Mon point de vue, c’est la vérité ! Comment fabriquons-nous nos points de vue ? Deux sources principales : à proximité, à distance. À proximité, c’est notre expérience du quotidien, nos relations humaines en direct. À distance, ce sont toutes les « médiations et médiatisations » auxquelles nous somme confrontés, volontairement ou non, chaque jour. Lorsque nous choisissons de nous abonner à un média, de nous inscrire dans un réseau d’échanges, de participer à des assemblées publiques etc… nous nous engageons dans une démarche qui semble prolonger notre libre-arbitre, nos choix, nos envies. Involontairement, car dès que nous nous déplaçons dans l’espace public, réel ou virtuel, nous sommes attirés par tous ceux et celles qui veulent capter notre attention.
B.J. Fogg (https://www.ladn.eu/entreprises-innovantes/transparence/captologie-manipulation-masse-influence-bons-comportements/ ) qui est à l’origine du terme « captologie » dénonce d’ailleurs le mésusage fait de ce terme. Il poursuit son travail de recherche sur le thème du « Design comportemental », on peut lire ici (https://www.sapiensux.com/design-comportemental-quest-ce-que-le-design-comportemental/) ou là (https://www.usabilis.com/design-comportemental/) des définitions dont on peut extraire ce qui est signalé par B.J. Fogg : « La seule chose que j’ai toujours préconisée en matière d’efficacité, c’est la simplicité, […] Tous ces succès ont une chose en commun : ils sont faciles à utiliser. ». C’est la notion de facilitation qui nous indique la porte d’entrée de la « persuasion », de « l’influence ».
Pas de barrières pour la vérité comme pour le mensonge
Le développement des moyens numériques de communication et d’information a fait disparaître des barrières. D’une part il est aisé d’atteindre des cibles humaines, sans intermédiaire humain (la fameuse régulation des réseaux souhaitée par certains), d’autre part sans filtre, toute parole peut tenir lieu de vérité. Désormais, si l’on nous parle de fake news et autres fausses informations, il faudrait plus simplement parler du « mensonge » comme modèle institué de relation à l’espace public. Les médias traditionnels font souvent référence à la source d’un propos (d’après tel ou tel dirigeant, tel ou tel combattant, telle ou telle personnes) pour se protéger contre l’accusation de complicité de mensonge. Il n’en reste pas moins que celui ou celle qui veut porter dans l’espace public son propos, son discours et ce qu’il veut dire, va pouvoir le faire sans autre crainte autre que celle de se voir opposer une autre parole qui va tenter d’être aussi entendue. Certains (nombreux) politiques en ont fait un mode d’action publique : il est plus important que l’on parle de moi que de dire des choses vraies… ou d’énoncer des idées. Désormais il semble plus important de « parler » que de réfléchir (pour reprendre l’analyse de Jacques Ellul). Le monde politique, national et international est de plus en plus marqué par ce jeu de la parole, même si elle n’est en rien en phase avec la réalité !
Entre popularité et singularité : vérité et mensonge
Le mensonge serait ainsi institutionnalisé à l’échelle de la planète, amplifié par les moyens numériques. La référence trop souvent faite à un nombre d’abonnées, de suiveurs (followers) et autres « amis », met au-devant de la scène l’importance de la « popularité » au détriment de la « pertinence ». Si le nombre vaut preuve, imitant ainsi une sorte de fausses idées de la démocratie, alors qu’est-ce que la vérité, qu’est-ce que le consensus ? Les récentes publications sur la fatigue informationnelle sont dans le prolongement de cette question du mensonge. On parle aussi de « défiance vs confiance ». Si l’on pense que toute parole est d’abord « mensonge », alors aucune parole n’est acceptable. Si l’on pense que toute parole est « vérité », c’est que ce ne sont que des paroles choisies, en confirmation de mes idées… Dans le même temps il y a ma perception individuelle de ce qui m’entoure et donc ce qui est « ma » vérité.
