{"id":3662,"date":"2024-04-19T08:24:07","date_gmt":"2024-04-19T08:24:07","guid":{"rendered":"https:\/\/brunodevauchelle.org\/?p=3662"},"modified":"2024-04-19T08:24:07","modified_gmt":"2024-04-19T08:24:07","slug":"panique-et-paradoxe-du-numerique-une-acceleration-incontrolee-mais-encouragee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/brunodevauchelle.org\/?p=3662","title":{"rendered":"Panique et paradoxe\u00a0du num\u00e9rique : une acc\u00e9l\u00e9ration incontr\u00f4l\u00e9e mais encourag\u00e9e,"},"content":{"rendered":"<p>La multiplication d\u2019actes violents fait peur, d\u2019autant plus qu\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la violence physique, la violence verbale est devenue trop fr\u00e9quente. Le monde \u00e9ducatif, confront\u00e9 depuis longtemps \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9 pourtant relativement encadr\u00e9e, ne semble plus parvenir \u00e0 \u00eatre le rempart qu\u2019il a pu \u00eatre jadis. Le d\u00e9veloppement des moyens num\u00e9riques, symbolis\u00e9 par le smartphone, est devenu un symbole qui est d\u00e9sormais commun \u00e0 tous, jeunes comme adultes. Toutefois ces derniers oublient leur responsabilit\u00e9 dans ce ph\u00e9nom\u00e8ne\u00a0: ils le vivent et le partagent avec les plus jeunes. Ainsi ils transmettent cette \u00e9volution d\u2019un pan de la culture humaine\u00a0: celle qui concerne les formes d\u2019interactions et de relations humaines.<\/p>\n<p><strong>De l\u2019\u00e9crit \u00e0 l\u2019informatique, une \u00e9tonnante acc\u00e9l\u00e9ration<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;exemple du d\u00e9veloppement de l&rsquo;informatique dans notre soci\u00e9t\u00e9 depuis, en particulier le d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui, t\u00e9moigne d&rsquo;une transformation majeure de notre soci\u00e9t\u00e9. Apr\u00e8s la r\u00e9volution industrielle li\u00e9e \u00e0 la m\u00e9canisation des biens et mat\u00e9riels, est apparue la r\u00e9volution informationnelle qui concerne ce que l&rsquo;on nomme le plus souvent, \u00e0 tort, l&rsquo;immat\u00e9riel. Cette r\u00e9volution est tout autant technicienne que la pr\u00e9c\u00e9dente, mais elle concerne une partie de l&rsquo;humain qui semblait difficile \u00e0 transformer. M\u00eame si l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;\u00e9crit puis de sa m\u00e9canisation a largement transform\u00e9 la culture, l&rsquo;arriv\u00e9e de l&rsquo;informatique se caract\u00e9rise par une acc\u00e9l\u00e9ration importante de tous les moyens de traitement du langage et de la pens\u00e9e humaine. La r\u00e9cente r\u00e9-\u00e9mergence de l&rsquo;intelligence artificielle s&rsquo;inscrit dans la suite logique de cette acc\u00e9l\u00e9ration qui semble se poursuivre et s&rsquo;appliquer \u00e0 des pans de plus en plus importants du fonctionnement des humains.<\/p>\n<p><strong>Origine de cette panique<\/strong><\/p>\n<p>On peut penser que, depuis quelques ann\u00e9es, une sorte de panique s&#8217;empare des pouvoirs publics et des commentateurs. Les d\u00e9bordements li\u00e9s \u00e0 ces acc\u00e9l\u00e9rations r\u00e9v\u00e8lent un volet de l&rsquo;humain que l&rsquo;on pensait jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent contr\u00f4l\u00e9 : violence, argent, sexe, parentalit\u00e9, bien-\u00eatre etc&#8230; En d&rsquo;autres termes les discours actuels (dont les propos r\u00e9cents du premier ministre mais aussi diff\u00e9rents textes de loi propos\u00e9 par les d\u00e9put\u00e9s et s\u00e9nateurs) semblent r\u00e9v\u00e9ler qu&rsquo;on ne sait plus \u00ab\u00a0comment faire\u00a0\u00bb. Entre des textes de loi (interdiction des R\u00e9seaux aux moins de quinze ans) et des commissions parlementaires (celle sur les \u00e9crans entre autres, ou encore celle sur l&rsquo;IA), le pouvoir semble vouloir agir de mani\u00e8re essentiellement r\u00e9pressive. Pourquoi ? Parce que le rapport \u00e0 la loi dans notre soci\u00e9t\u00e9 se heurte \u00e0 deux probl\u00e8mes essentiels : l&rsquo;incivilit\u00e9 ordinaire du citoyen, la complexit\u00e9 de la parentalit\u00e9. A cela s&rsquo;ajoute le paradoxe actuel autour du num\u00e9rique : on en veut plus dans l&rsquo;\u00e9conomie, mais on en veut moins dans le quotidien. Or le d\u00e9veloppement \u00e9conomique du num\u00e9rique ne repose que sur les usages quotidiens, personnels autant que professionnels.