore tout ou partiellement les faits. Cela est courant dans le journalisme auquel on demande d&rsquo;informer \u00ab\u00a0en temps r\u00e9el\u00a0\u00bb, mais auquel on n&rsquo;impose pas de s&rsquo;assurer des faits et auquel on permet d&rsquo;exprimer des jugements.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Imposer un point de vue par la persuasion et la croyance<\/strong><\/p>\n<p>La participation active \u00e0 un d\u00e9bat, quelque en soit le support, suppose que l&rsquo;on confronte son point de vue \u00e0 celui des autres. Les \u00e9missions de d\u00e9bats (la t\u00e9l\u00e9vision a su en faire la preuve depuis longtemps) ont \u00e9t\u00e9 davantage l&rsquo;occasion d&rsquo;une juxtaposition que de celle d&rsquo;un \u00e9change. M\u00eame si dans certains espaces qui semblent plus fond\u00e9s sur l&rsquo;\u00e9change, on sent bien que d\u00e9sormais, chacun a int\u00e9gr\u00e9 le fait de ne pas progresser dans son point de vue mais plut\u00f4t de le faire passer aupr\u00e8s d&rsquo;un tiers : le public, qu&rsquo;il soit t\u00e9l\u00e9spectateur ou membre d&rsquo;un groupe de discussion en ligne. Le probl\u00e8me se trouve amplifi\u00e9 lorsque le fondement du point de vue est une croyance. Selon le degr\u00e9 d&rsquo;implication du sujet croyant, il est alors impossible de dialoguer. R\u00e9cemment les croyances complotistes ont bien illustr\u00e9 ce passage du point de vue \u00e0 celui de croyance, le m\u00e9canisme d&rsquo;exclusion de l&rsquo;autre pour tenter de capter l&rsquo;int\u00e9r\u00eat des spectateurs est \u00e0 l&rsquo;oeuvre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>R\u00e9aliser des interviews bas\u00e9es sur l&rsquo;agressivit\u00e9 et la critique n\u00e9gative<\/strong><\/p>\n<p>Il semble qu&rsquo;un mod\u00e8le d&rsquo;interview se soit d\u00e9velopp\u00e9 dans le monde des professionnels des m\u00e9dias. Entre eux, d&rsquo;ailleurs, ces professionnels se reprochent une forme de \u00ab\u00a0complaisance\u00a0\u00bb d\u00e8s lors que le mod\u00e8le n&rsquo;est pas mis en place (parfois influenc\u00e9 par des id\u00e9ologies). Ce mod\u00e8le est bas\u00e9 sur l&rsquo;agressivit\u00e9 qui consiste \u00e0 tenter de d\u00e9stabiliser l&rsquo;interview\u00e9 en \u00e9tant agressif avec lui, en l&rsquo;interrompant. Il est aussi bas\u00e9 sur la critique n\u00e9gative syst\u00e9matique. Toute question, toute remarque se doit d&rsquo;\u00eatre un reproche, signaler un d\u00e9faut, une erreur, pour faire r\u00e9agir et ainsi d\u00e9stabiliser \u00ab\u00a0l&rsquo;adversaire\u00a0\u00bb. Ces formes d&rsquo;interviews sont de plus en plus courantes et surtout insupportables, elles participent de la spectacularisation. D&rsquo;ailleurs certains interview\u00e9s font depuis longtemps des \u00ab\u00a0entrainements\u00a0\u00bb (m\u00e9dia training) pour s&rsquo;adapter \u00e0 cette forme. Le public est lui mis aussi dans une situation o\u00f9 il en vient \u00e0 attendre ces propos agressifs, surtout lorsque les id\u00e9es pr\u00e9sent\u00e9es leur sont oppos\u00e9es. Le probl\u00e8me est donc qu&rsquo;il est quasiment impossible d&rsquo;aller au fond des choses et permettre les r\u00e9ponses approfondies (elles dureraient trop longtemps) donc il faut interrompre, rediriger de mani\u00e8re abrupte le propos. La d\u00e9rive ici pr\u00e9sent\u00e9e s&rsquo;est aussi empar\u00e9e des documentaires \u00e0 charge ou des \u00e9missions d&rsquo;actualit\u00e9s \u00e0 charge, avec, en plus les possibilit\u00e9s du montage, du diff\u00e9r\u00e9 qui permet d&rsquo;orienter le public vers les th\u00e8ses que soutient l&rsquo;auteur du documentaire. Fort heureusement, d&rsquo;autres formes existent (rarement) qui laissent au spectateur la possibilit\u00e9 de comprendre, au sens premier du terme, la