La médiatisation d’une hypothèse de publication de livre qui serait produit avec l’IA amène une confusion et des approximations qu’il faut tenter de lever, au moins partiellement. Les enseignants, devant le travail de leurs élèves sont, depuis l’automne 2022, confrontés à cette interrogation : « quelle place a donné l’élève à l’IA dans la production finale qu’il rend à l’enseignant ? » Cette question est proche de celle qui agite le monde médiatique et littéraire en ce moment. Mais elle doit être resituée dans la galaxie des usages multiples et variés de l’IA dans toute production qu’elle soit artistique, professionnelle, scolaire ou privée. Entre les scénaristes, les photographes et autres acteurs de doublage son, par exemple, les exemples d’usage de l’IA pour des productions variées est banal. Dans le monde de l’industrie et de l’administration, voire de la recherche, les usages de l’IA se diversifient, s’intensifient.
L’IA n’est pas une source unique à nos écrits
Comme le soulignent certains spécialistes, la question qui touche le monde littéraire prend une forte ampleur car elle touche aussi à un imaginaire du livre et de l’écrit qui est inscrit dans l’esprit de nombre de personnes : écrire un livre c’est sacré ! Comment peut-on imaginer un écrit non « manuscrit » présenté comme « valable » ? L’univers de la création est concerné par la question de l’authenticité et de la créativité de celles et ceux qui produisent. L’univers scolaire, empreint de la culture de l’écrit depuis bien longtemps, est aussi confronté à « la valeur de la trace écrite ». De plus en plus d’enseignants essaient d’obtenir confirmation de l’écrit par l’oral. Ils sont nombreux à constater que, dans cette premiière période d’appropriation de l’IA, les élèves sont encore bien « maladroits » pour dissimuler le recours à l’IA sans discernement et surtout sans compréhension réelle des productions de celle-ci.
L’IA générative, pour quoi faire ?
Il faut revenir aux usages de l’IA et les conséquences potentielles sur l’activité. Entre rédiger un document avec l’aide de l’IA et faire produire le même document à l’IA, il y a une variété de manières de faire. Lorsque l’IA sert à l’analyse et ou la synthèse de documents que l’on sélectionne soigneusement soit sur ses propres sources soit sur des sources choisies sur Internet (RAG, Notebook etc…), elle aide ainsi l’usager à « voir plus clair » et alléger la tâche complexe de relecture et de synthèse. Lorsque l’IA sert à enregistrer, transcrire et mettre en forme des échanges oraux (ex Plaud), avec ou sans traduction, on constate que par sa fidélité (toujours relative) de transcription, de résumé et autres produits (infographies, cartes mentales), elle améliore la traditionnelle prise de note manuscrite dont on connait la difficulté (malgré les performances en sténo…). De tous ces usages, la constante est l’analyse statistique de données (obtenues dirait Bruno Latour). Les variations elles viennent de l’origine de ces éléments, leur choix, leur structuration. Pour le dire autrement, on parle trop souvent de l’IA générative comme un élargissement de la recherche sur le web permettant des sélections et synthèses automatiques, et pas assez de la manière de mettre en œuvre les capacités de traitement dans des situations variées.
Comment en arrive-t-on à une production finale, un livre par exemple
Rappelons ce que font nombre d’auteurs de livres (ou autres productions) pour parvenir à l’opus final. Ils commencent par se renseigner. Du chercheur au romancier, de l’essayiste au philosophe… Se renseigner c’est aller voir la réalité pour nourrir ses idées, c’est puiser dans l’histoire d’une vie (la sienne ou celle des autres), c’est aussi lire de nombreux auteurs, articles, livres comme le font les scientifiques, c’est aussi fabriquer des données (obtenues) de manière expérimentale pour ensuite en tirer des conclusions. Bref tout auteur d’un texte est d’abord quelqu’un qui s’appuie sur les éléments recueillis pour bâtir ensuite son écrit, sa production. Certains confient (parfois) tout ou partie de leur écrit à des « plumes » rémunérées et s’attribuent parfois (souvent) le titre d’auteur. L’arrivée de l’IA générative sème alors le trouble dès lors qu’un auteur l’utilise aussi de différentes manières, un peu comme les « plumes ». Car, rappelons ici que l’IA générative est d’abord une compilation statistique de données issue de sources multiples et qui est ensuite questionnée. L’algorithme permettant cela étant particulièrement opaque, mais les résultats étant eux très séduisants… Les auteurs font quelque chose qui ressemble à ce que fait l’IA, avec l’intention en plus…
Transformer les pratiques à cause de l’IA
Là où l’IA questionne c’est dans sa capacité à réaliser des tâches qui, jusqu’à présent, constituent parfois le coeur de l’activité humaine. C’est le monde du travail qui est, en partie menacé. Quid du secrétariat, et autres tâches administratives ? Le monde scolaire et universitaire est lui aussi mis devant les limites de ses modèles amenant à développer les compétences des jeunes. Jusqu’à présent, hormis quelques aides ponctuelles (encyclopédie, bibliothèque familiale, connaissances des parents etc…), l’école avait l’impression de « contrôler » les acquisitions des jeunes au travers des activités qu’elle leur proposait. Les élèves et les étudiants avaient alors une activité qui sollicitait leur potentiel cognitif. Avec l’IA générative une partie de ces activités peut-être pris en charge (parfois imparfaitement) de manière « automatique ». Les enseignants sont donc amenés à réfléchir cet aspect de leur métier.
Intention, transparence, explicabilité
Un écrit, un document, une production n’est jamais issue de la seule personne qui en est l’auteur. Si l’IA fait « scandale » c’est par son côté spectaculaire. Mais c’est surtout parce qu’elle ne permet pas vraiment à l’utilisateur de comprendre ce qu’elle fait. Devant une production, création ou autre, sait-on réellement quel a été le processus amenant à celle-ci ? Trois éléments clés pourraient être accessible au « récepteur » : l’intention de l’auteur, la transparence au sujet de ce sur quoi il s’appuie, et l’explicabilité du processus de l’intention au produit. Nombre d’auteurs, de créateurs célèbres se sont retrouvés mis en cause à propos de la proximité de leur produit en regard de productions existantes, aujourd’hui autant qu’hier. Chaque auteur, chaque créateur est « influencé ». de temps à autres, des dénonciations font surface amenant parfois à des procès. Tout chercheur, tout auteur, tout créateur sait ce sur quoi il s’appuie pour produire. Dans la recherche il est même demandé que cela soit explicité clairement aussi bien dans les références que dans le raisonnement présenté. Mais de nombreux articles le confirment, même dans ce monde académique, il y a une absence de transparence voir des tricheries avérées (cf. Cyril Labbé, « Fraude scientifique : analyse d’un phénomène en hausse »,
Il n’y a peut-être pas d’intention machinique, mais il y a toujours une intention humaine, en amont de la machine. Elle est parfois incompréhensible, mais surtout elle est cachée et parfois inexplicable dans son processus !!!
A suivre et à débattre
BD