<\/p>\n<p><strong>Incivilit\u00e9 ordinaire, transgression ordinaire<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;incivilit\u00e9 ordinaire va de la simple transgression de la loi, \u00e0 des actions individuelles bas\u00e9es sur la recherche de domination et de ma\u00eetrise personnelle et individuelle sur les autres. On peut le constater dans les comportements de conduite de v\u00e9hicules&#8230; mais aussi dans le formidable succ\u00e8s des r\u00e9seaux sociaux num\u00e9riques aussi bien par leur consommation que par leur utilisation (il suffit de regarder ce qui se passe du c\u00f4t\u00e9 de ce que l&rsquo;on appelle \u00ab\u00a0les influenceurs\u00a0\u00bb). Chacun de nous est amen\u00e9, de temps \u00e0 autre, \u00e0 pouvoir franchir les limites l\u00e9gales, parfois sans le savoir, parfois simplement en les ignorant. Quand on lit les commentaires violents, parfois haineux, r\u00e9dig\u00e9s aussi bien sur les r\u00e9seaux sociaux que sur les commentaires en ligne ouverts par les m\u00e9dias, on se rend compte qu&rsquo;il y a une part d&rsquo;incontr\u00f4lable qui traverse notre soci\u00e9t\u00e9. En demandant aux plateformes de r\u00e9guler et de censurer, on ne fait qu&rsquo;admettre l&rsquo;impuissance d&rsquo;une part d&rsquo;\u00e9ducation, celle consacr\u00e9e au vivre ensemble. On comprend la panique qui peut envahir le d\u00e9cideur, le politique, qui constate une forme d&rsquo;impuissance humaine \u00e0 laquelle il veut substituer un syst\u00e8me de contr\u00f4le de surveillance, de censure. On le comprend, mais on s&rsquo;interroge sur l&rsquo;\u00e9quilibre entre pr\u00e9vention et r\u00e9pression. S&rsquo;il n&rsquo;y a plus que ce dernier moyen pour agir, c&rsquo;est que l&rsquo;\u00e9ducation ne fonctionne pas. Face au num\u00e9rique, le paradoxe \u00e9voqu\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment prend tout son sens. Les moyens nouveaux disponibles gr\u00e2ce aux moyens num\u00e9riques font partie d&rsquo;un projet plus large et souvent impens\u00e9 sur le faire soci\u00e9t\u00e9 qui est domin\u00e9e par des logiques lib\u00e9rales et marchandes. L&rsquo;humain r\u00e9v\u00e8le l\u00e0 ses limites, et cela sort des espaces virtuels pour aller dans le r\u00e9el, la fronti\u00e8re entre les deux, semblant davantage franchissable.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>L\u2019interdit \u00e0 l\u2019aune d\u2019une forme d\u2019impuissance<\/strong><\/p>\n<p>En voulant imposer aux parents des r\u00e8gles de conduite dict\u00e9es par la loi, le pouvoir politique confirme son sentiment d&rsquo;impuissance \u00e9ducative et pr\u00e9ventive. Oubliant d&rsquo;en travailler les causes, il pr\u00e9f\u00e8re attaquer les sympt\u00f4mes et les effets. Interdire est le ma\u00eetre-mot actuel autour des suppos\u00e9s m\u00e9faits des moyens num\u00e9riques. Mais faire de ces moyens un bouc \u00e9missaire, c&rsquo;est refuser d&rsquo;analyser plus globalement les situations cr\u00e9\u00e9es par nos mod\u00e8les de soci\u00e9t\u00e9. La question centrale semble tourner autour du terme \u00ab\u00a0autorit\u00e9\u00a0\u00bb. Ce terme qui d\u00e9signe la possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre \u00ab\u00a0auteur\u00a0\u00bb de ses choix est souvent, et de mani\u00e8re abusive, associ\u00e9 \u00e0 contrainte de l&rsquo;autre. Face \u00e0 ce terme, se trouve celui \u00ab\u00a0d&rsquo;interdit\u00a0\u00bb que l&rsquo;on met trop souvent de c\u00f4t\u00e9, dans sa dimension essentielle propos\u00e9e par la psychanalyse. Face au d\u00e9sir, la construction de l&rsquo;interdit est la base d&rsquo;un acte de civilisation, d&rsquo;individuation. En r\u00e9duisant interdit \u00e0 contrainte, on oublie la dimension \u00e9ducative de la construction personnelle de l&rsquo;interdit comme fondamentale.