Pourquoi dès le début des années 1980, nous avons encouragé l’informatique et le numérique à l’école ?

L’été est un moment propice pour sortir de l’actualité, reprendre l’histoire passée et tenter d’en retrouver les lignes de forces. Si l’expression « informatique scolaire » est aujourd’hui remplacée par « numérique éducatif », c’est bien que des mutations se sont produites mais que, dans le même temps, une impression de continuité et souvent de redite traverse souvent ce que l’on entend et lit en ce moment. A croire que certains zélateurs, opposants, réticents, politiques et autres responsables institutionnels oubliaient de faire le simple travail de « retour en arrière » d’une part pour identifier les orientations prises jadis et leurs évolutions, mais beaucoup plus simplement pour éviter de tomber dans « le biais de présentification » qui consiste à croire que tout est nouveau en ce moment et surtout à éviter de regarder ce qui s’est passé pour en tirer les leçons… La constance des discours pour « l’intégration » de l’informatique puis du numérique et récemment de l’Intelligence Artificielle dans le monde scolaire (et universitaire) doit nous interroger, en regard des réalités de terrain.

Une histoire qui commence autour des années 1970

C’est entre 1970 et 1990 que se cristallise l’intérêt des décideurs pour l’informatique à l’école. Déjà s’annonce une première analyse récurrente : l’informatique bouleverse la société, . « L’enseignement secondaire doit préparer au monde de demain dans lequel ceux qui ignoreront tout de l’informatiques seront infirmes » (circulaire ministérielle n°70-232 du 21 mai 1970). La deuxième analyse récurrente est portée par le ministre de l’époque, Alain Savary qui déclare en 1983  » l’informatique devant participer à l’objectif de démocratisation du système scolaire et de réduction des inégalités socio-culturelles.-  »  (colloque informatique et enseignement, Paris le 21 novembre 1983.). La troisième analyse récurrente est proposée par Geneviève Jacquinot en 1985 « la fonction éducative échappe de plus en plus à l’école ». Son propos exprime son analyse qui repose sur la continuité des technologies en éducation, en particulier la télévision et désormais l’informatique. Elle prolonge d’ailleurs l’analyse de 1970 puis celle de 1983 en évoquant le problème de l’écart entre un système scolaire et une société via la place que prennent les technologies. Jean Houssaye montre en 1987 que le rapport de l’école avec la société met désormais le système éducatif à la remorque de l’évolution sociale et plus particulièrement technique. La quatrième analyse récurrente concerne la manière dont les parents situent et ses situent face aux technologies. Dès 1983, les parents « ont perçu beaucoup plus vite l’importance du fait informatique qu’ils n’avaient perçu l’importance du fait audiovisuel »

 

Informatique, pédagogie et apprentissage, des liens contestés

Au-delà de ces constantes des discours, il y a une question qui est posée dès le début des années 1970 : le lien entre didactique et informatique, transformé ensuite en potentiel de transformation des pratiques pédagogiques induit par les technologies informatiques et numériques. Ce discours souterrain et récurrent de 1983 à aujourd’hui, est pourtant une illusion. Jean Houssaye, à l’instar de Geneviève Jacquinot rappelle que « aucun média ne contribue à l’amélioration de l’apprentissage » (repris de Clak et Viau 1986) et ajoute « l’introduction de l’ordinateur à l’école ne fera, dans la plupart des cas, que renforcer la pédagogie traditionnelle ». G. Jacquinot écrit « L’école va-t-elle continuer de rater les occasions de réfléchir ses buts et d’utiliser les technologies nouvelles pour se trouver renforcée dans ses modèles les plus anciens » (p.134). Ces deux chercheurs mettent bien en évidence les contradictions et approximations des politiques en matière scolaire. On retrouve d’ailleurs ces dilemmes dans des discours récents de politiques importants. Ainsi on peut lire « Donc nous devons développer des pratiques pédagogiques renforcées grâce au numérique » (Jean Castex 2021, Poitiers) ce qui modère certains discours plus enthousiastes, mais plus loin, il est précisé : « Je voudrais insister devant vous sur le fait que les enjeux sont pédagogiques, mais ils sont également, et évidemment aussi industriels. ». Il rejoint ainsi la problématique soulevée en 1983, mais aussi en 1985 avec le plan IPT et plus largement les interrogations initiées jadis par Jean Houssaye : quel lien entre école, société, évolution technique et économie ?

