{"id":842,"date":"2011-04-14T06:01:03","date_gmt":"2011-04-14T05:01:03","guid":{"rendered":"http:\/\/www.brunodevauchelle.com\/blog\/?p=842"},"modified":"2011-04-14T06:01:03","modified_gmt":"2011-04-14T05:01:03","slug":"de-nouvelles-mediations-a-inventer-dans-un-monde-immediat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/brunodevauchelle.org\/?p=842","title":{"rendered":"De nouvelles m\u00e9diations \u00e0 inventer dans un monde imm\u00e9diat"},"content":{"rendered":"<p>Alain Finkielkraut ou une pens\u00e9e fissur\u00e9e : De nouvelles m\u00e9diations \u00e0 inventer dans un monde imm\u00e9diat<br \/>\nLa lecture de l&rsquo;interview d&rsquo;Alain Finkielkraut dans le suppl\u00e9ment \u00e9ducation du journal le Monde de ce 13 avril est particuli\u00e8rement int\u00e9ressante par l&rsquo;impression de \u00ab\u00a0pens\u00e9e fissur\u00e9e\u00a0\u00bb qu&rsquo;il laisse. C&rsquo;est la quasi permanence de la question du num\u00e9rique dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du propos et sa pr\u00e9sence souterraine dans la deuxi\u00e8me qui est le premier argument. Le penseur est inquiet, une sorte de faille sismique est perceptible, elle s&rsquo;appelle le num\u00e9rique. La terre de Culture qu&rsquo;il \u00e9voque comme soubassement de l&rsquo;\u00e9lite est en train de subir un s\u00e9isme consid\u00e9rable, a tel point que m\u00eame l&rsquo;\u00e9lite ne saurait plus quelle est cette Culture, ne la d\u00e9fendant m\u00eame plus. Le livre, objet symbole, est au centre de l&rsquo;argumentaire du philosophe comme lieu de silence, de lenteur, de fixit\u00e9. Mais le livre est aussi en train de subir le s\u00e9isme des nouvelles formes d&rsquo;\u00e9crits et de lecture. Mais ce qu&rsquo;il interroge fondamentalement, c&rsquo;est l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9, mot qui doit \u00eatre pris dans toute ses acceptions; en d&rsquo;autres termes et de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, la communication permanente, rendue possible par l&rsquo;\u00e9volution technologique apporterait un trouble dans le rapport au monde que chacun construit. Ce trouble serait donc dans l&rsquo;impossibilit\u00e9 faite \u00e0 chacun de penser le monde qui nous entoure le discuter, le bavarder, de pr\u00e9f\u00e9rence, imm\u00e9diatement avec d&rsquo;autres. Jadis Pierre Bourdieu avait \u00e9voqu\u00e9, dans un vif \u00e9change avec Jean Marie Cavada, un probl\u00e8me similaire \u00e0 propos de son ouvrage \u00ab\u00a0T\u00e9l\u00e9visions\u00a0\u00bb. Il y \u00e9voquait le fait que le d\u00e9bat avait remplac\u00e9 l&rsquo;expos\u00e9 de la pens\u00e9e dans les m\u00e9dias audiovisuels en particulier. Le d\u00e9placement d&rsquo;Alain Finkielkraut sur le num\u00e9rique \u00e0 partir d&rsquo;une question assez proche, montre que le probl\u00e8me pourrait \u00eatre ailleurs. On peut s&rsquo;interroger sur la forme de perception qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9lite intellectuelle de la soci\u00e9t\u00e9 qui les entoure et de ce qui est alors bon ou mauvais pour elle. On peut s&rsquo;interroger sur la nature du probl\u00e8me pos\u00e9, en se demandant si la question pos\u00e9e n&rsquo;est pas un peu d\u00e9cal\u00e9e par rapport au ph\u00e9nom\u00e8ne social actuel. Michel Serres, dans son propos r\u00e9cent \u00e0 l&rsquo;institut de France d\u00e9clarait : \u00ab\u00a0Pourquoi ces nouveaut\u00e9s ne sont-elles point advenues ? J\u2019en accuse les philosophes, dont je suis, gens qui ont pour m\u00e9tier d\u2019anticiper le savoir et les pratiques \u00e0 venir, et qui ont, comme moi, ce me semble, failli \u00e0 leur t\u00e2che. Engag\u00e9s dans la politique au jour le jour, ils ne virent pas venir le contemporain. Si j\u2019avais eu, en effet, \u00e0 croquer le portrait des adultes, dont je suis, il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 moins flatteur.