Chacun de nous, adulte, est confronté à différentes pressions du quotidien. Les plus lourdes sont souvent celles liées à l’activité professionnelle qui directement ou indirectement, influent sur notre disponibilité autant physique que mentale. L’adoption massive des moyens numériques, smartphone en tête, renforce la mise en question de notre disponibilité (professionnelle et personnelle). Face aux jeunes, aux enfants, nous nous laissons souvent « dominer » par ces pressions individuelles et leur partageons, consciemment ou non, nos manières de faire. Les horaires de travail, la pénibilité, les faibles salaires sont des facteurs aggravants de ces pressions du quotidien, auxquels on peut ajouter d’autres facteurs (transports, santé,…). Le smartphone nous a donné la possibilité du lien permanent, que ce soit avec les autres, les informations, le travail, les enfants, etc…, Il est devenu une « extension de soi » dont nous serions bien incapables de nous passer… alors qu’ils ne sont réellement apparu que depuis une vingtaine d’années. C’est une véritable transformation culturelle.
Sommes nous raisonnables ? Vers la résonance ?
Le ministère de l’Education semble « faire feu de tout bois » en cette fin d’année scolaire 2024-2025. Du cadre d’usage à la circulaire de rentrée en passant par la circulaire pour un usage raisonné du numérique et un vade-mecum associé (Promouvoir un numérique raisonné à l’École, juillet 2025) ainsi qu’une charte antérieure mais reconvoquée en ce moment, c’est une politique qu’il convient d’examiner avec prudence et attention. Quatre axes présentés à propos d’un usage raisonné permettent de mesurer l’ampleur des questionnements auxquels le ministère semble vouloir répondre :
- FORMER À UN USAGE RAISONNÉ DES OUTILS NUMÉRIQUES,
- SUSPENDRE LA MISE À JOUR DANS LES ENT ET LES LOGICIELS DE VIE SCOLAIRE LE SOIR ET EN FIN DE SEMAINE
- DÉPLOYER LE DISPOSITIF « PORTABLE EN PAUSE »
- ACCOMPAGNEMENT DES FAMILLES
Si les trois premiers axes ne sont qu’une évolution de mesures proposées il y a parfois longtemps. Pour le téléphone portable, le texte de 2018 était suffisamment explicite. Pour la formation à un usage raisonné des outils numériques, la question a été posée dès l’irruption de l’informatique à l’école au début des années 1980. Pour les ENT, après l’avoir finalement imposé depuis le début des années 2000 (cf 2003 Hourtin et plus récemment dans le cadre de TNE au primaire), on découvre la nécessité de limiter ses usages par les adultes. Y avait-il donc des dérives ? Alors que nous avions travaillé cette question en conseil d’établissement dans un collège il y a près d’une quinzaine d’année et avoir pris des décisions associant l’ensemble de la communauté éducative, désormais c’est le pouvoir central qui l’impose. Faut-il penser que le ministère ne fait pas confiance aux communautés éducatives pour les inciter à rechercher des équilibres ? A croire que la fameuse « école de confiance » n’est qu’un vœu pieux.
Imposer les usages du numérique par l’école
L’ENT, comme la classe inversée et autres activités scolaires, imposent de plus en plus souvent l’usage des écrans d’ordinateur ou de smartphone en dehors du temps scolaire (temps pendant lequel ils sont de plus en plus souvent interdits). Il y a comme une sorte de dissociation, de dissonance du monde scolaire : n’utilisez pas, mais utilisez… en même temps mais en dehors du cadre scolaire, encore davantage si vous êtes une femme… En choisissant d’imposer des règles de l’extérieur, on a peut-être oublié ce que nous disions il y a plusieurs années pour promouvoir le numérique éducatif dont les ENT. Notre aveuglement sur la gestion de notre temps personnel troublé par le fait numérique, scolaire et surtout de moins en moins scolaire, semble nous alerter sur les déséquilibres grandissant que le progrès et l’évolution de nos sociétés engendrent. Ce sont ces déséquilibres qui induisent aujourd’hui les décisions du politique basées sur la tentative de cadrage, de limitation, de réglementation.
Accompagner les familles, qui, mais comment ?
Quant à l’accompagnement des familles, on essaie d’ouvrir là une boite noire ou au moins considérée comme telle tant il semble difficile d’influer sur les comportements adultes. Le ministère de l’éducation rappelle même le « devoir d’exemplarité » des personnels des établissements scolaires… (ne sont-ils pas aussi parents ?). On observe une sorte de « raidissement » éducatif qui doit être examiné. On attend bien sûr les ressources d’accompagnement permettant aux établissements d’agir en direction des familles. L’analyse de ce qui s’est passé dans le cadre de « territoire numérique éducatif » (TNE) montre qu’il est très compliqué d’impliquer les familles par l’école dans le domaine éducatif. Même si les analyses semblent montrer de grandes fragilités numériques dans les milieux les plus défavorisés, il faut aussi considérer la manière dont l’ensemble de la population a appris à situer le numérique dans l’organisation de la vie quotidienne.
Les inégalités : une vie déterminée à l’avance ?
Vis à vis de l’école, la concurrence scolaire, qui s’est exacerbée au cours des dernières années, sert principalement aux catégories sociales le plus favorisées (financièrement et intellectuellement). L’éternelle débat sur la revalorisation des filières techniques et professionnelles, et son échec récurrent, révèle bien que les sources de l’inégalité scolaire sont à mettre en lien avec les inégalités sociales. Or le numérique ouvre des brèches dans la conception que chacun a de sa position sociale : la médiatisation des influenceu(ses)rs et de leur popularité met en évidence un déplacement, voire une séparation sociale. Les équilibres de vie sont aussi basés sur l’idéologie de la réussite (sociale et financière) et influencent tous les comportements des jeunes (ils comprennent vite le monde dans lequel ils vivent et que nous, adultes, leur avons imposé). D’une autre manière, on peut observer que nous raisonnons de plus en plus au présent, à court terme et sans vision globale (holistique diront certains).
Une vie à équilibrer : en prenant conscience
Construire une vie « équilibrée » relève de la conscience que chacun peut avoir de ses propres conditions de vie. Cette conscience suppose une sorte de retour sur soi qu’il n’est pas toujours facile à faire, c’est parfois même déstabilisant. Les moyens numériques se sont engouffrés dans nos brèches psychologiques, cognitives, sociales. Ils s’ajoutent aux contraintes que nous acceptons choisissons, subissons… Sommes-nous déterminés ? Vieille interrogation philosophique, constamment revisitée. Les pressions du monde qui nous entourent visent à nous faire adopter des attitudes dont nous sommes parfois esclaves ou au moins prisonniers. Dès lors tenter de s’en défaire, s’est essayer de briser les carcans qui nous sont imposés. Mais chaque humain dispose de peu de moyens pour sortir de ces contraintes. Les inégalités de toutes natures sont liées à la possibilité ou non de limiter les effets de cet environnement. Dans certains cas nous adoptons des comportements par faiblesse personnelle face à la pression subie. L’irruption des smartphones en 2007 et leur adoption rapide de nos sociétés (la presque totalité de la population est équipée) en est une illustration d’autant plus flagrante qu’elle se traduit par des transformations du quotidien, quasiment incontrôlées. C’est peut-être pour cela que les politiques veulent réguler en amont, conscients qu’ils sont des « faiblesses du peuple ». Aider chacun à prendre conscience de ses propres dépendances est probablement un pari pour l’avenir, un avenir équilibré qui prenne en compte la complexité et la totalité de l’être humain.
A suivre et à débattre
BD