probl\u00e9matique \u00e9voqu\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Pr\u00e9f\u00e9rer les petites phrases bien senties, les \u00abpunchlines\u00a0\u00bb aux argumentaires \u00e9tay\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p>Lors de s\u00e9ances d&rsquo;entra\u00eenement aux situations m\u00e9dias, il n&rsquo;est pas rare qu&rsquo;on explique que d&rsquo;une \u00e9mission, d&rsquo;une interview, d&rsquo;un article, il ne ressort que rarement plus que deux ou trois phrases au sens particuli\u00e8rement \u00ab\u00a0vendeur\u00a0\u00bb. On vous apprend donc \u00e0 pr\u00e9parer ces quelques phrases \u00e0 placer et \u00e0 \u00e9viter de d\u00e9layer celles-ci dans des explications plus longues. Car c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il faudrait parler pour \u00eatre entendu. D\u00e8s lors le contexte d&rsquo;une phrase n&rsquo;a pas d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, d&rsquo;ailleurs les professionnels vont rapidement gommer ces contextes, ces raisonnements, ces argumentaires pour mettre en \u00e9vidence ce qui peut \u00ab\u00a0passer\u00a0\u00bb, ces fameuses \u00abpunchlines\u00a0\u00bb. L\u00e0 encore, la forme prend le pas sur le fond. Les m\u00e9dias nouveaux l&rsquo;encouragent en limitant la longueur du propos, les m\u00e9dias anciens utilisent leurs techniques soit \u00e0 partir d&rsquo;un montage, soit par la forme d&rsquo;interview retenue. En identifiant ces mani\u00e8res de faire, il est plus ais\u00e9 pour le public de d\u00e9passer ces propos. Malheureusement, comme pour les titres et les chap\u00f4s, le public pr\u00e9f\u00e8re parfois la facilit\u00e9&#8230; en fr\u00f4lant l&rsquo;id\u00e9e, plut\u00f4t qu&rsquo;en l&rsquo;approfondissant. Ceci constitue une manipulation de l&rsquo;opinion et plus largement un appauvrissement culturel utilis\u00e9 par de nombreux \u00ab\u00a0intervenants\u00a0\u00bb de toute nature et de toutes opinions, pris, eux aussi, dans cette forme culturelle qu&rsquo;ils colportent ainsi.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>Donner la r\u00e9ponse dans la question, demander \u00e0 trancher, ou poser une question n\u00e9gative du type \u00ab\u00a0ne pensez-vous pas que\u00a0\u00bb ?<\/strong><\/p>\n<p>En pr\u00e9parant mon document, mon interview, mon documentaire, je suis enclin \u00e0 exprimer ce que j&rsquo;attends comme r\u00e9sultat, avant m\u00eame de r\u00e9aliser une investigation. Cette pratique am\u00e8ne ainsi \u00e0 utiliser des formes de questionnements bien particuliers et le plus souvent orient\u00e9s. La forme la plus simple est celle qui consiste \u00e0 formuler une alternative et demander \u00e0 l&rsquo;interlocuteur de choisir l&rsquo;une ou l&rsquo;autre, ou encore \u00e0 formuler une affirmation ou une n\u00e9gation et demander si l&rsquo;interlocuteur est pour ou contre, dit oui ou non etc&#8230; On voit appara\u00eetre r\u00e9guli\u00e8rement des formes particuli\u00e8res de questions du genre \u00ab\u00a0si vous \u00e9tiez un ou une&#8230; vous diriez quoi ?\u00a0\u00bb ou encore \u00a0\u00bb quelle est la personne que vous respectez le plus\u00a0\u00bb. On voit aussi parfois la question n\u00e9gative du type \u00ab\u00a0ne pensez-vous pas que\u00a0\u00bb. Si l&rsquo;on analyse de pr\u00e8s cette phrase, on s&rsquo;aper\u00e7oit qu&rsquo;il est impossible d&rsquo;y r\u00e9pondre car, quelle que soit la r\u00e9ponse fournie, elle peut \u00eatre invers\u00e9e. Les professionnels des m\u00e9dias s&rsquo;enferment dans ces formes interrogatives qui n&rsquo;en sont pas, avec toujours cette volont\u00e9 d&rsquo;une part de \u00ab\u00a0pi\u00e9ger\u00a0\u00bb l&rsquo;interlocuteur et \u00e9ventuellement de lui faire dire ce qu&rsquo;il ne voulait pas dire&#8230; Pour le public, c&rsquo;est