Les mots n’ont plus de sens et pourtant ils tuent  encore !

Il est attristant d’assister à la détresse de jeunes et d’adultes assaillis et assommés de mots, de propos, tous plus infamants les uns que les autres et dont les conséquences sont souvent catastrophiques. C’est effectivement la base du cyberharcèlement, comme elle l’est du harcèlement ordinaire : des mots qui touchent des mots qui frappent, des mots qui, parfois tuent. Il faut mettre en regard des mots avec ceux que nous tiennent dans tous les médias les personnes qui prennent la parole publiquement. La lente désagrégation de la démocratie est celle des mots et de leur sens. Les exemples sont multiples et quotidiens. Ils sont souvent portés par des personnes, elles-mêmes désignées comme « porte-parole », soit par une élection, soit simplement par cooptation (embauche ou collusion). Celles et ceux qui tiennent parole sans se soucier de la valeur réelle de celle-ci devraient pourtant s’interroger sur les effets délétères des formes de paroles tenues, en particulier dans les espaces publics.

 

Entre les suiveurs et les parleurs

Il faut s’interroger sur le fait que lorsque l’on parle des réseaux sociaux, on parle avant tout et presque exclusivement des « usagers » inscrits ( https://fr.statista.com/themes/2761/l-usage-des-reseaux-sociaux-en-france/#statisticChapter) . Et cela sans préciser réellement les usages et en particulier la part des usagers qui produisent des contenus et ceux qui réagissent. Car ce sont bien ces deux activités qui sont le signe d’une évolution du rapport de la population à la prise de parole à la production de mots. Comme pour les élections et même bien d’avantage les abstentionnistes sont bien plus nombreux que les votants ! De plus le fait d’être abonné ou inscrit auprès d’un compte ne préjuge en rien de la relation entre la personne abonnée et le compte du réseau auquel elle est abonnée.

 

Quel droit, quelle légitimité pour s’exprimer

L’évolution actuelle du « droit à s’exprimer » amène à deux travers : la multiplication de ceux qui « causent » et la vacuité de la plupart des prises de parole. De fait, comme s’exprimer publiquement est devenu possible pour chacun, on est tenté, voir incité, à le faire et en particulier à réagir. Rappelons ici l’histoire du « courrier des lecteurs » puis de la mise en place de médiateurs (trices) dans les médias, mais aussi la présence, sur les plateformes, de personnes rémunérées pour « filtrer » les contenus…. Ce sont autant de signe de cette multiplication des prises de paroles, portées en plus sur l’anonymat et l’impunité (relative toutefois) dont semblent croire ceux qui déposent leurs paroles sur les espaces publics. Les mécanismes d’incitation à la prise de parole s’accompagnent de la survalorisation de la popularité. À l’instar de militants politiques et de leurs responsables, il est plus important d’être vu quelque soit le propos tenu, fusse-t-il condamnable. De plus, il semble important d’occuper l’espace, le terrain médiatique dans sa totalité : passer du réseau social numérique aux médias audiovisuels s’inscrit dans une sorte de continuité de la visibilité.

 

Vacuité de la parole

La pauvreté des prises de parole est souvent un bon indicateur de cette évolution. Le monde militant est depuis très longtemps habitué à ces propos, appelés parfois langue de bois ou encore éléments de langage dont la seule fonction est de s’assurer une forme de domination verbale. Dans les assemblées humaines où se tiennent des débats « officiels » ou dans les émissions de confrontation entre points de vue, ces pratiques sont courantes. Le degré de vacuité y est variable, et ce qui complète le tout c’est l’absence d’écoute de l’autre. On remarque parfois cela aussi chez les journalistes interviewers qui « déroulent » leur conducteur d’entretien parfois sans se soucier des réponses données, interrompant l’interlocuteur avant même qu’il ait développé son propos. Comme si ces interviewers souhaitaient faire perdre pied à leurs interlocuteurs en les « harcelant » parfois. Jadis Pierre Bourdieu avait soulevé le problème à plusieurs reprises. On ajouterait aujourd’hui que des deux côtés interviewers et interviewés, le jeu est organisé et préparé soigneusement, la parole étant confisquée.

 

La manipulation informationnelle n’est pas nouvelle

Émerge alors, ce qu’on déplore souvent aujourd’hui mais qui n’est pas nouveau en réalité, le mensonge, la fausse information… L’histoire de la communication en temps de conflit a été illustratrice de ces manipulations de la parole (rappelons ici la censure des courriers pendant la guerre 14-18 ou encore les films de propagande de la période 39 -45). Essayez de suivre les conflits actuels au travers des médias de toutes sortes et vous aurez rapidement compris que ce qui est dit n’est pas fait pour informer d’abord, mais pour impressionner l’auditeur, le récepteur. Impressionner est pris ici au  double sens : d’une part toucher émotionnellement le récepteur, d’autre part imposer une version des faits ou des idées rapportées, qu’elle soit vraie ou fausse, mais non vérifiable.

 

Quand la passion et le militantisme amènent à des dérives…

Il y a enfin l’enthousiasme, l’implication, la passion et parfois la soumission (sous influence aussi)… qui amènent à ce que des mots et des propos soient déformés par l’angle de vue lié aux convictions, parfois profondes. Certains, même scientifiques, prennent ainsi des arguments d’autorité du fait de leur position, en estimant que c’est la justification de leur propos : ce que je dis est vrai parce que je suis convaincu de ma parole parce que dite scientifique. On sait, depuis les travaux de Bruno Latour que les laboratoires de recherche ne sont pas exempts de dérives et d’erreurs. Parmi les biais, celui de la croyance, de la place et de la conviction profonde peuvent amener à des dérives importantes et inquiétantes.  De plus, ces postures sont souvent intransigeantes et n’acceptent pas la remise en question. Ainsi, les mots prennent alors une résonance au-delà de ce qu’ils expriment simplement.

 

Attention, danger !!!

Tenir parole de manière simple et honnête semble de plus en plus relever de l’illusion. Des propos tranchés et définitifs semblent préférables à des paroles nuancées et questionnantes. La réponse est plus importante que le questionnement, sorte de solutionnisme intellectuel qui n’est que le parallèle du solutionnisme technologique. L’émergence d’idées extrêmes ou extrémistes semble promouvoir l’intégrisme plutôt que l’intégrité !!! Nos enfants sont placés devant ce spectacle et sont invités à y participer, pris par les nombreuses tentatives de captations algorithmiques ou humaines de leurs opinions, sentiments, paroles… La lente désagrégation de la participation active aux espaces communs proposés dans les sociétés démocratiques est le signe de repli sur soi et sur sa parole. Cette parole se construit à partir d’un environnement qui, s’il se restreint aux invectives et autres interviews agressives ou encore commentaires débordants de certains débatteurs, est de plus en plus pollué, difficile à analyser. Faut-il y plonger ?

A suivre et à débattre
BD

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.