{"id":570,"date":"2009-12-26T11:38:30","date_gmt":"2009-12-26T10:38:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.brunodevauchelle.com\/blog\/?p=570"},"modified":"2009-12-26T11:38:30","modified_gmt":"2009-12-26T10:38:30","slug":"les-contradictions-de-lecriture-et-de-la-pensee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/brunodevauchelle.org\/?p=570","title":{"rendered":"Les contradictions de l&#039;\u00e9criture et de la pens\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p>\u00c9crire pour \u00eatre lu et en m\u00eame temps prot\u00e9ger la propri\u00e9t\u00e9 de cet \u00e9crit en en interdisant la copie est un oxymore&#8230; Et pourtant c&rsquo;est la r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9dition actuelle dans sa crainte face \u00e0 la num\u00e9risation. Au m\u00eame moment, l&rsquo;\u00e9diteur gagne son proc\u00e8s contre le num\u00e9riseur\/diffuseur et le ministre de la culture annonce un budget pour la num\u00e9risation du \u00ab\u00a0patrimoine\u00a0\u00bb. Comment tenter d&rsquo;y voir clair dans tout cela ? Il me semble n\u00e9cessaire de tenter de clarifier les choses si l&rsquo;on veut, dans un projet d&rsquo;\u00e9ducation, permettre aux jeunes g\u00e9n\u00e9rations de s&rsquo;y retrouver dans les ann\u00e9es \u00e0 venir. S&rsquo;accumulent en m\u00eame temps plusieurs choses qu&rsquo;il est n\u00e9cessaire d&rsquo;aborder.<br \/>\nLes probl\u00e9matiques de l&rsquo;auteur d&rsquo;\u00e9crit et de la r\u00e9mun\u00e9ration<br \/>\n1 &#8211; Celui qui \u00e9crit et qui ensuite demande \u00e0 \u00eatre publi\u00e9, le fait pour \u00eatre lu d&rsquo;un nombre de lecteur de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e9lev\u00e9. Contrairement \u00e0 celui qui \u00e9crit pour garder la trace ou la preuve, il souhaite donc la plus large diffusion possible.<br \/>\n2 &#8211; L&rsquo;\u00e9crit papier \u00e0 cette particularit\u00e9 qu&rsquo;il n\u00e9cessite la mise en place d&rsquo;une industrie sp\u00e9cifique pour permettre la diffusion au plus grand nombre : presse, kiosque, libraires, \u00e9diteurs&#8230;. Cette industrie a besoin de r\u00e9mun\u00e9rer son activit\u00e9, c&rsquo;est ce qui se produit lorsque j&rsquo;ach\u00e8te un livre ou un journal.<br \/>\n3 &#8211; L&rsquo;auteur de l&rsquo;\u00e9crit a aussi besoin de vivre. Pour cela plusieurs cas de figure se pr\u00e9sentent : il a d\u00e9j\u00e0 un salaire, son \u00e9crit n&rsquo;est donc pas li\u00e9 \u00e0 se survie mat\u00e9rielle; il n&rsquo;a pas un salaire suffisant, son \u00e9crit lui permet de mieux vivre; il n&rsquo;a pas de salaire et son \u00e9crit et le seul moyen est de faire payer son \u00e9crit<br \/>\n4 &#8211; L&rsquo;interm\u00e9diaire charg\u00e9 de concevoir et diffuser le produit doit trouver un moyen de r\u00e9cup\u00e9rer de l&rsquo;argent pour payer son travail et \u00e9ventuellement r\u00e9mun\u00e9rer son auteur. Pour ce faire plusieurs solutions s&rsquo;offrent \u00e0 lui : il peut vendre le produit \u00e0 un prix qui permet de payer l&rsquo;ensemble; il peut vendre le produit \u00e0 un prix faible et trouver des r\u00e9mun\u00e9rations compl\u00e9mentaires dans de la publicit\u00e9 ou des services annexes comme les annonces; il peut donner le produit et se r\u00e9mun\u00e9rer uniquement sur les moyens autres que la vente du bien; il peut aussi trouver un donateur (m\u00e9c\u00e8ne, service public etc&#8230;) qui a int\u00e9r\u00eat \u00e0 financer un tel bien<br \/>\nComme on le constate l&rsquo;auteur est cach\u00e9 dans l&rsquo;ensemble du probl\u00e8me du prix dont il n&rsquo;est qu&rsquo;une partie parfois infime (7%&#8230;). Que vaut donc le travail d&rsquo;\u00e9criture par rapport au travail de conception et de diffusion du produit fini&#8230; ?