<\/p>\n<p><strong>L\u2019Autorit\u00e9 en perte de sens<\/strong><\/p>\n<p>Autorit\u00e9 parentale, autorit\u00e9 enseignante etc&#8230; l&rsquo;appel aux \u00ab\u00a0autorit\u00e9s\u00a0\u00bb est aussi un constat de soumission \u00e0 une autre \u00ab\u00a0autorit\u00e9\u00a0\u00bb. Le paradoxe revient ici \u00e0 la surface : serions-nous sous l&#8217;emprise de \u00ab\u00a0l&rsquo;autorit\u00e9 du monde num\u00e9rique et algorithmique\u00a0\u00bb ? Faut-il substituer la loi \u00e0 la capacit\u00e9 \u00e0 faire autorit\u00e9 ? Les d\u00e9bats sur la bienveillance des parents et la psychologie positive montrent bien que la parentalit\u00e9 est complexe et que les solutions-miracles n&rsquo;existent pas si on ne prend pas en compte les contextes de vie. Michel Serres nous a pourtant bien montr\u00e9 dans le d\u00e9but de son ouvrage \u00ab\u00a0petite poucette\u00a0\u00bb l&rsquo;ensemble des causes possibles de l&rsquo;\u00e9volution de nos soci\u00e9t\u00e9s. La parentalit\u00e9, la famille, dans leurs multiples transformations assez r\u00e9centes (baisse du taux de natalit\u00e9 par exemple) sont parmi les principaux changements que le num\u00e9rique ne fait qu&rsquo;accompagner. Malheureusement, on a davantage parl\u00e9 de l&rsquo;optimisme humain (num\u00e9rique entre autres) qu&rsquo;appelait Michel Serres que d&rsquo;une analyse plus globale d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 qui ne voit pas les cons\u00e9quences de ses multiples \u00e9volutions.<\/p>\n<p><strong>Vers quelles valeurs collectives se tourner\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Vouloir imposer des droits et des devoirs aux familles ne peut pas fonctionner par la simple imposition de la loi. Le carcan religieux qui a longtemps pes\u00e9 sur la famille dispara\u00eet. L&rsquo;individu, la personne sont renvoy\u00e9s \u00e0 leur responsabilit\u00e9 individuelle et le collectif de soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;a pas r\u00e9ussi \u00e0 prendre la place de la loi divine qui s&rsquo;imposait encore largement au XX\u00e8 si\u00e8cle. Le retour \u00e0 l&rsquo;envie de religion (rigoriste) ou de l&rsquo;envie d&rsquo;un pouvoir fort qui traverse actuellement les d\u00e9mocraties font \u00e9cho au mythe fondateur d&rsquo;Internet qui renfor\u00e7ait l&rsquo;individu dans une position de faire soci\u00e9t\u00e9. Au vertige de l&rsquo;individu perdu seul devant son \u00e9cran, de plus en plus de personnes demandent \u00e0 une autorit\u00e9 ext\u00e9rieure de s&rsquo;imposer. Sauf que dans le champ \u00e9ducatif, il y a un espace priv\u00e9, celui de la vie familiale, au sein de laquelle on est amen\u00e9s \u00e0 construire les rapports d&rsquo;autorit\u00e9, ceux qui sont au coeur d&rsquo;une culture de soci\u00e9t\u00e9 qui entend pourtant rappeler le collectif. En tentant de restaurer les valeurs r\u00e9publicaines et autres impulsions politiques, le pouvoir laisse croire que des valeurs sup\u00e9rieures peuvent transcender l&rsquo;action individuelle, prenant la place de la religion. Le num\u00e9rique s&rsquo;appuie dans son d\u00e9veloppement sur un autre paradoxe : la libert\u00e9 individuelle manipulable par des algorithmes et des intentions marchandes. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une autre autorit\u00e9, beaucoup plus sournoise et impens\u00e9e&#8230; qui progressivement d\u00e9lite le pouvoir de la loi et celui du collectif, du social.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Ralentir pour reprendre la main sur notre devenir<\/strong><\/p>\n<p>Ralentir nous sugg\u00e8re Hartmut Rosa, retrouvons aussi la r\u00e9sonance comme ciment au fondement de nos soci\u00e9t\u00e9s. Alors que des politiques de tous bords pr\u00f4nent l&rsquo;autorit\u00e9 r\u00e9pressive, ils font aussi le spectacle de l&rsquo;absence de sens du bien commun et d&rsquo;attitudes qui contredisent leurs propos. Le citoyen perd de plus en plus le sens du social et devient progressivement un individu ordinaire aux prises avec le monde. Nos politiques actuels sont sur le reculoir : alors ils promeuvent un contr\u00f4le externe qui semble faire r\u00eaver nombre de personnes qui parfois ne sont pas \u00e0 m\u00eame d&rsquo;assurer leur propre relation \u00e0 la loi, au collectif. Faire appel \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 externe c&rsquo;est renoncer au sens premier du terme&#8230; \u00eatre auteur au sein de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La multiplication d\u2019actes violents fait peur, d\u2019autant plus qu\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la violence physique, la violence verbale est devenue trop fr\u00e9quente. 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