Un « marché » en émergence, en évolution et en voie de régulation : l’IA et les réseaux numériques… et l’éducation

Étonnantes années que ces deux dernières autour de l’Intelligence Artificielle depuis qu’Openai à rendu disponible ChatGpt. Le choc frontal imposé par cette société soutenue par Microsoft a été le lancement d’un tourbillon technique, commercial, marchand et économique. Les technologies numériques coûtent de plus en plus cher à construire, à mettre en place et développer. Selon un modèle de développement bien connu, il s’agit d’accrocher d’abord des investisseurs appâtés par la nouveauté technique, puis de constituer un portefeuille d’abonnés payants. Pour cela, il faut proposer des services qui vont accrocher le client (personnel, professionnel, institutionnel et autres). Plusieurs éléments sont à analyser : d’abord le modèle économique à la base de ce développement; puis les propositions techniques en constante évolution autour de l’IA, puis le modèle médiatique et communicationnel qui amplifie les effets de ces développements, et enfin le modèle politique qui se trouve submergé et qui tente d’exister. Avons-nous perdu la tête (pour reprendre la métaphore chère à Michel Serres) ? Quels développements peuvent être envisagés ?

Le modèle économique

Les petites rivières faisant les grands fleuves, le principe de l’achat par mois est la base d’un financement « durable ». Après avoir appâté le client par un accès gratuit mais restreint, il faut le « capter » pour qu’il engage son abonnement. Principe bien connu des vendeurs de solutions téléphoniques (par exemple) et autres mensualisations, il s’agit à partir d’une multitude d’abonnements au tarif apparemment modeste (la petite rivière) d’alimenter le flot financier (les grands fleuves). Les propositions d’IA n’échappent pas à ce modèle et même le renforcent (cf les évolutions techniques). D’autant plus que pour engager une proposition, il faut avoir des moyens financiers importants (pour permettre la mise en place du service) en espérant devenir « rentables », c’est-à-dire de permettre aux investisseurs de rentrer dans leurs frais et davantage si réussite économique. L’alternative à ce modèle de financement est celui de la publicité plus ou moins présente selon, là encore, les possibles abonnements qui permettent, parfois de s’en passer. Ces modèles que l’on trouve aussi dans l’audiovisuel nous rappellent qu’il y a toujours un coût pour un service d’une part et que d’autre part, au-delà de ce coût, il a le souci du profit financier (et éventuellement politique)… Au-delà de l’adage trop facile « si c’est gratuit c’est que c’est vous le produit » il faut décrypter les forces économiques en présence et leurs logiques. On peut parier que nombre de propositions d’IA génératives d’aujourd’hui vont disparaître ou se structurer, s’associer pour pouvoir survivre… et pour cela les « GAFAMX », qui ont une puissance économique planétaire seront les plus pérennes… rachetant même la concurrence dans certains cas. Soyons donc tous vigilants face à ces logiques…

Le modèle technique

L’IA générative est une marchandise d’appel qui est apparue sur le marché dans sa forme simple en novembre 2022 environ. Une version de base très séduisante est proposée basée sur le conversationnel en langage naturel. Le succès populaire est immédiat, tant l’impression de facilité de la conversation à tout de suite impressionné les utilisateurs (et les médias). Très rapidement ces propositions se sont élargies et elles ne cessent de s’amplifier : plurimédia (audio, vidéo, images etc…), nouvelles fonctionnalités plus ou moins finalisées et même le rêve de l’IAG dite générale qui engloberait toutes les possibilité à l’image d’un humain. Ces évolutions sont donc basées sur des améliorations de fond (performance, ressources, datas, énergies, algorithmes…) et sur des améliorations de services par une finalisation des IA existantes en fonction des contextes d’usage. Autrement dit ce qui guide les concepteurs est, d’une part un amélioration globale des produits, et d’autre part, une spécialisation et une adaptation à des situations aux contextes professionnels spécifiques en particulier.