<br \/>\nLes probl\u00e9matiques li\u00e9es au num\u00e9rique<br \/>\nL&rsquo;\u00e9mergence du num\u00e9rique et plus r\u00e9cemment d&rsquo;Internet a mis en \u00e9vidence une nouvelle probl\u00e9matique : l&rsquo;auteur devient moins d\u00e9pendant du concepteur diffuseur du produit fini. Pour l&rsquo;instant, celui qui dispose des canaux de distribution n&rsquo;impose pas sa loi commerciale \u00e0 celui qui \u00e9crit, on peut m\u00eame dire qu&rsquo;au contraire le diffuseur a tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 avoir de nombreux auteurs puisqu&rsquo;il ne les r\u00e9mun\u00e8re pas ou peu et que leurs \u00e9crits g\u00e9n\u00e8rent pour lui des revenus (cf les plateformes de blog qui ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce que de nombreux blogs soient cr\u00e9\u00e9s et vus, pour vendre de la publicit\u00e9 par exemple)<br \/>\n1 &#8211; Celui qui \u00e9crit en ligne souhaite \u00eatre lu par le plus grand nombre (sauf s&rsquo;il n&rsquo;a pas conscience du caract\u00e8re public de son \u00e9crit ce qui est parfois le cas de certains jeunes auteurs de blogs). Internet apporte le vecteur id\u00e9al pour celui-ci<br \/>\n2 &#8211; L&rsquo;auteur en ligne peut choisir entre le mode avec diffuseur ou sans diffuseur. Autrement dit, la presse traditionnelle qui s&rsquo;est reconvertie au web y a transpos\u00e9 son mod\u00e8le (ce qui est le cas de nombreux journalistes ayant opt\u00e9 pour ce vecteur) \u00e9conomique tout comme certains \u00e9diteurs (cf l&rsquo;Harmattan etc&#8230;). Dans le m\u00eame temps des auteurs ont choisi de ne pas passer par des diffuseurs et donc de proposer \u00ab\u00a0gratuitement\u00a0\u00bb pour le lecteur ses \u00e9crits.<br \/>\n3 &#8211; L&rsquo;auteur en ligne est donc d\u00e9sormais libre de choisir son mode de diffusion et donc de sa situation par rapport aux diffuseurs potentiels.<br \/>\n4 &#8211; L&rsquo;auteur en ligne peut ne pas vouloir de r\u00e9mun\u00e9ration et choisir d&rsquo;\u00e9crire sans \u00eatre r\u00e9mun\u00e9r\u00e9, soit parce qu&rsquo;il agit dans le cadre de son temps libre, soit parce qu&rsquo;il per\u00e7oit une r\u00e9mun\u00e9ration pour un travail dans lequel son activit\u00e9 d&rsquo;auteur peut s&rsquo;inscrire sans dommage financier.<br \/>\nOxymore et \u00e9volution de soci\u00e9t\u00e9<br \/>\n\u00c9crire pour \u00eatre lu est en contradiction avec l&rsquo;id\u00e9e de faire payer pour lire. Plus j&rsquo;\u00e9cris, plus je fais payer et donc moins j&rsquo;ai de lecteurs. Ce raisonnement qui appara\u00eetra \u00e0 courte vue aux professionnels du secteurs de l&rsquo;\u00e9dition et \u00e0 certains auteurs m\u00e9rite pourtant un examen. Pourquoi j&rsquo;\u00e9cris, finalement ? Pour \u00eatre lu ou pour en vivre ? D\u00e8s lors que la bascule