{"id":800,"date":"2011-01-23T19:51:22","date_gmt":"2011-01-23T18:51:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.brunodevauchelle.com\/blog\/?p=800"},"modified":"2011-01-23T19:51:22","modified_gmt":"2011-01-23T18:51:22","slug":"apprendre-a-questionner-quand-socrate-peut-encore-etre-utile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/brunodevauchelle.org\/?p=800","title":{"rendered":"Apprendre \u00e0 questionner ? Quand Socrate peut encore \u00eatre utile !"},"content":{"rendered":"<p>Les d\u00e9bats autour des comp\u00e9tences informationnelles des jeunes, leurs habilet\u00e9s, leur na\u00efvet\u00e9, leur absence de sens critique sont entr\u00e9s d\u00e9sormais dans le champ de la banalit\u00e9. Ils acqui\u00e8rent des connaissances \u00ab\u00a0futiles\u00a0\u00bb et pas des connaissances \u00ab\u00a0utiles\u00a0\u00bb, d\u00e9clarait un orateur lors de la conclusion du s\u00e9minaire sur le manuel num\u00e9rique organis\u00e9 par le minist\u00e8re de l&rsquo;\u00e9ducation les 20 et 21 janvier \u00e0 l&rsquo;ENS de Lyon. Ils ne ma\u00eetrisent pas r\u00e9ellement l&rsquo;ordinateur disent les autres enseignants, il leur faut des cours d&rsquo;informatique disent encore d&rsquo;autres, fiers d&rsquo;annoncer qu&rsquo;ils ont obtenu une option informatique en terminale et que l&rsquo;informatique entre \u00e0 nouveau dans l&rsquo;enseignement.<br \/>\nMais ce qui est le plus \u00e9tonnant dans ces d\u00e9bats c&rsquo;est que, dans la plupart des propos, deux dimensions sont ignor\u00e9es ou modestement avanc\u00e9es, mais jamais int\u00e9gr\u00e9es dans les raisonnements : la premi\u00e8re dimension est la question de la ma\u00eetrise des adultes, l&rsquo;autre est la d\u00e9finition de la culture informationnelle. Enfin une proposition r\u00e9currente traverse toutes ces prises de parole le monde acad\u00e9mique saurait d\u00e9finir ce qu&rsquo;il faut ma\u00eetriser et que ce qui n&rsquo;en fait pas partie est donc une \u00ab\u00a0futilit\u00e9\u00a0\u00bb, une \u00ab\u00a0illusion\u00a0\u00bb.<br \/>\nL&rsquo;histoire est t\u00eatue, \u00e0 moins qu&rsquo;\u00e0 nouveau l&rsquo;amn\u00e9sie ne continue de faire des ravages : \u00ab\u00a0Dans une classe de lyc\u00e9e, remplacer Racine par Brecht, c&rsquo;est modifier le rapport de l&rsquo;enseignement avec une tradition autoris\u00e9e, re\u00e7ue de chez nous, li\u00e9e aux p\u00e8res et \u00e0 des valeurs\u00a0 \u00ab\u00a0nobles\u00a0\u00bb; c&rsquo;est aussi introduire une probl\u00e9matique politique contraire au mod\u00e8le culturel qui \u00e9tablissait le ma\u00eetre (d&rsquo;\u00e9cole) en manuducteur de l&rsquo;expression populaire\u00a0\u00bb (manuducteur : Se disait autrefois d&rsquo;un officier qui, plac\u00e9 au milieu du choeur, donnait le signal aux choristes pour entonner, marquait le temps et battait la mesure. &#8211; Littr\u00e9 en ligne). L&rsquo;auteur de ce propos poursuit un peu plus loin de la mani\u00e8re suivante : \u00ab\u00a0Chez les enseignants est apparu un sentiment d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9. Il coexiste avec la conscience de leur ext\u00e9riorit\u00e9 par rapport aux lieux o\u00f9 la culture se d\u00e9veloppe, l&rsquo;usine les mass media, les techniques, les grandes entreprises&#8230; L&rsquo;enseignant flotte \u00e0 la surface de la culture : il se d\u00e9fend d&rsquo;autant plus qu&rsquo;il se sait fragile. Il se raidit. Il est port\u00e9 \u00e0 renforcer la loi sur les fronti\u00e8res d&rsquo;un empire dont il n&rsquo;est plus s\u00fbr.