Intelligence artificielle et inquiétude dans notre société.

Au vu des usages de l’intelligence artificielle (IA) dans tous les milieux, on est en droit de s’interroger sur ce que l’usage des intelligences artificielles génère dans notre société humaine. Que cet usage soit imposé (algorithmes internes) ou choisi (orientation des IA pour des actions humaines), il semble que l’IA soit à la source de nombreux questionnements, incertitudes, déstabilisations. La montée en puissance des mouvements sociaux, en partie très violents, n’est-elle pas le signe que la transition en cours vers un monde technologique nouveau est actuellement en cours et qu’à l’instar des mouvements du XIXè siècle, il ne révèle des peurs, des oppositions dont certaines sont d’une grande violence ? Dans le milieu des ultras (quelle qu’en soit la couleur) la réaction profonde s’exprime alors, sans pour autant désigner un coupable unique. D’ailleurs la liste des revendications lycéennes en est une illustration comme le furent en leur temps les revendications des gilets jaunes. Il est toujours facile de désigner un coupable à ces agissements, mais une approche systémique des revendications et conditions de vie montre des causes multifactorielles. Les médias relayant les propos des uns et des autres (quels qu’en soient la légitimité) impressionnent pas la puissance des titres et la force des dénonciations portées par les articles, reportages, plateaux et autres propos. Bien sûr les réseaux sociaux, globalisés et indifférenciés, sont un arrière-plan efficace à toute dénonciation.

Conséquences néfastes et opacité

Si nous ouvrons le spectre des questionnements actuels il semble intéressant de s’interroger sur la place de l’avènement des IA parmi l’ensemble des inquiétudes exprimées. Jamais mise en avant dans les revendications sociales, mais souvent fustigée dans de nombreuses chroniques et articles, l’IA fait peur. On ne saurait plus penser ni apprendre, on perdrait notre travail, on abimerait la planète, on dépenserait trop d’énergie, on automatiserait et déshumaniserait des services etc…. Inutile de poursuivre l’inventaire, tant il serait long, et pourtant la largeur de ces questionnements montre qu’ils sont souterrainement une des bases des phénomènes actuels. A force d’en parler et d’en montrer aussi bien les potentiels que les intentions des entreprises qui les conçoivent et les promeuvent, on peut imaginer (sans tomber dans le complotisme) que la société occidentale actuelle serait devenue victime d’une minorité agissante (les concepteurs et diffuseurs de l’IA) disposant du pouvoir d’agir. L’un des éléments les plus marquants de cette évolution est l’opacité, l’incompréhension, la non maîtrise (apparente, supposée ou réelle) de ces technologies. Ce sentiment alimente probablement un arrière-plan de crainte et d’angoisse.

Tous les médias, amplificateurs et promoteurs ?

Chaque jour apporte son lot de nouveautés en matière d’IA. De nombreux médias de toutes natures s’empressent de relayer ces annonces et parfois aussi ces réalisations. L’effet spectaculaire de certaines annonces ne doit pas être pris au pied de la lettre. Entre les livres publiés (sans contrôle a priori) et les articles scientifiques (dans des revues avec comité de lecture), on peut se sentir submergé par tant d’informations, même si, pour les articles scientifiques, elles sont beaucoup moins spectaculaires. Pour le grand public, de ce flot d’informations est extrait, par des médias traditionnels, les informations qui sont aussi elles aussi spectacularisées, pour ou contre. Car les médiateurs de notre société actuelle sont entrés dans des logiques commerciales et marchandes qui les amènent à mettre en avant (souvent selon leurs convictions) ce qui va capter l’attention et l’intérêt du public, au détriment d’une information de fond, vérifiée et discutée. La multiplication des fausses informations, parfois difficile à détecter, s’ajoute à cela, accompagné d’une viralité de diffusion encore nouvelle dans nos sociétés.

Les inquiétudes du monde académique

Au quotidien du monde professionnel, l’IA s’insère de plus en plus dans l’activité. Si toutefois on en est au début, cela va dans tous les sens, il est probable qu’une stabilisation partielle va survenir pour installer l’IA dans les processus organisationnels, devenue ordinaire. Les enseignants, comme les autres professions, se trouvent confrontés à ces évolutions : d’une part les élèves qui ont adopté l’IA très rapidement imposent une réflexion et parfois une défiance, d’autre part, ils sont eux-mêmes invités à progressivement intégrer l’IA dans leur travail en amont et en aval du présentiel. S’ils confient à l’IA un certain nombre de leurs taches, comme les y incitent certaines entreprises (voir ed.ai par exemple), on peut se demander si les IA vont endosser certaines responsabilités dans le processus éducatif. En l’état actuel, si les autorités insistent tant pour « réguler » l’IA en éducation, c’est qu’elles sont aussi en inquiétude face à ces évolutions. Et ce d’autant plus qu’outre le développement continu de nouvelles offres, l’opacité des processus sous-jacents et les intentions des concepteurs restent invisibles à l’usager.

Appropriation et perte de sens critique

L’invisibilité, l’absence de perception physique des conséquences directes de l’utilisation du numérique et de l’IA en fait, en partie, oublier les effets et les dangers. Entre l’usage et les conséquences directes de l’usage il y a un effet d’adoption et en même temps une perte progressive de conscience individuelle. Car si nombre sont celles et ceux qui mettent en avant les conséquences néfastes de ces technologies, la perception quotidienne des potentialités proposées les fait rapidement oubliées. L’exemple de la voiture est illustratif, non seulement de la poursuite d’usages pourtant néfastes, mais aussi des transformations de vie quotidienne qu’elle a permises. Tout comme le progrès et la mécanisation du XIXè siècle sont devenus pour chacun de nous une évidence (électricité, eau courante chauffage etc..), la numérisation le devient aussi (informatique, smartphone, Internet). Plus qu’une évidence, cela nous semble être désormais indispensable, nous n’avons presque plus de recul, de distance.

Des évolutions techniques qui questionnent jeunes et adultes

Et pourtant, parmi les revendications exprimées, l’IA n’apparaît pas comme une menace, un danger (même si le ministre de l’éducation l’a évoqué récemment à propos du mouvement lycéen rapporté par plusieurs médias). L’affaire Parcoursup est emblématique d’une absence de transparence perçue et ressentie à propos de la numérisation des services. Alors que, dans ce cas, le problème est davantage celui du goulet d’étranglement que constitue l’orientation scolaire du fait de l’augmentation du nombre de bachelier, du désir de poursuivre des études et l’insuffisance des places pour y parvenir. Si jamais on ajoutait de l’IA à Parcoursup, l’inquiétude augmenterait encore, car la question est celle de l’arbitrage qui, si on le laisse à l’IA, posera de nombreuses questions et oppositions. L’IA est perçue comme une menace par son opacité, mais aussi comme un outil puissant au service de toutes les intentions, fastes et néfastes. Les jeunes, habiles à identifier et expérimenter les potentiels du monde qui les entoure, bien plus que les adultes, ont une conscience souterraine de ce qui se passe, et expriment leurs inquiétudes sans pour autant les nommer, car ils considèrent aussi que c’est le monde « tel qu’il est » et qu’ils devront « faire avec »… Les adultes déplorent, les jeunes explorent !!!

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