L’ambition de maîtriser l’informatique au début des années 1980

De manière plus pragmatique, examinons, à partir de notre propre expérience, la question de cette volonté de développer le numérique dans le scolaire. Dans un premier temps, au début des années 1980, il apparaît que la société technicienne (cf. Jacques Ellul, Gilbert Simondon) impose ses règles à la société civile. C’est Jacques Ellul qui déplore alors « nous avons remplacé la réflexion par le réflexe ! ». Il semble que nous soyons là au coeur de notre enthousiasme initial : Examinons d’abord ce qu’est l’informatique pour nous-mêmes. On pressent alors, au-delà des discours promotionnels qu’un mouvement d’ampleur touche la société mais surtout transforme potentiellement le consommateur de flux en potentiel « maître des flux » : programmer soi-même, c’est pouvoir choisir ce que l’on fait de ces moyens qui sont loin d’être aussi neutres que d’aucun le disent (ce ne sont que des outils…). Mais programmer ce n’est pas la dimension technique de l’informatique qui attire, mais plutôt la dimension sociale qui s’incarne dans le souhait de maîtrise de moyens techniques dont on pressent déjà, en 1980, qu’ils sont présents et qu’ils deviennent en quelque sorte oppressant pour l’humain. La première vague de l’IA (dans les années 1980 en particulier) a montré une autre constante, elle aussi mise en évidence par Jean Houssaye : l’analogie rêvée entre le fonctionnement de l’ordinateur et le cerveau humain. Cette analogie sera reprise, partiellement, en 2008 par Michel Serres, cette fois pour, lui aussi, alerter sur la nécessité de penser la place du numérique dans la société.

 

Un exemple d’utilisation pédagogique du numérique (IA) en classe :

En 1987, l’IA de première génération était mise en avant et faisait les unes des médias. Le langage « turbo prolog », permettant une programmation déclarative basé sur la logique des syllogismes, était accessible au grand public, suffisamment spécialisé et capable d’entrer dans la logique de programmation (différente ici des autres langages informatiques. Devant ces possibilités, j’ai développé un programme d’analyse formelle des phrases à partir de la nature des mots qui les composent. Le rêve d’alors était de voir en quoi ce type de logiciel basé sur l’IA (système expert) pouvait participer et améliorer les apprentissages. En classe, avec des élèves de lycée professionnel tertiaire, l’expérimentation a été la suivante compte tenu du contexte : 8 ordinateurs de type PC pour 32 élèves. Les élèves, en groupe étudient d’abord les phrases proposées par le programme et la manière dont il exprime le lien entre la nature des mots et la forme grammaticale de la phrase (relative, conjonctive, complétive) en posant des questions sur la nature des mots aux élèves. Dans un deuxième temps, il est demandé aux élèves de fabriquer eux-mêmes des phrases et de les soumettre à l’expertise de l’ordinateur. Ils comparent alors leur analyse avec celle du logiciel et en tirent les conséquences. Ce dispositif pédagogique, que l’on peut appeler « situation problème », repose d’une part sur une activité d’identification suivie d’une activité de simulation, et d’autre part sur le travail en petit groupe amenant à une « confrontation cognitive » entre les membres du groupe. L’intérêt de cette expérimentation a été d’une part de vérifier la qualité pédagogique du scénario et d’autre part de vérifier l’intérêt et la plus-value du logiciel conçu et utilisé. Comme de nombreux dispositifs pédagogiques utilisant le numérique, celui-ci n’a pas été reproduit durablement et n’a pas fait l’objet d’évaluation de type « scientifique ». C’est l’enthousiasme de l’enseignant et la motivation des élèves qui servent ici de moyen d’évaluation.

