{"id":3710,"date":"2025-01-17T10:51:13","date_gmt":"2025-01-17T10:51:13","guid":{"rendered":"https:\/\/brunodevauchelle.org\/?p=3710"},"modified":"2025-01-17T10:51:13","modified_gmt":"2025-01-17T10:51:13","slug":"les-mots-nont-plus-de-sens-et-pourtant-ils-tuent-encore","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/brunodevauchelle.org\/?p=3710","title":{"rendered":"Les mots n&rsquo;ont plus de sens et pourtant ils tuent\u00a0 encore !"},"content":{"rendered":"<p>Il est attristant d&rsquo;assister \u00e0 la d\u00e9tresse de jeunes et d&rsquo;adultes assaillis et assomm\u00e9s de mots, de propos, tous plus infamants les uns que les autres et dont les cons\u00e9quences sont souvent catastrophiques. C&rsquo;est effectivement la base du cyberharc\u00e8lement, comme elle l&rsquo;est du harc\u00e8lement ordinaire : des mots qui touchent des mots qui frappent, des mots qui, parfois tuent. Il faut mettre en regard des mots avec ceux que nous tiennent dans tous les m\u00e9dias les personnes qui prennent la parole publiquement. La lente d\u00e9sagr\u00e9gation de la d\u00e9mocratie est celle des mots et de leur sens. Les exemples sont multiples et quotidiens. Ils sont souvent port\u00e9s par des personnes, elles-m\u00eames d\u00e9sign\u00e9es comme \u00ab\u00a0porte-parole\u00a0\u00bb, soit par une \u00e9lection, soit simplement par cooptation (embauche ou collusion). Celles et ceux qui tiennent parole sans se soucier de la valeur r\u00e9elle de celle-ci devraient pourtant s&rsquo;interroger sur les effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res des formes de paroles tenues, en particulier dans les espaces publics.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Entre les suiveurs et les parleurs <\/strong><\/p>\n<p>Il faut s&rsquo;interroger sur le fait que lorsque l&rsquo;on parle des r\u00e9seaux sociaux, on parle avant tout et presque exclusivement des \u00ab\u00a0usagers\u00a0\u00bb inscrits ( https:\/\/fr.statista.com\/themes\/2761\/l-usage-des-reseaux-sociaux-en-france\/#statisticChapter) . Et cela sans pr\u00e9ciser r\u00e9ellement les usages et en particulier la part des usagers qui produisent des contenus et ceux qui r\u00e9agissent. Car ce sont bien ces deux activit\u00e9s qui sont le signe d&rsquo;une \u00e9volution du rapport de la population \u00e0 la prise de parole \u00e0 la production de mots. Comme pour les \u00e9lections et m\u00eame bien d&rsquo;avantage les abstentionnistes sont bien plus nombreux que les votants ! De plus le fait d&rsquo;\u00eatre abonn\u00e9 ou inscrit aupr\u00e8s d&rsquo;un compte ne pr\u00e9juge en rien de la relation entre la personne abonn\u00e9e et le compte du r\u00e9seau auquel elle est abonn\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Quel droit, quelle l\u00e9gitimit\u00e9 pour s&rsquo;exprimer<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9volution actuelle du \u00ab\u00a0droit \u00e0 s&rsquo;exprimer\u00a0\u00bb am\u00e8ne \u00e0 deux travers : la multiplication de ceux qui \u00ab\u00a0causent\u00a0\u00bb et la vacuit\u00e9 de la plupart des prises de parole. De fait, comme s&rsquo;exprimer publiquement est devenu possible pour chacun, on est tent\u00e9, voir incit\u00e9, \u00e0 le faire et en particulier \u00e0 r\u00e9agir. Rappelons ici l&rsquo;histoire du \u00ab\u00a0courrier des lecteurs\u00a0\u00bb puis de la mise en place de m\u00e9diateurs (trices) dans les m\u00e9dias, mais aussi la pr\u00e9sence, sur les plateformes, de personnes r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es pour \u00ab\u00a0filtrer\u00a0\u00bb les contenus&#8230;. Ce sont autant de signe de cette multiplication des prises de paroles, port\u00e9es en plus sur l&rsquo;anonymat et l&rsquo;impunit\u00e9 (relative toutefois) dont semblent croire ceux qui d\u00e9posent leurs paroles sur les espaces publics. Les m\u00e9canismes d&rsquo;incitation \u00e0 la prise de parole s&rsquo;accompagnent de la survalorisation de la popularit\u00e9. \u00c0 l\u2019instar de militants politiques et de leurs responsables, il est plus important d&rsquo;\u00eatre vu quelque soit le propos tenu, fusse-t-il condamnable. De plus, il semble important d&rsquo;occuper l&rsquo;espace, le terrain m\u00e9diatique dans sa totalit\u00e9 : passer du r\u00e9seau social num\u00e9rique aux m\u00e9dias audiovisuels s&rsquo;inscrit dans une sorte de continuit\u00e9 de la visibilit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Vacuit\u00e9 de la parole<\/strong><\/p>\n<p>La pauvret\u00e9 des prises de parole est souvent un bon indicateur de cette \u00e9volution. Le monde militant est depuis tr\u00e8s longtemps habitu\u00e9 \u00e0 ces propos, appel\u00e9s parfois langue de bois ou encore \u00e9l\u00e9ments de langage dont la seule fonction est de s&rsquo;assurer une forme de domination verbale. Dans les assembl\u00e9es humaines o\u00f9 se tiennent des d\u00e9bats \u00ab\u00a0officiels\u00a0\u00bb ou dans les \u00e9missions de confrontation entre points