Quelle responsabilité de l’enseignant avec  l’IA ?

Le développement des usages de l’IA (principalement générative, mais aussi adaptative) par les enseignants renvoie à une question essentielle : quelle est leur responsabilité dans ces différentes utilisations en contexte scolaire ? Les métiers de l’enseignement, si on le compare à une activité industrielle traditionnelle, ont en charge de « façonner » une jeunesse pour la rendre socialisée et lui faire apprendre ce que la société (au travers de ses politiques) a décidé qu’il fallait apprendre, au travers de programmes et de directives diverses. Il est courant de parler de l’éducation des jeunes comme un investissement pour les sociétés. Ainsi deux piliers, la fabrication de la jeunesse et la rentabilité de l’investissement, ont leur place comme « socle » de l’éducation scolaire et universitaire. Mais à la grande différence de nombre d’industries, le retour sur investissement est différé dans le temps en regard des actions mises en place. Pour le dire autrement, de nombreuses années d’école ne produisent un résultat « social » que bien plus tard après que l’action qui le prépare ne soit effectuée. Si dans l’enseignement technique et professionnel le retour sur investissement peut se mesurer à assez brève échéance, dans l’enseignement primaire et secondaire général, il en est autrement. Et pourtant les enseignants d’établissements techniques, agricoles ou professionnelles sont souvent en tension entre les deux impératifs, celui de l’école (long terme) et celui des métiers et de leur logique sociale (court terme).

Produire un résultat, un diagnostic, etc… mais surtout évaluer !

L’utilisation des IA par les enseignants prend une place de plus en plus grande même si elle reste pour l’instant peu visible et encore tâtonnante. Entre les initiés utilisateurs volontaristes et la grande masse des enseignants, les pratiques réelles restent modestes et se cantonnent à des usages grand public des IA génératives. Toutefois, en voyant l’émergence d’une offre ciblée d’outils et de services en direction de l’enseignement, on voit que des évolutions sont en cours. C’est en premier l’évaluation qui est au coeur de ces pratiques : de la conception de l’évaluation à l’exploitation des résultats, c’est cette partie du métier qui est première. Dès l’apparition de l’informatique dans l’espace scolaire, on a observé que nombre d’enseignants développaient des logiciels pour suivre les résultats de leurs élèves, faire les moyennes etc… L’arrivée de l’IA générative a amené certains à en tester les capacités pour corriger les travaux des élèves, d’autant plus que des élèves utilisaient cette même IA générative pour effectuer les travaux demandés par les enseignants (eux-mêmes susceptibles d’être évalué). De même la correction des travaux des élèves est une des tâches cachées les plus chronophages du métier d’enseignant. Chronophage mais aussi difficile et parfois mal vécue (cf. l’angoisse du dimanche soir et des veilles de conseils de classe en fin de trimestre). Prendre la photo d’un travail d’élève puis demander à une IA de la corriger (en se basant sur les consignes données) est spectaculaire à défaut d’être juste et précis (dans certains cas). En tout cas c’est précis et surtout beaucoup plus détaillé que ce qu’un enseignant peut faire habituellement. La tentation est donc grande de s’en remettre à l’IA générative et ses diverses surcouches et évolutions (cf. cette offre du site https://ed.ai/fr ). Certains enseignants, voyant cela et constatant la nécessité de vérifier le travail fait par l’IA, disent que cela prendra plus de temps de contrôler que de faire directement la correction. Cependant, les études de docimologie ont pourtant montré la « fragilité » des corrections de travaux d’élèves par les enseignants, aussi la tentation de s’en remettre à une technologie externe est envisagée, surtout si elle apporte une réelle assistance voire un allègement de la charge professionnelle.

Quelles conséquences peut avoir l’utilisation de l’IA par les enseignants ?

Que ce soit pour concevoir son enseignement, générer une progression à partir d’un programme ou suivre le travail des élèves, les enseignants, encadrés par des textes officiels, sont pourtant face à des situations professionnelles qui les amènent à adapter, transformer, aménager les directives nationales. Ce que l’on nomme la liberté pédagogique n’est pas celle de ne pas appliquer les programmes et les instructions officielles, mais celle de les ajuster aux contextes d’exercice du métier, lieux, organisation, élèves compris. L’IA générative s’insère progressivement dans les pratiques (cf. les nombreux exemples de l’ouvrage récent de Jean Michel Lebaux, ESF Editions 2026). Ainsi en est-il de l’évaluation, mais plus globalement d’une intégration à bas bruit dans de nombreux aspects du métier. Que ce soit pour leur travail personnel ou pour les élèves, les enseignants ont à penser et expliciter, pour eux-mêmes comme pour les autres, les manières qu’ils ont d’utiliser l’IA qu’ils ont choisie. Ceci n’est pas évident. Ce que l’on nomme de manière incorrecte la transparence est pourtant au coeur d’un dilemme du métier : expliciter, expliquer ou pas, une question d’autorité voire de pouvoir aussi bien vis à vis des élèves que des parents et aussi de l’institution. Pour le dire autrement ce métier comporte pourtant une forme d’irresponsabilité, au sens de ne pas avoir à se justifier, qui est importante pour l’exercice du métier. L’autorité de l’enseignant est d’abord celle que lui confère son statut professionnel que la société et l’état lui reconnaissent légalement. En contrepartie de cette autorité, il y a l’obéissance du « fonctionnaire » doit donc appliquer et mettre en œuvre les directives qui lui sont imposées de par la loi. C’est justement là que se trouve l’écart entre ce qui est obligatoire et ce que l’on doit faire en réalité dans le contexte d’exercice du métier.