Le modèle médiatique

Les médias traditionnels (dits de flux) sont face à différents problèmes : concurrence avec les nouveaux médias, qualité des contenus, substitution par l’IA, automatisation de certains services et produits etc… Les médias sont aussi pris dans des logiques de marché. Une forte différence apparaît lorsque les médias traditionnels sont basés sur des contenus et la gestion de leur diffusion en regard de nouveaux médias qui séparent les deux. Dans les nouveaux modèles, les contenus et les diffuseurs sont indépendants et ont des systèmes de contrôle éditoriaux bien différents. D’un côté n’importe qui peut être auteur et d’un autre côté les diffuseurs (plateformes diverses) amenuisent de plus en plus leurs capacités de filtrage et de contrôle des fausses informations et autres dérives (cf en ce moment aux USA…). Le modèle médiatique est de plus en plus influencé par le modèle économique et par le modèle politique. L’arrivée de l’IA offre des possibilités pour optimiser les deux modèles de contraintes. On peut sans problème penser à des productions automatiques de contenus et d’outils d’interactions basés sur des avatars appuyés sur l’IA.

Le modèle politique

Dans des pays comme les pays européens (ainsi que ceux qui ont le même modèle démocratique), le choc de l’IA et des réseaux sociaux sur le politique est important voire majeur. Parfois pris de panique, certaines instances politiques tentent de décrypter les enjeux et de réguler si possible ces évolutions (cf. le document récent du Sénat français). L’iA étant foisonnante il s’agit pour les politiques de tenter d’en dégager les lignes de force pour ensuite proposer des axes de réflexion et des actions concrètes. Pris aussi dans le contexte d’une concurrence internationale, que l’on peut qualifier de débridée, dont ils mesurent partiellement les enjeux de domination culturelle, économique et sociale. Cependant l’échelle européenne semble être une échelle concurrentielle qui serait capable d’organiser le développement interne de ces technologies nouvelles, du fait de la taille de la population. Mais la domination désormais assez ancienne des puissances financières et industrielles d’une part, de puissances politiques de pays très peuplés d’autre part, rend difficile l’émergence de projets spécifiques. Même si les pays européens regorgent de ressources intellectuelles, elles manquent de nombre d’autres ressources qui permettraient d’agir. Aussi sommes-nous ballotés entre ces pôles d’intérêt extérieurs et tentons de nous situer. Ne nous y trompons pas, à l’échelle d’un pays comme la France, difficile d’exister de manière autonome… dans le domaine des technologies numériques. Rappelons ici les projets européens qui ont disparu ou sont devenus marginaux…. à l’échelle du pays et de la planète. Il faut reconnaître que les pratiques ordinaires de la population s’orientent surtout vers les solutions dominantes sans forcément se soucier des enjeux sous-jacents….

En conclusion : quels choix pour le monde éducatif ?

Faut-il former les jeunes à ces outils ? Pourquoi et comment agir ? L’école, les éducateurs peuvent-ils être étrangers à toutes ces questions ? Le monde scolaire est effectivement mis en cause. Comme dans cette chronique de FranceInfo (https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/bientot-chez-vous/etats-unis-des-ecoles-experimentent-l-ia-a-la-place-du-professeur-pour-gagner-en-efficacite_6981140.html ) qui pose crûment la question récurrente de l’enseignant et de son rôle dans les apprentissages. Vieux marronnier du monde éducatif, la peur du « grand remplacement » désormais proté par l’IA. Malheureusement, un contexte défavorable ne permet pas aux éducateurs d’y voir clair. La survalorisation de Chatgpt et de l’IA générative a fait oublier l’ensemble de la question de l’évolution des algorithmes qui pilotent les machines. Ce focus est bien sûr basé sur ce mythe fondateur (le pari de Turing mal compris) d’une « intelligence » qui n’en est pas une, mais qui ressemble au comportement discursif et communicationnelle de l’humain. Le développement à venir dans le domaine de l’IA est déjà questionné sur le plan de la prise en compte des émotions (question posée récemment par une enseignante) et donc le dépassement d’une forme de rationalité froide qui, jusqu’à maintenant, rassure les humains interactifs… Effectuer une veille approfondie, dépasser les effets médiatiques, les discours politiques et chercher à comprendre techniquement et scientifiquement est donc indispensable. La vulgarisation scientifique est accessible, de la presse du CNRS aux revues comme Sciences et avenir et autres…. Il est donc nécessaire d’aller y chercher des moyens de mieux comprendre et donc de mieux maîtriser ce nouvel environnement.

 

A suivre et à débattre

 

BD

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