de vue, ces pratiques sont courantes. Le degr\u00e9 de vacuit\u00e9 y est variable, et ce qui compl\u00e8te le tout c&rsquo;est l&rsquo;absence d&rsquo;\u00e9coute de l&rsquo;autre. On remarque parfois cela aussi chez les journalistes interviewers qui \u00ab\u00a0d\u00e9roulent\u00a0\u00bb leur conducteur d&rsquo;entretien parfois sans se soucier des r\u00e9ponses donn\u00e9es, interrompant l&rsquo;interlocuteur avant m\u00eame qu&rsquo;il ait d\u00e9velopp\u00e9 son propos. Comme si ces interviewers souhaitaient faire perdre pied \u00e0 leurs interlocuteurs en les \u00ab\u00a0harcelant\u00a0\u00bb parfois. Jadis Pierre Bourdieu avait soulev\u00e9 le probl\u00e8me \u00e0 plusieurs reprises. On ajouterait aujourd&rsquo;hui que des deux c\u00f4t\u00e9s interviewers et interview\u00e9s, le jeu est organis\u00e9 et pr\u00e9par\u00e9 soigneusement, la parole \u00e9tant confisqu\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>La manipulation informationnelle n&rsquo;est pas nouvelle<\/strong><\/p>\n<p>\u00c9merge alors, ce qu&rsquo;on d\u00e9plore souvent aujourd&rsquo;hui mais qui n&rsquo;est pas nouveau en r\u00e9alit\u00e9, le mensonge, la fausse information&#8230; L&rsquo;histoire de la communication en temps de conflit a \u00e9t\u00e9 illustratrice de ces manipulations de la parole (rappelons ici la censure des courriers pendant la guerre 14-18 ou encore les films de propagande de la p\u00e9riode 39 -45). Essayez de suivre les conflits actuels au travers des m\u00e9dias de toutes sortes et vous aurez rapidement compris que ce qui est dit n&rsquo;est pas fait pour informer d&rsquo;abord, mais pour impressionner l&rsquo;auditeur, le r\u00e9cepteur. Impressionner est pris ici au\u00a0 double sens : d&rsquo;une part toucher \u00e9motionnellement le r\u00e9cepteur, d&rsquo;autre part imposer une version des faits ou des id\u00e9es rapport\u00e9es, qu&rsquo;elle soit vraie ou fausse, mais non v\u00e9rifiable.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Quand la passion et le militantisme am\u00e8nent \u00e0 des d\u00e9rives&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>Il y a enfin l&rsquo;enthousiasme, l&rsquo;implication, la passion et parfois la soumission (sous influence aussi)&#8230; qui am\u00e8nent \u00e0 ce que des mots et des propos soient d\u00e9form\u00e9s par l&rsquo;angle de vue li\u00e9 aux convictions, parfois profondes. Certains, m\u00eame scientifiques, prennent ainsi des arguments d&rsquo;autorit\u00e9 du fait de leur position, en estimant que c&rsquo;est la justification de leur propos : ce que je dis est vrai parce que je suis convaincu de ma parole parce que dite scientifique. On sait, depuis les travaux de Bruno Latour que les laboratoires de recherche ne sont pas exempts de d\u00e9rives et d&rsquo;erreurs. Parmi les biais, celui de la croyance, de la place et de la conviction profonde peuvent amener \u00e0 des d\u00e9rives importantes et inqui\u00e9tantes.\u00a0 De plus, ces postures sont souvent intransigeantes et n&rsquo;acceptent pas la remise en question. Ainsi, les mots prennent alors une r\u00e9sonance au-del\u00e0 de ce qu&rsquo;ils expriment simplement.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Attention, danger !!!<\/strong><\/p>\n<p>Tenir parole de mani\u00e8re simple et honn\u00eate semble de plus en plus relever de l&rsquo;illusion. Des propos tranch\u00e9s et d\u00e9finitifs semblent pr\u00e9f\u00e9rables \u00e0 des paroles nuanc\u00e9es et questionnantes. La r\u00e9ponse est plus importante que le questionnement, sorte de solutionnisme intellectuel qui n&rsquo;est que le parall\u00e8le du solutionnisme technologique. L&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;id\u00e9es extr\u00eames ou extr\u00e9mistes semble promouvoir l&rsquo;int\u00e9grisme plut\u00f4t que l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 !!! Nos enfants sont plac\u00e9s devant ce spectacle et sont invit\u00e9s \u00e0 y participer, pris par les nombreuses tentatives de captations algorithmiques ou humaines de leurs opinions, sentiments, paroles&#8230; La lente d\u00e9sagr\u00e9gation de la participation active aux espaces communs propos\u00e9s dans les soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques est le signe de repli sur soi et sur sa parole. Cette parole se construit \u00e0 partir d&rsquo;un environnement qui, s&rsquo;il se restreint aux invectives et autres interviews agressives ou encore commentaires d\u00e9bordants de certains d\u00e9batteurs, est de plus en plus pollu\u00e9, difficile \u00e0 analyser. Faut-il y plonger ?<\/p>\n<p>A suivre et \u00e0 d\u00e9battre<br \/>\nBD<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est attristant d&rsquo;assister \u00e0 la d\u00e9tresse de jeunes et d&rsquo;adultes assaillis et assomm\u00e9s de mots, de propos, tous plus infamants les uns que les autres et dont les cons\u00e9quences sont souvent catastrophiques. 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