D’une transformation technique à une transformation sociale

Des premières heures du plan IPT aux actuels débats sur l’IA, reconnaissons les forces et les faiblesses de l’informatique, du numérique et de l’IA en milieu scolaire. Les enthousiastes des technologies, une minorité passionnée confinant parfois à l’addiction, encouragent et documentent la plupart des discours qui prônent cette introduction en milieu scolaire, en commençant par Seymour Papert et feu le centre mondial informatique des années 1980. Si Papert portait une vision constructiviste (disciple et collaborateur de J Piaget), d’autres voyaient dans l’Enseignement Assisté par Ordinateur une sorte de mécanisation, behavioriste, comportementaliste, de l’enseignement induisant une conception de l’humain en écho avec l’ordinateur (rappelons ici l’enseignement programmé). Ces visions ont alimenté le numérique éducatif de manière continue et encore aujourd’hui. Il suffit d’observer la multiplication de logiciels exerciseurs mis à disposition des enseignants. L’arrivée du Web puis celle de l’Intelligence Artificielle ont élargi les possibilités d’accès aux contenus, aux savoirs mais aussi aux informations. L’enseignement c’est bien sûr la capacité à amener des jeunes à transformer des informations en connaissances pour pouvoir ensuite les utiliser dans des situations variées (la ou les compétences). La généralisation des usages sociaux du numérique a transformé progressivement le sens de ce métier, un des thèmes récurrents étant aussi l’idée de la disparition de l’enseignant(e) remplacé par des machines et logiciels.

Faire face aux transformations de la culture ?

En 1993, Hachette Education publie un ouvrage collectif intitulé « utilisations de l’ordinateur dans l’enseignement secondaire ». « La présence de l’ordinateur dans la salle de classe induit des modifications des pratiques pédagogiques » est-il écrit en introduction du chapitre  » enseigner mieux, autrement, autre chose ». Le titre de ce chapitre, les pilotes de cet ouvrage sont principalement Georges Louis Baron – chercheur alors à l’INRP – et Jean Michel Bérard – inspecteur général de l’Education Nationale – met bien l’accent sur le potentiel pédagogique de l’ordinateur en classe tout en restant suffisamment modéré pour ne pas faire œuvre commune avec les tenants de transformations pédagogiques avec l’informatique. La phrase synthèse est la suivante : « Informatique, élément des composantes scientifiques et techniques d’une culture du XXè siècle ». C’est cela qui amènera le même Inspecteur Général à piloter la création du B2i (Brevet Informatique et Internet) en 2001, centrée sur les trois piliers énoncés dans l’ouvrage : scientifique, technique et social. Il est intéressant ici de noter cette autre constante qui va d’un référentiel de compétence de la fin des années 1990 à une certification CECRN (PIX) qui va intégrer les dernières évolutions techniques en 2025, celle de l’Intelligence Artificielle (en 4è et en seconde).

Est-ce la technique ou l’humain qui transforment l’enseignement ?

Dans la continuité de ces réflexions, Pascal Marquet conclut son ouvrage qui questionne le numérique comme progrès ou évolution en 2004, qui reprend quinze années de travaux, en écrivant : « nos observations laissent penser que les usages pédagogiques s’apparentent davantage à une évolution imposée par la technique qu’à un véritable progrès résultant de la technique ». IL s’appuie en particulier sur les notions d’instrumentation et de d’instrumentalisation aboutissant à des interférences continues entre les objets techniques, pédagogiques et didactiques au coeur de l’appropriation des moyens numériques par les enseignants et les élèves. On peut penser que ces confusions sont récurrentes, encore aujourd’hui, autour de l’intelligence artificielle.

Avec quels moyens matériels : une envie contrariée en permanence

Pour terminer ce panorama, on ne peut ignorer une question centrale et elle aussi récurrente : l’accessibilité des matériels informatiques et numériques dans l’enseignement scolaire. En 2003, nous énoncions l’idée que seule « l’informatique à portée de main » permettra réellement une intégration des moyens numériques dans l’enseignement. En 2007, les smartphones entrent en scène. Ils vont être déterminant pour une transition culturelle : de l’instrument technique partagé à l’objet personnel. Les observations faites dans de nombreux établissements montrent d’abord qu’on est très loin (hormis quelques dispositifs spécifiques) d’un accès simple et direct aux moyens numériques utilisables pour l’enseignement. La loi de 2018 sur l’interdiction du téléphone portable, prolongée actuellement par le dispositif « portable en pause » n’est pas dans interroger la question de la place de l’informatique et du numérique dans la pédagogie. Les travaux publiés sur cette question ont surtout démontré le peu de plus-value de l’usage du numérique dans les apprentissages scolaires. Mais le problème est peut-être mal situé si l’on considère l’évolution des pratiques individuelles et leurs effets sur les connaissances et le fonctionnement psychique de chacun de nous.