encore une mani\u00e8re de la spectacularisation qui freine toute analyse et toute pens\u00e9e autonome&#8230;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Ne pas h\u00e9siter \u00e0 affirmer une id\u00e9e m\u00eame si la r\u00e9alit\u00e9 ensuite la contredit, mais c&rsquo;est trop tard<\/strong><\/p>\n<p>Les experts, les sp\u00e9cialistes, les pol\u00e9mistes (et les professionnels des m\u00e9dias) pr\u00e9sents sur diverses sc\u00e8nes de d\u00e9bats n&rsquo;h\u00e9sitent pas \u00e0 affirmer des opinions, m\u00eame si la r\u00e9alit\u00e9 les contredits. Dans certains cas, on assiste \u00e0 une opinion construite \u00e0 charge, argument\u00e9e ou sourc\u00e9e mais uniquement au service des id\u00e9es pr\u00e9sent\u00e9es. L&rsquo;important est davantage de faire passer son point de vue que de tenter d&rsquo;\u00eatre dans le sens de l&rsquo;objectivit\u00e9 (dont on sait qu&rsquo;elle n&rsquo;est jamais qu&rsquo;une orientation&#8230;). De plus, une affirmation, m\u00eame non v\u00e9rifi\u00e9e, a toujours plus d&rsquo;effet que sa mise en question, voire son information. Il faudrait \u00eatre \u00ab\u00a0le premier\u00a0\u00bb \u00e0 dire, car le public (et les m\u00e9dias) ne portent pas la m\u00eame attention \u00e0 la d\u00e9nonciation de ces affirmations fausses. Plusieurs cas, que ce soit dans les comportements humains (d\u00e9nonciation d&rsquo;actes susceptibles de justice non av\u00e9r\u00e9s) ou dans les pratiques commerciales et marchandes (effet d&rsquo;annonce sur un produit vant\u00e9, dont la r\u00e9alit\u00e9 et l&rsquo;effectivit\u00e9 n&rsquo;est pas confirm\u00e9e), ou m\u00eame encore dans le domaine politique (avancer des faits \u00e0 venir en laissant croire qu&rsquo;ils sont act\u00e9s).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Tenir en m\u00eame temps la posture de journaliste et celle d&rsquo;expert \/sp\u00e9cialiste<\/strong><\/p>\n<p>Au moment des crises importantes, les m\u00e9dias font appel \u00e0 des \u00ab\u00a0sp\u00e9cialistes\u00a0\u00bb, ceux que jadis Coluche appelait les gens \u00ab\u00a0autoris\u00e9s\u00a0\u00bb. Parfois les journalistes eux-m\u00eames sont consid\u00e9r\u00e9s comme sp\u00e9cialistes. Les questions que cela pose sont multiples : \u00e0 quelles conditions objectives un journaliste peut-il \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab\u00a0sp\u00e9cialiste, expert, bon connaisseur) ? Qu&rsquo;est-ce qui valide l&rsquo;autorit\u00e9 de savoir d&rsquo;une personne qui s&rsquo;exprime publiquement ? Avec l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;imm\u00e9diatisation, ne sommes-nous pas tous en capacit\u00e9 de devenir des sp\u00e9cialistes \u00ab\u00a0autoris\u00e9s\u00a0\u00bb ? Sur les plateaux m\u00e9diatiques, n&rsquo;y a-t-il pas un risque d&rsquo;entre soi lorsque les m\u00eames professionnels ont les deux postures, ou encore lorsque des \u00ab\u00a0sp\u00e9cialistes d\u00e9clar\u00e9s\u00a0\u00bb jouent au journaliste ? Quelle place pour des d\u00e9marches scientifiques rigoureuses comme \u00e9tayage des propos ? Dans deux ouvrages, l&rsquo;un de Florence Aubenas et Miguel Benasayag ( <a href=\"http:\/\/ekladata.com\/5Q8jdH9MU2KXSVqTTg9ndKtHSJU\/Aubenas-Florence-Benasayag-Miguel-La-Fabrication-De-L-Information.pdf\">http:\/\/ekladata.com\/5Q8jdH9MU2KXSVqTTg9ndKtHSJU\/Aubenas-Florence-Benasayag-Miguel-La-Fabrication-De-L-Information.pdf<\/a> ) et celui de Fran\u00e7ois Ruffin (Les petits soldats du journalisme) peuvent nous aider \u00e0 comprendre ces m\u00e9tiers et les interrogations qui se posent \u00e0 tout professionnel. M\u00eame si la profession est tr\u00e8s souvent prompte \u00e0 se draper dans une honorabilit\u00e9 professionnelle a priori, force est d&rsquo;observer qu&rsquo;il y a un \u00e9cart important avec des nombreuses r\u00e9alit\u00e9s de mise en oeuvre du m\u00e9tier.