\u00a0\u00bb Il terminait en se r\u00eavant d&rsquo;avoir \u00e0 construire le monde, \u00e0 le faire, et non pas le re-faire. Ainsi le philosophe n&rsquo;aurait pas pens\u00e9 le contemporain. L&rsquo;absence de propositions concr\u00e8tes, contemporaines, d&rsquo;Alain Finkielkraut est une belle illustration de ce dont s&rsquo;accuse Michel Serres. L&rsquo;incapacit\u00e9 de penser le contemporain est ici davantage la sensation d&rsquo;une faille impensable qu&rsquo;une r\u00e9flexion constructive, comme si l&rsquo;homme avait \u00e9puis\u00e9 l&rsquo;analyse, tournant en rond, sans y trouver de porte de sortie autre que par un rattachement \u00e0 des objets symboliques et pourtant bien mat\u00e9riels, bien r\u00e9els. Quant \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, bien tristement analys\u00e9e dans ce texte, elle n&rsquo;y retrouve aucun moyen de s&rsquo;en sortir, le philosophe nous annonce en filigrane qu&rsquo;il est trop tard. Le mot anachronisme utilis\u00e9 \u00e0 propos de l&rsquo;\u00e9cole montre une autre fissure, celle du rapport au savoir et \u00e0 sa transmission. Le seul \u00e9l\u00e9ment d&rsquo;analyse qui aurait pu permettre une autre ouverture concerne la question de la \u00ab\u00a0techno-d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb. En poussant vraiment l&rsquo;analyse, mais il ne le fait pas, le philosophe aurait pu mettre \u00e0 jour un questionnement essentiel sur le fondement de nos soci\u00e9t\u00e9s contemporaines : en juxtaposant la question de la d\u00e9mocratie (principe de d\u00e9cision) et la question de la technique (principe d&rsquo;action), il y avait mati\u00e8re \u00e0 mettre en \u00e9vidence la n\u00e9cessit\u00e9 de faire une proposition pourtant sous jacente ailleurs dans ce propos : celle de la construction de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 (principe de r\u00e9flexivit\u00e9) dans le monde contemporain. Ce n&rsquo;est pas le livre qui porte l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9, mais l&rsquo;humain. Pris lui-m\u00eame dans la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle, le philosophe en oublie peut-\u00eatre ce devoir de r\u00e9flexivit\u00e9, et c&rsquo;est tr\u00e8s dommage.<br \/>\nOn peut imaginer que pour faire face \u00e0 ce monde il soit n\u00e9cessaire de repenser la place et la forme de l&rsquo;\u00e9cole, autrement dit la r\u00e9-inventer ou plut\u00f4t comme nous y invite Michel Serres, \u00e0 l&rsquo;inventer. Il y a de nouvelles m\u00e9diations \u00e0 inventer dans un monde imm\u00e9diat et la premi\u00e8re est celle de l&rsquo;\u00e9cole. Car ce qui est fatigu\u00e9 dans le syst\u00e8me ce n&rsquo;est pas le hussard noir, t\u00e2cheron du quotidien, toujours \u00e0 la peine, mais toujours vaillant malgr\u00e9 ses rudes remarques. Ce qui est fatigu\u00e9 c&rsquo;est la fonction de m\u00e9diation. L&rsquo;incroyable accroissement du nombre de m\u00e9diateurs, coachs, accompagnateurs en tous genres (et aux sens plus incertains les uns que les autres) est paradoxalement un mauvais signe, un signe d&rsquo;externalisation de l&rsquo;acte d&rsquo;inter-m\u00e9diation. Certaines \u00e9missions de t\u00e9l\u00e9vision illustrent magnifiquement cela en voulant donner aux parents des le\u00e7ons d&rsquo;autorit\u00e9. Le recours syst\u00e9matique des gouvernants \u00e0 des solutions externes, plus de police, plus d&rsquo;\u00e9cole, \u00e0 des probl\u00e8mes de soci\u00e9t\u00e9 qui touchent chacun montre bien cette incapacit\u00e9 \u00e0 prendre en compte ce besoin.