L’enseignement, un métier à responsabilité limitée

Le cadre d’exercice du métier limite donc la possibilité d’une responsabilité entière des actions commises. Le partage est fait avec la structure hiérarchique qui, dans une succession de strates amène chacun à se référer au niveau supérieur (au sens de plus englobant, plus encadrant). Du ministre à l’enseignant, un ensemble d’acteurs au sein des structures mises en place exerce donc une partie de la responsabilité des actions menées. L’exemple du numérique et de l’IA en particulier, dernière évolution majeure du domaine, illustre clairement cela. De la note de service à la loi, un ensemble de niveaux successifs désignent le degré de contrainte qui pèse sur l’enseignant. Les documents dits d’accompagnement de ces textes complètent et précisent normalement les règles et les manières de les mettre en œuvre. Toutefois l’observation des faits et l’analyse des textes montrent qu’il y a souvent des écrits complémentaires qui sont incitatifs mais pas coercitifs. Ainsi en est-il des cadres d’usage et autres chartes parfois venues des instances nationales dont la force d’imposition n’est pas complétée par la loi. Dans la même logique, certains textes de loi laissent des marges de choix aux équipes, aux enseignants. Lorsque en 2018 est publiée la mise en place de l’interdiction du téléphone portable dans les collèges, le texte comporte la possibilité d’exceptions. En 2026, le texte similaire concernant le lycée est d’abord annoncé par le ministre avant qu’une loi ne soit publiée (si tant est que législateur l’ait confirmé). Elle aussi comporte des exceptions possibles, à l’initiative pédagogique des équipes.

C’est l’enseignant qui rend des comptes ?

Les face à face dans l’enseignement sont d’abord dans la salle de classe avec les élèves. Ils sont aussi dans la salle des personnels (salle des profs) et aussi dans les réunions « parents/prof ». Les développements numériques ont élargi ces rencontres en y ajoutant les possibilités permises en particulier par Internet. En direct ou à distance les enseignants sont amenés à « répondre » aux questions d’autant plus que le centre de gravité de la relation s’est progressivement déplacé de l’institution vers les personnes, les acteurs de l’établissement. La crise sanitaire avait ouvert une autre brèche avec l’enseignement à distance, mais elle a été vite refermée au moins pour l’enseignement scolaire qui rapidement retrouvé le fonctionnement antérieur. Si l’école de la République a longtemps fait l’unanimité dans une société qui en tirait la possibilité d’une ascension sociale, elle a progressivement perdu de sa seule légitimité et les attentes des usagers se sont précisées en particulier dans le quotidien : réussite scolaire, orientation, harcèlement etc… autant de sujets d’échanges qui incitent à demander des comptes. Les taux de réussite aux examens ne font plus sensation (ils perdent du sens), par contre le classement des établissements scolaires, en particulier dans le secondaire, a pris une importance réelle dans l’esprit des gens. Car c’est le fameux élitisme républicain qui se traduit par une concurrence et une compétition dans laquelle l’école est engagée qui incite à questionner la responsabilité des enseignants. De plus une évolution vers un libéralisme élargi augmente l’idée de compétition. Une question comme « qui est responsable de la réussite scolaire et sociale de mes enfants ? » devient donc une base éducative augmentée par les moyens technologiques. Les parents qui aident (avec de l’IA générative parfois) leurs enfants dans leur travail pour l’école témoignent d’une attention réelle à défaut d’une attente forte. Un texte récent (juillet 2026) autorisant le déplacement d’un élève de l’établissement dans lequel il apprend, selon le comportement de ses parents, témoigne de cette décentration progressive (Décret n° 2026-687 du 28 juillet 2026).

Et l’IA générative alors ? quid des agents ?

Les développements actuels des IA de toutes natures prennent petit à petit leur place dans l’organisation et le fonctionnement scolaire. On peut imaginer, à défaut de le constater, des évolutions qui peuvent être inquiétantes avec l’émergence des agents automatisant des tâches complexes. Leur usage dans les établissements scolaire doit désormais passer de la première étape des enjeux pédagogiques et éducatifs pour aller vers des enjeux plus globaux qui peuvent être de surveillance, de contrôle, de suivi individualisé, voire d’aide à l’orientation. Il va donc falloir que dans la prochaine années scolaire 2026 2027 les établissements d’enseignement se dotent d’un comité éthique et pédagogique sur les utilisations de l’IA par les équipes éducatives et plus seulement par les élèves… Désormais la formation des équipes éducatives va élargir le cercle des formations de base à l’IA pour s’engager sur une réflexion plus générale sur les questions professionnelles, organisationnelles, et aussi éthiques, déontologiques et sociales.

 

P.S. l’Europe vient de mettre en place La mention « généré par IA » pour les professionnels. ( https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/08/02/intelligence-artificielle-la-mention-genere-par-ia-devient-obligatoire-dans-l-ue_6737268_3234.html?lmd_medium=al&lmd_campaign=envoye-par-appli&lmd_creation=android&lmd_source=default   ).  Les concepteurs de contenus et les utilisateurs professionnels sont concernés directement. Peut-on engager la même démarche pour les enseignants et les élèves, les responsables éducatifs ? On peut se référer à ce document en ligne ( https://mpeters.uqo.ca/utilisation-transparente-de-lintelligence-artificielle/  ) qui propose une signalétique adaptée.

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