Quand un enfant entre dans la vie, il commence un cheminement au travers d’un monde complexe. Cette complexité est renforcée continuellement par les savoirs nouveaux qui, venant s’ajouter aux anciens, transforment progressivement les manière de vivre ce monde, vivre dans ce monde. Parmi ces savoirs nouveaux, ceux incarnés par le numérique et plus récemment par l’Intelligence Artificielle (rappelons ici que ce terme est impropre), bousculent un des moments clés du cheminement de l’enfant, celui de la scolarisation. Parce que, en premier lieu, il convient de rappeler que l’école, invention de nos sociétés, est devenu un point de passage obligé. Parce que, ensuite, parler de motivation ne suffit pas alors que c’est souvent au centre des propositions faites pour aider à ce cheminement. Parce que dans des sociétés de « compétition » (de la Chine au monde occidental…) les comportements s’adaptent aux modalités et règles de cette compétition, triche et contournement inclus. Parce que le savoir est de plus en plus accessible (même si on ressent à notre époque des restrictions) et que les formes d’accessibilité se sont transformées depuis les premières traces écrites jusqu’à la circulation universelle et instrumentée des sources.
Contrainte, facilité, liberté
Pour le reformuler plus simplement, tout concoure à rendre l’enfant stratège (ainsi que ses proches) jusqu’à rechercher tous les moyens pour parvenir à se situer dans le monde. Mais c’est là que l’on retrouve les inégalités fondamentales de nos sociétés dont la caractéristique est qu’elles ne changent pas vraiment au cours du temps : les plus favorisés savent mieux trouver les cheminements que les plus défavorisés. On observe que la captation de l’esprit humain par ceux qui pilotent nos sociétés (politique, économique et autres) est destiné à contraindre, enfermer, déterminer, les cheminements des enfants dans leur développement. Certains analysent même l’irruption de l’IA comme pouvant amener à des appauvrissements linguistiques, à des déficiences cognitives, à des transformation sociales et surtout relationnelles. Ceux qui sont les plus fragiles seront les plus vulnérables et faibles face à cette nouvelle « offre de service ». Le passage d’un modèle ou le sujet est actif dans ses démarches d’accès aux savoirs à un modèle où le sujet devient de plus en plus passif fait question. Comment développer ou retrouver le goût, l’envie de l’apprendre ?
Pour une éducation de la curiosité
Nous avons souvent évoqué l’importance de la curiosité comme moteur intrinsèque de la motivation. Celle-ci se heurte à la réalité de l’environnement et ses attentes. Comment garder cette curiosité quand le système scolaire impose des contenus si nombreux et tous considérés comme important qu’il n’y a guère d’espace d’initiative dans un programme ? Le goût ou l’envie de découvrir est aussi souvent mis à mal en dehors du système scolaire. La volonté d’influencer les jeunes, les adultes, souvent appelés clients ou consommateurs, est caractéristique de ces risques d’enfermement que l’on trouve aussi bien dans les sites de vente en ligne, moteur de recherche et réseaux sociaux numériques. On invoque souvent les algorithmes qui enferment, mais cela ne suffit pas. Il faut aussi que celui ou celle qui « reçoit » les propositions soit en mesure d’évaluer, de choisir, mais aussi de comprendre. La curiosité permet d’ouvrir des horizons non prévus, à condition que le contexte y autorise. Et pourtant l’envie d’aller vers le monde est bien présente dès le plus jeune âge.