Du mensonge partagé à la croyance individuelle
A l’échelle individuelle, le mensonge n’est pas nouveau dans l’histoire humaine. C’est sa banalisation qui est en question ou plutôt sa lente invisibilisation qui progresse dans l’espace de communication et d’information. Car le mensonge n’est que le verso d’une vérité : en effet si je mens c’est pour faire passer une autre vérité que celle que je peux attester. De l’enfance à l’âge adulte, nous utilisons le mensonge au quotidien car il nous « faciliterait » la vie en société. Le problème actuel vient du fait que la parole mensongère est devenue la norme par rapport à la parole vérifiée, à défaut de vérité. Les pratiques des réseaux sociaux numériques qui font suite aux réseaux d’influence antérieurs, est un vecteur puissant de propagation (cf.Le livre éponyme de Dominique Boullier, (Propagations, Un nouveau paradigme pour les sciences sociales, Armand Colin 2023). Les médias de flux (ou de masse) ont l’habitude d’ériger la parole individuelle en vérité collective : l’exemple devient souvent la preuve. Cette manière de faire nous touche tous, car nous avons tous tendance à ériger de vérité collective ce qui est un vécu individuel. L’approche « empirique » et « clinique » est un risque dès lors que l’on passe de l’échelle individuelle à l’échelle collective. C’est un biais de la recherche auquel est opposée la recherche de la preuve scientifique. Mais elle aussi est à mettre en question dès lors que des biais méthodologiques (et parfois d’intérêt) sont identifiables. Même dans le monde scientifique, on peut être tenté par la popularité plutôt que par la vérité…
Une éducation au mensonge ?
Si l’on admet que l’acte de mensonge est consubstantiel à l’humain, il faut cependant se méfier de l’accepter tel quel. Le risque est celui du « scepticisme », relatif ou absolu. Entre le vrai et le faux, il y a de nombreuses nuances… qui rendent plus difficile une véritable éducation au vrai. Un ministre de l’Éducation (J.M. Blanquer) s’était entiché de la notion de discernement, ) s’inspirant peut-être de son origine jésuitique, pourtant distante du sens courant). Le doute, le choix, deux piliers que nous avons souvent évoqués au cours de ces dernières années accompagnent donc la notion de discernement. Il s’agit donc d’engager l’éducation sur la voie de la construction individuelle et collective de l’accès au vrai, cartésien en partie, mais pas seulement. Il est donc nécessaire de mettre en cause aussi toute affirmation, qu’elle se veuille empirique, expérientielle ou non, si l’on veut éviter de passer du particulier au général, de l’exemple à la vérité générale. Mais cette attitude ne peut être développée isolément de l’analyse du « mensonge » sous toutes ses formes, explicitement intentionnelle ou non. L’analyse d’un propos commencerait donc par l’étude du degré mensonger et de sa forme spécifique prise dans le contexte de l’énonciation. Ce que permet le numérique c’est justement de s’affranchir du contexte pour développer son propos. Ainsi en est-il de l’anonymat qui est la première forme mensongère de l’expression : je dis, mais je ne veux pas que l’on sache que je suis celui qui dit… Ce qui a amené à ce commentaire d’un professionnel de la communication qui déclarait, l’anonymat permet de dire des choses que l’on ne dirait pas si l’on était identifié… C’est toute la limite entre le vrai et le faux, la vérité et le mensonge.
Que peut l’école dans un contexte numérique, face au mensonge ?
Dans la salle de classe, l’enseignant tente de cultiver le vrai. D’abord celui des savoirs qu’il enseigne puis celui des connaissances que les élèves développent dans leurs apprentissages. La confiance envers l’école se modifiant depuis plusieurs années sous l’effet d’une part de la concurrence scolaire et, d’autre part, des nouveaux moyens d’accès à l’information, les élèves peuvent être enclins à ne voir dans le vrai de ce qu’ils apprennent qu’un vernis, une apparence construite par un monde adulte, alors que le monde numérique donne accès à un autre monde. La rivalité entre les deux « contextes » amène très souvent à séparer les deux et à empêcher l’accès au discernement, au doute,au choix. L’école n’a d’autre choix que de chercher à réconcilier les univers concurrents si elle prétend être éducatrice. Travailler avec et par le numérique n’est pas une sorte d’adhésion béate au progrès mais bien plus, un engagement responsable vis à vis de la jeunesse : ne pas l’abandonner face à deux mondes qui seraient en concurrence alors qu’en réalité ils servent tous les deux des intentions complémentaires et non pas opposées…
A suivre et à débattre
BD
PS le terme mensonge est très connoté dans une société chrétienne… cependant il est suffisamment devenu quotidien pour être pertinent dans de nombreuses situations dans lesquelles la parole et les émotions tentent de se rencontrer…