Faire face à la lente évolution de nos façons de voir et de comprendre : complotisme et Overton

Les représentations sociales et les représentations mentales sont au centre de ce que nous pensons et elles agissent sur la manière dont nous vivons notre quotidien. Désormais elles sont de plus en plus souvent construites à partir de notre perception du monde via les moyens numériques. Pour analyser la manière dont elles évoluent, nous proposons ici d’aborder deux problématiques qui sont liées en particulier aux médias, aux réseaux sociaux et plus globalement à la manière dont nous nous informons et ce que nous faisons des informations que nous lisons, regardons, écoutons…  : d’une part ce qui explique la montée des théories du complot et d’autre part la manière dont nous devenons perméables à des idées qui nous étaient précédemment inacceptables. On peut s’interroger sur notre capacité à être influençables. Il ne s’agit pas de disserter sur les « influenceurs », mais sur nos capacités d’absorption ou de résistance face à des informations qui divergent de nos connaissances ou de nos croyances.

Influençables, perméables, sommes-nous en situation de faiblesse ?

Éduquer les jeunes et l’ensemble de la population, est-ce un acte d’influence ? A regarder sur ce qui apparaît dans l’espace informationnel et communicationnel, il faut inverser la proposition : influencer est-ce éduquer ? On peut s’interroger sur l’effet de tous ces discours, propos, story’s et autres vidéos qui circulent dans les espaces médiatiques (cf. les études dites en réception en SIC). On observe que, progressivement les médias traditionnels ont « incorporé » les autres médias dits sociaux numériques. Ils en sont désormais le prolongement, et l’amplificateur le plus souvent. C’est probablement une des explications de « l’exode informationnelle » (et pas seulement la fatigue.https://www.jean-jaures.org/publication/lexode-informationnel/ ). Le problème est qu’il y a des effets importants sur l’évolution de nos représentations du monde (et des humains) qui nous entoure. Petit à petit nous acceptons des idées, de discours, des propositions que l’on jugeait inacceptables auparavant.

La fenêtre d’Overton : comment rendre acceptables des idées inacceptables ?

A lire cet article de Sandra Laugier https://theconversation.com/la-fievre-nous-rend-elle-meilleurs-education-politique-et-reflexivite-en-series-230582, on découvre ou redécouvre la fameuse fenêtre d’Overton, au travers de la série en ligne « La fièvre » (Netflix). Pour en savoir davantage Radio France nous propose d’écouter cette émission : https://www.radiofrance.fr/franceculture/des-lobbyistes-aux-populistes-la-fabrique-de-la-fenetre-d-overton-7217514 . On trouve aussi un schéma simplifié sur le site de la Fonda https://fonda.asso.fr/ressources/la-radicalite-etape-de-la-fenetre-doverton ou sur Youtube cette vidéo de présentation https://www.youtube.com/watch?v=q3dfTreWAUI . Ce qui est intéressant dans cette notion c’est qu’elle met en avant notre perméabilité (en réception) mais aussi les tentatives d’influence (en émission) afin de rendre acceptables des idées inacceptables. Outil d’analyse et d’observation de l’évolution de nos représentations, la fenêtre d’Overton est aussi le bras armé utilisé par celles et ceux qui veulent obtenir de la population des « avantages » des « adhésions », bref des pouvoirs. Les analyses et propositions autour de la modification de cette fenêtre doivent inciter les éducateurs, les enseignants à s’interroger et à agir. S’interroger pour soi-même notre propre vulnérabilité. Agir pour être en mesure d’analyser et de réagir à l’évolution de cette fenêtre à propos de telle ou telle idée.

Le complotisme, comment identifier la montée des théories du complot ?

Derrière cette évolution de nos représentations, de cette vulnérabilité informationnelle et communicationnelle se dressent les théories du complot. En complément de l’étude sur l’exode informationnel, il est intéressant de lire cette autre étude de la Fondation Jean Jaurès : https://www.jean-jaures.org/wp-content/uploads/drupal_fjj/redac/commun/productions/2019/0220/rapport_complot.pdf. La construction d’une idée complotiste est souvent analysée à partir de certains faits d’actualité (Premiers pas sur la lune, Covid etc…). Si ces analyses nous montrent comment ces idées complotistes prennent le pas sur une analyse basée sur les faits et les preuves, elles ne montrent pas vraiment ce qui se passe au niveau des représentations mentales (et sociales). Est-ce la fatigue informationnelle qui nous amène ainsi à accepter des idées complotistes ? Il semble bien que cela joue, mais plus encore, c’est la difficulté à « discerner » qui peut amener à céder au complot. N’est-ce pas aussi un biais psychologique bien humain que celui qui amène à s’interroger sur la véracité (plus que la vérité) de fait, de leur origine etc…  ? On peut aussi le penser. Écoutons les discussions de cours de récréation pour entendre les jeunes se construire des représentations à partir de rumeurs, de on-dit et autres circulation informelles d’information. Certains enseignants sont victimes de leur « réputation » construite à partir de là. On dira que ce n’est pas du complotisme, mais si vous avez eu à gérer, observer, accompagner, des enseignants face à ce phénomène, vous vous apercevez qu’ils sont proches d’un univers complotiste.

Se rassurer, c’est aussi chercher à comprendre.

Les pédagogies de la controverse, celle des dilemmes sont des pratiques qui peuvent aider à comprendre avant d’aller vers un complotisme. L’analyse historique de l’évolution des idées dans les sociétés humaines  est un bon outil pour comprendre les déplacements de la fenêtre d’Overton (par exemple la place des femmes dans la société). Articulé avec une approche pédagogique qui amène à explorer les multiples idées et points de vue qui traversent les groupes humains, il est possible de tenter de construire, avec les jeunes, un cadre de pensée et de réflexion qui permet de limiter les risques de manipulation et d’influence. Malheureusement, la lecture de certains textes sur la place de l’école dans la société montre que certains utilisent le monde scolaire non pas pour discerner, mais pour « discipliner et normer » les esprits… École libératrice ou pas ? Serions-nous complotistes si nous déclarons que l’école est un vecteur d’enfermement intellectuel. Heureusement, nombre d’enseignants essaient de repousser les murs (si tant est qu’ils en aient le temps) pour amener les jeunes, les élèves à construire le sens par eux-mêmes. Pourtant, la concurrence est rude en dehors de l’espace scolaire et aussi dedans : on aime bien les élèves « dociles » ceux qui ont intégré et incorporé les règles normatives du monde scolaire (cf. le métier d’élève). Le développement d’Internet depuis 1995 a ouvert des brèches qui ne sont pas près de se refermer, comme on peut le constater avec les développements des algorithmes qui sous-tendent l’intelligence artificielle (renommée récemment Imbécilité Artificielle… par un ancien navigateur, ayant remporté le Vendée Globe)… Le monde scolaire ne parviendra pas seul à atteindre les objectifs de « libération de l’aliénation » si tant est qu’il en ait réellement conscience.

A suivre et à débattre

BD

 

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