est effectu\u00e9e, on voit ais\u00e9ment le probl\u00e8me que va poser le fait de lier l&rsquo;\u00e9criture \u00e0 l&rsquo;attente d&rsquo;une r\u00e9mun\u00e9ration. Il faudra d\u00e8s lors subordonner l&rsquo;\u00e9criture au \u00ab\u00a0client-lecteur\u00a0\u00bb et donc probablement r\u00e9pondre \u00e0 ses attentes. Que non diront ceux qui ayant atteint une notori\u00e9t\u00e9 suffisante peuvent donc se passer du lecteur, tout au moins sur le fond, car assur\u00e9s de leurs ventes&#8230; Mais sont-ils les plus nombreux ? et ne sont-ils pas pass\u00e9 par cette obligation avant de parvenir \u00e0 cette libert\u00e9. D\u00e8s lors il y a un risque \u00e9nomre de contradiction entre l&rsquo;\u00e9criture et le fait de vendre cette lecture.<br \/>\nSi comme Proudhon on d\u00e9clare que \u00ab\u00a0la propri\u00e9t\u00e9 c&rsquo;est le vol\u00a0\u00bb et qu&rsquo;on tente de l&rsquo;appliquer aux \u00e9crits&#8230; on voit \u00e9merger les conflits potentiels. Or la querelle sur la num\u00e9risation est en train d&rsquo;illustrer ce questionnement. En se battant contre le num\u00e9riseur nord am\u00e9ricain, les \u00e9diteurs fran\u00e7ais ont mis en \u00e9vidence cette contradiction, que ce num\u00e9riseur a t\u00f4t fait de mettre en avant : vous voulez \u00eatre lus, mais \u00e0 condition de ne pas \u00eatre diffus\u00e9s sur la plan\u00e8te enti\u00e8re. Raisonnement \u00e0 courte vue, me dira-t-on encore une fois : le num\u00e9riseur aurait du n\u00e9gocier en amont et proposer des conditions de diffusions acceptables&#8230; Il me semble que l&rsquo;on revient l\u00e0 \u00e0 l&rsquo;origine du probl\u00e8me : \u00e0 partir du moment ou le diffuseur\/num\u00e9riseur reprend la main sur l&rsquo;auteur (via son \u00e9diteur en France), la probl\u00e9matique de l&rsquo;\u00e9criture pour \u00eatre lu dispara\u00eet au profit de l&rsquo;\u00e9criture pour en vivre&#8230;.<br \/>\nA cette probl\u00e9matique du sens de l&rsquo;\u00e9criture, s&rsquo;ajoute la notion de patrimoine. La num\u00e9risation annonc\u00e9e par le gouvernement est d&rsquo;abord ax\u00e9e sur l&rsquo;id\u00e9e patrimoniale. La m\u00e9moire a bonne presse en ce moment et il est politiquement correct d&rsquo;en rappeler les devoirs&#8230; dont la conservation du patrimoine est un des \u00e9tendards. L&rsquo;historien frustr\u00e9 dans son travail par le manque de traces conserv\u00e9es dans de bonnes conditions souhaite bien \u00e9videmment que l&rsquo;on organise en amont la collecte de l&rsquo;information et sa conservation pour plus tard. On le constate donc l&rsquo;id\u00e9e premi\u00e8re est de conserver. Or le besoin n&rsquo;est-il pas aussi de diffuser. Car conserver pour conserver n&rsquo;a aucun sens. Cela ne prend sens que parce que de cette histoire on peut b\u00e2tir le pr\u00e9sent, voire le futur.<br \/>\nNombre de traces de l&rsquo;histoire sont des traces pour conservation : ainsi est-il des ostrakon qui sont les traces de transactions financi\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de l&rsquo;\u00c9gypte ancienne. Nombre de traces de l&rsquo;histoire sont des t\u00e9moignages religieux (ou non) du culte de celui qui est \u00ab\u00a0trac\u00e9\u00a0\u00bb au moment de sa vie et de sa mort. Qu&rsquo;en est-il du futur dans la trace ? Garder la trace est toujours bas\u00e9 sur l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab\u00a0cela servira plus tard\u00a0\u00bb. Autrement dit la trace \u00e9crite ou non, invite \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un lecteur futur. Or dans nombre de projets actuels on ne parle que trop peu des lecteurs et beaucoup plus de la conservation.