\u00a0\u00bb A ce texte publi\u00e9 en 1974, il est int\u00e9ressant d&rsquo;associer un texte publi\u00e9 en 1983 : \u00ab\u00a0Faut in encore une \u00e9cole ? Oui et plus que jamais, pour trois raisons : la communication, la distance, la m\u00e9moire [&#8230;] l&rsquo;\u00e9cole pourrait d&rsquo;abord \u00eatre le lieu de la \u00ab\u00a0table du savoir\u00a0\u00bb, table au sens traditionnel. Non pas tant le lieu de la communication du savoir, mais le lieu de la communication entre des hommes qui ont emmagasin\u00e9 des connaissances \u00e0 partir de la multiplicit\u00e9 de leurs r\u00e9cepteurs individuels\u00a0\u00bb.<br \/>\nRenvoyons donc \u00e0 la lecture du livre \u00ab\u00a0la culture au pluriel\u00a0\u00bb de Michel de Certeau (Points 1973 &#8211; 1987) ainsi qu&rsquo;\u00e0 celle du livre \u00ab\u00a0Les nouveaux modes de comprendre\u00a0\u00bb de Pierre Babin et Marie France Kouloumdjian (Le Centurion 1983). Bien d&rsquo;autres auteurs nous ont avertis depuis longtemps, le signe de la peur du monde acad\u00e9mique c&rsquo;est son d\u00e9ni ou sa tentative de normalisation lorsqu&rsquo;une culture autre que celle qu&rsquo;elle promeut \u00e9merge. Avec les TIC il y a malheureusement plus de trente ann\u00e9es que l&rsquo;on observe cela. La lecture de<a href=\"http:\/\/www.cyberpresse.ca\/place-publique\/editorialistes\/francois-cardinal\/201101\/14\/01-4360295-nos-eleves-illettres-numeriques.php\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"> cet article<\/a> (http:\/\/www.cyberpresse.ca\/place-publique\/editorialistes\/francois-cardinal\/201101\/14\/01-4360295-nos-eleves-illettres-numeriques.php) de Fran\u00e7ois Cardinal devrait pourtant nous faire r\u00e9fl\u00e9chir. Intitul\u00e9 \u00a0\u00bb Nos \u00e9l\u00e8ves, ces illettr\u00e9s num\u00e9riques&#8230;\u00a0\u00bb l&rsquo;auteur met en \u00e9vidence la carence du monde scolaire. Sans entrer dans le d\u00e9tail de l&rsquo;argumentaire (un peu l\u00e9ger cependant), on peut d\u00e9celer derri\u00e8re ces propos les trois dimensions qui sont propos\u00e9es \u00e0 notre r\u00e9flexion ici. En filigrane de ce propos et en faisant du lien avec de nombreuses observations, les enseignants, comme de nombreux adultes, sont tr\u00e8s loin de ma\u00eetriser l&rsquo;usage de ces technologies mais ce sont parfois (mais pas toujours) les m\u00eames qui voudraient imposer aux jeunes cette ma\u00eetrise dont ils ignorent m\u00eame le sens r\u00e9el. Car c&rsquo;est le contour de cette ma\u00eetrise qui a bien du mal \u00e0 \u00e9merger des propos des uns et des autres. Les critiques nombreuses du B2i ou du C2I n&rsquo;ont que rarement amen\u00e9 \u00e0 un r\u00e9el travail de recomposition (comme celui, par exemple, qui avait \u00e9t\u00e9 fait entre 2006 et 2008 \u00e0 propos de la \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/numericulture.org\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">num\u00e9riculture<\/a>\u00a0\u00bb http:\/\/numericulture.org\/). Or le m\u00e9rite de ces certifications \u00e9tait bien de s&rsquo;attaquer aux deux suppos\u00e9s probl\u00e8mes pos\u00e9s par les TIC \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole : un travail technique et un travail culturel. Certes il y avait \u00e0 redire et nous n&rsquo;avons pas manqu\u00e9 de le signaler, mais force est d&rsquo;observer que les r\u00e9sistances, mais surtout les