La curiosité impose de « comprendre »
Pour pouvoir explorer le monde qui nous entoure, nous avons besoin de compétences multiples. C’est en particulier l’importance qu’il faut accorder à ce qu’est comprendre. Il ne suffit pas de savoir lire pour comprendre un texte. Il ne suffit pas de regarder un documentaire pour comprendre. Il ne suffit pas de lire, de regarder, d’écouter. Il faut aussi parvenir à construire une représentation mentale des composantes du monde qui nous entoure. Passer d’une compréhension factuelle à une compréhension globale est le deuxième niveau essentiel. L’approche qui semble la plus prometteuse est celle de la systémie. Ce n’est pas une méthode, c’est d’abord un état d’esprit, une posture intellectuelle. L’exigence première est alors de « regarder autour », de « faire des liens », de chercher à identifier les « échanges et les équilibres » entre les éléments qui composent le monde actuel. C’est à ce prix que l’on peut parvenir à déployer sa curiosité. Sans naïveté, il faut reconnaître les faiblesses de chacun de nous face à ces exigences intellectuelles. D’ailleurs les propositions des moyens numériques et leur volonté de captation de notre attention, de nos envies, est un obstacle constamment présent pour empêcher la curiosité, ne serait-ce que celle qui consiste à aller voir « à côté ». Pourquoi un jeune enfant a-t-il plus de curiosité qu’un adulte ? A l’instar de ce que nous disait Sir Ken Robinson, ( https://youtu.be/4a82PnyMatU ) à propos de la créativité, on observe la constante tentative d’encadrement de l’humain, de limitation de ses capacités. Mais cet encadrement est-il vraiment mis au service de l’humain ?
Le goût de l’apprendre, tout au long de la vie
L’entrée dans le monde des adultes et surtout de celui du positionnement professionnel est une autre forme d’enfermement. La différence avec l’enfance c’est la part d’initiative personnelle possible et acceptée. Or cette capacité est aussi celle de l’apprendre. Pour continuer à exister au cours de la vie il est important de conserver le goût de l’apprendre. Curiosité, créativité, initiative, toutes capacités qui s’appuient et s’articulent sur et avec l’apprendre. Pour le dire autrement, développer ses connaissances est un des moteurs de la liberté de penser/pensée. Pour y parvenir, il est nécessaire que tout au long de la vie nous soyons en capacité de nous affranchir de toutes les tentatives d’enfermement, en particulier mentales. Malheureusement, force est de constater que le système scolaire ne nous amène pas à cela, en particulier du fait de son organisation si « cloisonnée » à tous les niveaux. L’arrivée de moyens numériques nouveau avait suscité des espoirs, des rêves, des utopies, malheureusement, c’est au coeur de l’humain que se niche la volonté de contrôle de l’autre, des autres. Ce comportement profond de l’humain est au coeur des dérives que nous observons et qui font perdre le goût de l’apprendre et pour certain(e)s le goût de vivre
1 Commentaire
Bonjour Bruno, merci pour ce texte qui engage la curiosité du lecteur !
Lorsque tu parles des sociétés de « compétitions », penses-tu que la focalisation ministérielle sur « les fondamentaux », tel que nous pouvons l’observer depuis 2015 avec N. Vallaud-Belkacem puis avec J.-M. Blanquer (2017) contribue au développement de cette compétition dès le plus âge des élèves ? Même si leurs noms apparaissent côte-à-côte, mon objectif ici n’est pas de tisser une continuité entre les actions de N.V-B et celles de J.-M.B, mais la fréquence et la focalisation sur ce terme de « fondamentaux » (qui suppose donc en creux qu’il y ait des apprentissages qui ne le seraient pas ou moins) trouve une résonnance particulière avec les textes publiés sur le site du Café Pédagogique concernant le national populisme dans l’éducation, d’abord avec le témoignage de Kata Törley l’an dernier (https://www.cafepedagogique.net/2024/06/21/ce-que-le-national-populisme-fait-a-leducation-le-temoignage-de-katalin-torley-enseignante-hongroise/), et plus récemment celui sur les 5 marqueurs discursifs de l’éducation nationale populiste de Stéphane Germain (https://www.cafepedagogique.net/2025/06/26/les-5-marqueurs-discursifs-de-leducation-nationale-populiste/). Une compétition dans laquelle les applications d’IA et leurs usages participent à renouveler les formes d’inégalités éducatives (tant dans la classe que dans les familles). Au plaisir d’en discuter ici ou ailleurs. Bien à toi.