<br \/>\nLe probl\u00e8me de la diffusion des savoirs est justement que la trace est indissociable de l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;usage \u00e0 venir de la trace. D\u00e8s lors que l&rsquo;on tente de dresser des barri\u00e8res \u00e0 la mise \u00e0 disposition de la trace on va \u00e0 l&rsquo;envers de la diffusion des savoirs. D&rsquo;ailleurs le mot conservation n&rsquo;est-il pas \u00e0 remettre en question ?<br \/>\nNotre soci\u00e9t\u00e9 qui n&rsquo;a jamais autant produit de traces volontaires, en particulier \u00e9crite, mais aussi d\u00e9sormais multim\u00e9dia est questionn\u00e9e par ce dilemme de la diffusion et de la trace. Associ\u00e9s de temps \u00e0 autres ensemble les tenant de la propri\u00e9t\u00e9 et ceux de la conservation des traces montent au cr\u00e9neaux pour freiner le mouvement que la technique (et aussi certains choix \u00e9conomiques, parfois m\u00eame politiques) a induit.<br \/>\nL&rsquo;acc\u00e8s au savoir s&rsquo;est potentiellement d\u00e9mocratis\u00e9. Mais il est encore englu\u00e9 dans des r\u00e8gles \u00e9rig\u00e9es par les puissants (de quelque bord politique qu&rsquo;ils soient) et qui leur assurent encore pour longtemps le pouvoir. Les luttes actuelles sont les r\u00e9v\u00e9latrices de cette \u00e9volution qui fait peur : autoriser la prise de parole \u00e0 ceux qui ne passent pas sous leurs fourches caudines est dangereux pour les d\u00e9tenteurs, les \u00ab\u00a0propri\u00e9taires\u00a0\u00bb du savoir.<br \/>\nL&rsquo;\u00e9ducation, celle qui autorise, doit donc r\u00e9introduire la question de \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9criture\u00a0\u00bb au sens \u00ab\u00a0d&rsquo;autorisation de la parole\u00a0\u00bb, dans sa dimension essentielle : pouvoir de lib\u00e9ration de l&rsquo;homme. En faisant \u00e9voluer les mod\u00e8les, grace \u00e0 la technique qui le rend possible, les enseignants qui se lancent dans ces projets d&rsquo;\u00e9criture en ligne, \u00e0 l&rsquo;instar de C\u00e9lestin Freinet mettant une imprimerie dans la classe, sont des lib\u00e9rateurs potentiels. A condition qu&rsquo;ils ne soient pas rattrapp\u00e9s par l&rsquo;int\u00e9r\u00eat qui fait passer le gout d&rsquo;\u00e9crire apr\u00e8s celui de la rentabilit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9crit.<br \/>\nIl vaut mieux dix vrais lecteurs gratuits que cent mille acheteurs des \u00e9crits qu&rsquo;ils ne lisent pas&#8230;<br \/>\nA d\u00e9battre<br \/>\nBD<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9crire pour \u00eatre lu et en m\u00eame temps prot\u00e9ger la propri\u00e9t\u00e9 de cet \u00e9crit en en interdisant la copie est un oxymore&#8230; Et pourtant c&rsquo;est la r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9dition actuelle dans sa crainte face \u00e0 la num\u00e9risation. 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