Deux articles récents doivent nous inviter à interroger nos usages, mais aussi la manière de les encadrer :

Cet article témoignage de Jade Lacrois : https://actu.fr/societe/tiktok-instagram-youtube-j-ai-essaye-d-arreter-les-videos-courtes-pendant-un-mois-et-j-ai-souffert_62667233.html  nous alerte sur le potentiel addictif des sites de vidéos courtes et la difficulté que l’on a à s’en défaire. Cette tribune publiée ce 21 juillet 2025 : https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/07/21/enfants-et-ecrans-refusons-que-la-peur-devienne-le-seul-moteur-de-l-action-publique_6622682_3232.html  met bien en avant le fait que certains ont choisi le parti d’encadrer par la peur plutôt que d’éduquer. Intéressant de noter que certains des signataires de cette tribune étaient membres de la commission sur les écrans ayant rendu son rapport au printemps 2024.

Un numérique raisonné ou un cadre enfermant dans la crainte ?

Force est de constater que dans l’idée de « promouvoir un numérique raisonné à l’école », les textes du ministère ainsi que le vadémécum associé vont dans le sens d’un encadrement qui fait écho à ces « peurs », à l’instar du cadre d’usage de l’Intelligence Artificielle publié un peu avant. Pour le dire autrement en utilisant la peur cela justifie l’encadrement aux yeux de certains. Sauf qu’ils oublient le sens profond du terme éduquer qui est bien celui « d’élever par rapport à un monde tel qu’il est ». Eduquer, est une responsabilité collective que tous les enseignants sont invités à mettre en œuvre et que, pour la plupart ils portent à la base de leur motivation professionnelle. Encore faut-il que le cadre de leur activité professionnelle ne soit pas une mise à l’écart du monde, encadrée par des programmes et des directives « venues d’en haut » uniquement, dont ils ne seraient pas les acteurs/auteurs, mais simplement les agents….

A suivre et à débattre

BD

 

 

 

Documents et ouvrages consultés (non exhaustif) :

  • Dix ans d’Informatique dans l’enseignement secondaire 1970 – 1980, INRP 1981
  • Informatique et Enseignement, actes du colloque national 21 22 novembre 1983, Paris CNDP/MEN/Documentation Française
  • L’école devant les écrans, Geneviève Jacquinot, ESF, 1985
  • L’informatisation quotidienne, CREIS Collectif, Delagrave 1986
  • Pour ou contre l’informatique pour tous à l’école obligatoire, Jean Houssayen, Cahiers du CERPP n°7, IRFASE bulletin n°3, Etudes Picardes,1987
  • Informatique et apprentissage, actes de l’Université d’été de Chatenay-Malabruy, INRP 1990
  • Utilisation de l’ordinateur dans l’enseignement secondaire, collectif, CNDP Hachette éducation, 1993
  • Intégrer les nouvelles technologies de l’information, Quel cadre pédagogique ?, Jacques Tardif, Annie Presseau, ESF 1998
  • Informatique et enseignement : progrès ou évolution ?, PAscal Marquet, Mardaga, 2004
  • Apprendre avec le numérique, Mythes et réalités, Franck Amadieu et André Tricot, Retz 2014
  • https://actu.fr/societe/tiktok-instagram-youtube-j-ai-essaye-d-arreter-les-videos-courtes-pendant-un-mois-et-j-ai-souffert_62667233.html
  • https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/07/21/enfants-et-ecrans-refusons-que-la-peur-devienne-le-seul-moteur-de-l-action-publique_6622682_3232.html

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