oppositions (au del\u00e0 des rituels \u00ab\u00a0temps-moyens-formation) ont \u00e9t\u00e9 nombreuses. Quant \u00e0 la distance critique, l&rsquo;ignorance n&rsquo;a jamais permis de la cr\u00e9er. C&rsquo;est au contraire de la connaissance que nait la distance critique; relisons Condorcet pour s&rsquo;en convaincre, mais observons qu&rsquo;autant il cherchait \u00e0 ouvrir vers la connaissance, autant il cherchait \u00e0 imposer un contr\u00f4le fort sur cette connaissance, ce contr\u00f4le repris ensuite par Jules Ferry et continu\u00e9 encore de nos jours par de nombreux acteurs politiques de l&rsquo;\u00e9ducation.<br \/>\nUn enseignant se questionnait l&rsquo;autre jour \u00e0 propos des opinions personnelles : comment en tant qu&rsquo;enseignant amener les \u00e9l\u00e8ves \u00e0 d\u00e9passer les \u00ab\u00a0premi\u00e8res impressions\u00a0\u00bb\u00a0 pour aller vers la distance critique sans entrer dans le m\u00eame cercle infernal qui consiste \u00e0 opposer l&rsquo;opinion de l&rsquo;enseignant \u00e0 celle de l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve ? La meilleure r\u00e9ponse trouv\u00e9e est tir\u00e9e de deux approches : le questionnement Socratique (la ma\u00efeutique), le scepticisme argument\u00e9 (et non de principe). Malheureusement l&rsquo;enseignant nous disait qu&rsquo;avec l&rsquo;environnement m\u00e9diatique, il se sentait lui m\u00eame en grande difficult\u00e9 pour y parvenir. Manque d&rsquo;outils d&rsquo;analyse, manque de connaissance sur les dispositifs et les techniques, manque de connaissance de l&rsquo;histoire des \u00e9volutions scientifiques et techniques, etc&#8230;<br \/>\nInterrogeons les enseignants du secondaire et du sup\u00e9rieur sur leur sentiment de ma\u00eetrise des TIC, mais aussi de l&rsquo;environnement informationnelle et de la culture associ\u00e9e (information literacy&#8230;) et l&rsquo;on se rendra rapidement compte qu&rsquo;ils rivalisent souvent avec leurs \u00e9l\u00e8ves mais dans un autre sens : si souvent ils se sentent apte \u00e0 ma\u00eetriser cet environnement, quelques mises en situation nous r\u00e9v\u00e8lent rapidement qu&rsquo;une grande majorit\u00e9 reste tr\u00e8s d\u00e9munie et n&rsquo;a, comme les \u00e9l\u00e8ves que des comp\u00e9tences de surface. Car les contextes sont nouveaux : non seulement il y a la ma\u00eetrise technique, mais aussi il y a la gestion dynamique de l&rsquo;information et de la communication. Or ces deux champs de comp\u00e9tences ne sont pas aussi d\u00e9velopp\u00e9es qu&rsquo;on le pense : il suffit d&rsquo;ailleurs pour s&rsquo;en convaincre de noter l&rsquo;importance de la demande de formation dans ces domaines chaque fois qu&rsquo;on \u00e9voque le d\u00e9veloppement des TIC dans l&rsquo;enseignement. Or la particularit\u00e9 de ces \u00e9volutions est de ne pas se satisfaire d&rsquo;une connaissance th\u00e9oris\u00e9e et de n\u00e9cessiter une pratique avanc\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re et surtout une forte capacit\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0apprendre de l&rsquo;exp\u00e9rience\u00a0\u00bb. Et cette derni\u00e8re comp\u00e9tence est particuli\u00e8rement d\u00e9velopp\u00e9e, dans le domaine des TIC par les jeunes (mais pas th\u00e9oris\u00e9e&#8230;).