<br \/>\nInternet pr\u00e9sente cette particularit\u00e9 \u00e0 savoir qu&rsquo;il a achev\u00e9 le travail commenc\u00e9 par la t\u00e9l\u00e9vision : plus besoin d&rsquo;interm\u00e9diaire. Les jeunes ont saisi au bond cette opportunit\u00e9 et sont en train de construire de nouvelles formes de vivre ensemble. Pour l&rsquo;instant l&rsquo;apparition de ces nouvelles formes est peu \u00e9vidente, les outils sont trop r\u00e9cents, les pratiques trop nouvelles. Les adultes qui sont au commande ont invent\u00e9 un outil, mais ont oubli\u00e9 le mode d&#8217;emploi, ne l&rsquo;ont m\u00eame par imagin\u00e9. Car c&rsquo;est un des \u00e9l\u00e9ments remarquable de l&rsquo;\u00e9volution technique actuelle : on n&rsquo;a pas besoin de mode d&#8217;emploi, pas besoin d&rsquo;interm\u00e9diaire. Or l&rsquo;\u00e9cole est le lieu de l&rsquo;interm\u00e9diaire, et le livre, objet central, encore maintenant du monde scolaire, oblige l&rsquo;interm\u00e9diaire, ne serait-ce que pour acc\u00e9der au sens premier, au d\u00e9chiffrage. On assiste \u00e0 un fissurage progressif du monde scolaire, de la forme scolaire, avec ses usagers. La question de savoir s&rsquo;il faut ou non Internet dans le monde scolaire est une fausse question, une question d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9e car le num\u00e9rique c&rsquo;est du d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Parce que l&rsquo;\u00e9cole se d\u00e9finit sur le savoir \u00e0 transmettre et sur l&rsquo;id\u00e9ologie \u00e9galitaire qui l&rsquo;a fond\u00e9e, elle\u00a0 n&rsquo;a pas vu que ces deux fondements s&rsquo;\u00e9vanouissent dans une soci\u00e9t\u00e9 qui s&rsquo;est donn\u00e9 des axes de d\u00e9veloppement bien diff\u00e9rents. Les conflits avec le monde ext\u00e9rieur se multiplient comme l&rsquo;a montr\u00e9 le dernier colloque de l&rsquo;AFAE intitul\u00e9 : \u00ab\u00a0\u00e9cole et soci\u00e9t\u00e9 entre tension et mutation\u00a0\u00bb.<br \/>\nLe monde scolaire ne peut pas \u00eatre analys\u00e9 ind\u00e9pendamment de la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle il \u00e9volue. Or le philosophe l&rsquo;a oubli\u00e9, semble-t-il. A moins qu&rsquo;il ne pense qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui l&rsquo;\u00e9cole soit encore prescriptrice de tout ce qui advient ensuite. S&rsquo;il regarde autour de lui, le philosophe verra que la fragilit\u00e9 humaine s&rsquo;exprime trop souvent d\u00e8s lors que l&rsquo;attrait, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat imm\u00e9diat est fort. Le clinquant, le brillant font encore de l&rsquo;effet, m\u00eame sur l&rsquo;enseignant. M\u00eame si chacun s&rsquo;en d\u00e9fend, nous ne r\u00e9sistons pas facilement devant l&rsquo;\u00e9talage des opulentes vitrines de nos villes. D\u00e9sormais ces vitrines ont franchi la porte de la maison, et les colporteurs se sont invit\u00e9s dans le salon ou dans la chambre \u00e0 coucher. Ces m\u00eames colporteurs ont bien compris qu&rsquo;il fallait tenir l&rsquo;\u00e9cole \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, mais pas trop, d\u00e8s fois qu&rsquo;elle ouvre grand les yeux, \u00e0 regarder de trop pr\u00e8s ce qui se passe (cf l&rsquo;absence d&rsquo;\u00e9ducation \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 de consommation dans le syst\u00e8me scolaire). Le philosophe qui ne veut voir que le livre dans l&rsquo;\u00e9cole leur rend un bien plus grand service encore : il rend ignorant la jeunesse du monde num\u00e9rique et ainsi vuln\u00e9rable \u00e0 l&rsquo;instrument qui s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9 en dehors.<br \/>\nIl est temps de r\u00e9agir et de construire une v\u00e9ritable strat\u00e9gie \u00e9ducative pour permettre aux jeunes de grandir avec le num\u00e9rique pour qu&rsquo;ils puissent ensuite lui indiquer le chemin. Sinon, le joueur de fl\u00fbte, en jouant sa petite musique, sortira les enfants de nos villes et les emm\u00e8nera avec lui&#8230; ainsi il se vengera de notre incurie&#8230; peut-\u00eatre&#8230;<br \/>\nA d\u00e9battre<br \/>\nBD<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alain Finkielkraut ou une pens\u00e9e fissur\u00e9e : De nouvelles m\u00e9diations \u00e0 inventer dans un monde imm\u00e9diat La lecture de l&rsquo;interview d&rsquo;Alain Finkielkraut dans le suppl\u00e9ment \u00e9ducation du journal le Monde de ce 13 avril est particuli\u00e8rement int\u00e9ressante par l&rsquo;impression de \u00ab\u00a0pens\u00e9e fissur\u00e9e\u00a0\u00bb qu&rsquo;il laisse. 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