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>S&rsquo;autoriser des attaques, entre autres \u00ab\u00a0ad hominem\u00a0\u00bb, pour renforcer son point de vue<\/strong><\/p>\n<p>Le mod\u00e8le actuel des journalistes animateurs des s\u00e9ances de commentaires de l&rsquo;actualit\u00e9 est bas\u00e9 sur une forme d&rsquo;agressivit\u00e9 particuli\u00e8re qui est l&rsquo;attaque ad hominem, ou encore la mise en cause syst\u00e9matique des personnes et de leurs id\u00e9es avant toute analyse (si tant est qu&rsquo;elle soit faite). Ce proc\u00e9d\u00e9 appuy\u00e9 par de l&rsquo;ironie, de la moquerie, de la d\u00e9rision, a pour objectif de mettre \u00ab\u00a0les rieurs\u00a0\u00bb du c\u00f4t\u00e9 de celui qui pilote et anime les \u00e9changes. Ce genre de situation est, le plus souvent, li\u00e9 \u00e0 la volont\u00e9 de faire passer un point de vue (celui du pilote) avant m\u00eame que l&rsquo;on puisse identifier l&rsquo;ensemble de la probl\u00e9matique. Cette mani\u00e8re de faire n&rsquo;est pas nouvelle et n&rsquo;est pas li\u00e9e aux seuls professionnels. Depuis de nombreuses ann\u00e9es, les \u00e9changes sur les forums de discussions et autres r\u00e9seaux d&rsquo;\u00e9changes sont remplis de ce biais de communication : mettre l&rsquo;interlocuteur en cause avant m\u00eame d&rsquo;\u00e9voquer les critiques sur ses id\u00e9es. Cette fa\u00e7on de faire gagnant l&rsquo;espace culturel, le fameux sens critique dont on pense qu&rsquo;il devrait \u00eatre partag\u00e9 pas tous est mis \u00e0 mal : d\u00e9sormais le coeur du moteur relationnel d&rsquo;expression est influenc\u00e9 par ces pratiques a priori.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Chercher \u00e0 savoir par avance avant que l&rsquo;\u00e9v\u00e8nement ne se produise<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;avenir fait peur, car il est inconnu. Si les cartomancien(ne)s et autres pr\u00e9dicteurs d&rsquo;avenir (les augures latines de jadis) ont toujours \u00e9t\u00e9 sollicit\u00e9s, c&rsquo;est que savoir l&rsquo;avenir avant qu&rsquo;il ne se produise est une sorte d&rsquo;angoisse existentielle fondamentale. Lors d&rsquo;annonces de discours importants, les professionnels des m\u00e9dias tentent presque tous de savoir ce qui va \u00eatre dit avant que cela ne le soit r\u00e9ellement. Lors de situations de crises, professionnels et experts sont tous convoqu\u00e9s pour tenter de nous dire ce qui se passera apr\u00e8s. Si cette pratique s&rsquo;est \u00e9tendue, on peut l&rsquo;illustrer par l&rsquo;exemple de la m\u00e9t\u00e9o qui est par excellence un instrument pr\u00e9dictif. Non seulement nous la consultons beaucoup plus souvent que par le pass\u00e9 (le nombre de propositions dans le domaine s&rsquo;est multipli\u00e9) , mais en plus nous sommes devenus \u00ab\u00a0croyants\u00a0\u00bb dans cette science dont la base est la mod\u00e9lisation du pass\u00e9, l&rsquo;observation du pr\u00e9sent, pour tenter d&rsquo;envisager ce que sera demain. Nous avons l\u00e0 les ingr\u00e9dients de cette angoisse de l&rsquo;avenir, et les progr\u00e8s de l&rsquo;analyse des bases de donn\u00e9es (Big Data et IA) ne font que renforcer cette peur. C&rsquo;est d\u00e9sormais une sorte de composante de notre culture qui s&rsquo;amplifie : pr\u00e9voir l&rsquo;avenir pour se rassurer au pr\u00e9sent !<\/p>\n<p>A suivre et \u00e0 d\u00e9battre<br \/>\nBD<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il semble bien que les pratiques des professionnels des m\u00e9dias soient en train de fusionner avec les pratiques sociales en cours, en particulier celles sur les r\u00e9seaux sociaux. 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