<br \/>\nFaire des cours d&rsquo;informatique, faire des cours d&rsquo;information, faire des cours de communication&#8230;. Belles intentions et n\u00e9cessit\u00e9s probables, mais largement insuffisantes si elles ne sont pas pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es d&rsquo;une longue analyse des pratiques spontan\u00e9es (futiles) mais surtout tr\u00e8s avanc\u00e9es, mais pas dans le sens scolaire&#8230; Or l&rsquo;une des constantes des discours sur le domaine va \u00e0 l&rsquo;envers : commencer par faire cours et ensuite appliquer ! Mais d&rsquo;abord cela n&rsquo;est pas le mod\u00e8le d&rsquo;apprentissage d\u00e9velopp\u00e9 par nos \u00e9l\u00e8ves, et ensuite c&rsquo;est de \u00ab\u00a0processus de structuration\u00a0\u00bb dont ont r\u00e9ellement besoin les jeunes comme les adultes. Le sens des cours d&rsquo;informatique ou de communication etc&#8230; n&rsquo;apparait pour les jeunes que s&rsquo;il permet de comprendre des pratiques r\u00e9elles non scolaires d&rsquo;abord et s&rsquo;il leur permet d&rsquo;aller plus loin en les amenant \u00e0 des pratiques \u00ab\u00a0structurantes\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0analys\u00e9es\u00a0\u00bb; mais pas seulement dans ces cours mais surtout dans toutes les occasions d&rsquo;usage. Et c&rsquo;est bien l\u00e0 que tr\u00e8s souvent le frein est mis. Mais comme pour la m\u00e9thodologie, impossible de d\u00e9velopper des comp\u00e9tences sans contexte; comme pour l&rsquo;apprentissage, un savoir ne se transforme en connaissance que s&rsquo;il est utilis\u00e9, et pas dans des exercices syst\u00e9matiques, mais dans des situations complexes. C&rsquo;est pourquoi ces savoirs, informatiques, informationnels et communicationnels ne peuvent \u00eatre d&rsquo;abord \u00e9tudi\u00e9s pour eux-m\u00eames.<br \/>\nQuand \u00e0 l&rsquo;esprit critique, il ne peut se d\u00e9velopper que dans cette dialectique qui permet de comprendre que les outils ne sont jamais neutres, et qu&rsquo;ils prennent sens dans des contextes dans lesquels les acteurs les manipulent, les utilisent, les \u00ab\u00a0instrumentalisent\u00a0\u00bb. Les enseignants sont en r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s d\u00e9munis pour mettre en oeuvre cet esprit critique pour eux-m\u00eames et aussi pour le faire d\u00e9velopper par leurs \u00e9l\u00e8ves. Il y a plusieurs explications \u00e0 cela dont la principale est que cela demande du temps et de l&rsquo;activit\u00e9, ce qui va \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 d&rsquo;un syst\u00e8me scolaire qui \u00ab\u00a0accumule\u00a0\u00bb toujours plus de savoirs sans toujours se poser la question de leur ma\u00eetrise, et de la dur\u00e9e n\u00e9cessaire \u00e0 leur ma\u00eetrise. Les TIC ont cette particularit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre disponibles aussi bien dans le syst\u00e8me d&rsquo;enseignement qu&rsquo;en dehors, il est tr\u00e8s regrettable que l&rsquo;on ne profite pas de cela pour faire du lien, et pr\u00e9f\u00e9rer trop souvent une opposition, voire dans certains cas un m\u00e9pris&#8230;. Or les jeunes sont en train de rendre au syst\u00e8me scolaire un retour assez juste de cette opposition : ils l&rsquo;ignorent&#8230;<br \/>\nA suivre et \u00e0 d\u00e9battre&#8230;<br \/>\nBD<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les d\u00e9bats autour des comp\u00e9tences informationnelles des jeunes, leurs habilet\u00e9s, leur na\u00efvet\u00e9, leur absence de sens critique sont entr\u00e9s d\u00e9sormais dans le champ de la banalit\u00e9. 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